2 février 2017

Isabelle Roskam: «Il faut parfois passer par un burn-out pour accepter de ne pas être le parent parfait»

Maladie des pères et des mères qui placent la barre trop haut dans l’image qu’ils se font de leur rôle, le burn-out parental frappe sans crier gare. Mais que l’on se rassure: cette pathologie se soigne et peut même, selon la psychologue belge Isabelle Roskam, être salvatrice.

Pour Isabelle Roskam, le burn out parental est vécu comme une honte.
Pour Isabelle Roskam, le burn-out parental est vécu comme une honte.
Temps de lecture 7 minutes

Après le burn-out professionnel, le burn-out parental est le nouveau mal du siècle?

Oui, et ce n’est pas un hasard s’il apparaît aujourd’hui. Comme le burn-out professionnel, le burn-out parental est une maladie du stress. Etre parent en 2017 est très différent d’il y a quarante ans. La raison principale est que le regard sur l’enfant a changé: on n’a jamais pris autant en considération ce dernier, ses besoins, sa vie, sa santé et sa protection. Ce focus sur l’enfant a eu pour conséquence de mettre les parents en première ligne. On attend désormais d’eux qu’ils apportent à leur enfant bonheur, joie, santé, éducation et épanouissement.

Les psys ont leur part de responsabilité, dites-vous. Vous n’êtes d’ailleurs pas tendre avec eux et le fameux concept de parentalité positive. Il y a désormais trop de pression sur les parents?

Oui, et c’est d’une part la société qui en est responsable, mais aussi certains parents qui se mettent eux-mêmes une pression énorme en surinvestissant leur rôle. Il faut dire que l’on a beaucoup mis en évidence l’impact des dégâts qu’un mauvais encadrement pouvait avoir sur les enfants et les injonctions pour être de bons parents n’ont jamais été aussi fortes. Aujourd’hui, une mère doit allaiter son bébé, car c’est ce qu’il y a de mieux, les enfants doivent manger cinq fruits et légumes par jour, ils ne doivent pas regarder d’écrans, doivent avoir des activités sportives, créatives, jouer d’un instrument ou faire du théâtre tout en étant performants à l’école...

Comment tombe-t-on en burn-out parental? Existe-t-il un profil type?

L’élément qui va jouer un rôle primordial est l’écart entre le parent que l’on est en réalité et celui que l’on rêve d’être.

Les faits: 5% des parents sont touchés par le burn-out parental et 8% sont proches d’y tomber.
Des chiffres alarmants: 5% des parents sont touchés par le burn-out parental et 8% sont proches d’y tomber.

Le propre du burn-out est que le principal intéressé ignore en être victime. Comment prend-on conscience de son état?

En en parlant et le médiatisant. Nous espérons créer une prise de conscience à ce niveau, car beaucoup de parents sont dans un état d’épuisement proche du burn-out mais n’arrivent simplement pas à mettre un mot dessus. Preuve qu’il ne s’agit pas d’un phénomène isolé, 5% sont touchés par le burn-out parental et 8% sont proches d’y tomber.

Quels signes doivent alarmer?

Le premier signe est cet état de fatigue émotionnelle que l’on ressent lorsqu’on est en présence de ses enfants et qui fait que l’on ne peut plus jouer son rôle de parent.

On lit beaucoup de choses sur le burn-out professionnel, mais très peu sur le burn-out parental. Parler de ses faiblesses en tant que parent, c’est tabou?

Tout à fait. Le burn-out parental est vécu comme une honte et la culpabilité est très importante chez les parents qui en souffrent. C’est d’autant plus difficile à vivre que cela arrive à des parents qui avaient un idéal très élevé de la parentalité et qui ont sans doute surinvesti leur rôle à un moment donné. Tout à coup, ils se rendent compte qu’ils ne font plus leur job et qu’ils sont devenus totalement inefficaces, voire dangereux pour leurs enfants. Ils se sentent nuls en tant que parents. La plupart évitent de dire qu’ils consultent à ce sujet et essaient de faire bonne figure. Le revers de la médaille est qu’ils se retrouvent de plus en plus isolés et déconnectés de leur réseau et s’ôtent par là même la possibilité de trouver de l’aide.

Les enfants aussi font les frais du burn-out de leurs parents. On parle de négligence, voire de maltraitance…

C’est l’une des raisons pour lesquelles prendre en charge cette maladie est essentiel, car cet effondrement du parent va inévitablement engendrer de la distance émotionnelle. Et une fois que l’on a mis ses enfants à distance, on devient négligent envers eux. Les conséquences peuvent être graves: certains parents nous disent que leurs enfants les épuisent au point qu’ils s’isolent dans leur chambre pour ne pas les voir ou sortent fumer sur la terrasse. Sans oublier l’irritabilité.

Les parents n’ont plus de patience avec leurs enfants et se mettent en colère à la moindre bêtise.

Etre un bon parent, c'est aussi savoir renoncer à une activité pour permettre à toute la famille de se retrouver.
Etre un bon parent, c'est aussi savoir renoncer à une activité pour permettre à toute la famille de se retrouver.

Le burn-out parental n’est pas le début d’une longue maladie, mais une fin en soi, dites-vous. Il est donc salvateur?

Il peut l’être. Car la bonne nouvelle est que le burn-out se soigne. Et dans beaucoup de cas, les parents nous disent: «Il a fallu que je passe par là pour me rendre compte que je n’avais pas besoin de me mettre des standards aussi élevés pour être un bon parent.» Certains se sont créé une vie d’enfer sous prétexte de vouloir offrir le meilleur à leurs enfants, cumulant une activité professionnelle très prenante et des allers-retours entre les diverses activités extrascolaires, cuisinant des repas bio et frais tous les soirs, s’occupant des devoirs de chacun, ne se laissant finalement plus le temps de vivre des moments en famille.

Il faut donc se laisser le droit d’être un mauvais parent de temps à autre?

Non, mais il faut se dire qu’être un bon parent, c’est aussi renoncer à l’une ou l’autre activité d’un enfant pour permettre à toute la famille de se retrouver un soir autour de la table, que ce n’est pas parce qu’on achète une soupe précuisinée ou que l’on ne fait pas tous les soirs les devoirs avec ses enfants que l’on est un mauvais parent. Il faut parfois passer par le burn-out pour accepter de ne pas être le parent parfait. Car quand on est parent, il faut accepter de laisser des miettes sur la table. Il revient simplement à chacun de savoir ce qu’il est prêt à lâcher.

Comment entamer le chemin de la guérison?

La première chose à faire est de réaliser sa balance personnelle, c’est-à-dire en mettant d’un côté les facteurs de stress et de l’autre ses ressources. Prendre conscience du processus qui a provoqué cette accumulation de stress et qui vous a finalement fait craquer est la première étape. Ensuite, l’important est d’identifier ce que l’on a dans sa balance personnelle:

Y a-t-il des sources de stress que je peux faire disparaître?»

Sort-on indemne d’une telle épreuve? On imagine qu’elle doit laisser des traces, non seulement sur la victime, mais aussi sur son entourage...

Un burn-out peut bien sûr laisser des traces, mais ces dernières peuvent se révéler positives. Un couple m’a récemment confié que, suite au burn-out parental de l’un des deux, ils avaient adopté un nouveau fonctionnement qui générait beaucoup moins de stress qu’auparavant, non seulement envers eux, mais aussi envers leur entourage. Le fonctionnement de toute la famille s’en est ainsi trouvé apaisé.

Mère de cinq enfants, Isabelle Roskam dit être bien entourée et résistante au stress.
Mère de cinq enfants, Isabelle Roskam dit être bien entourée et résistante au stress.

Mais il arrive aussi que l’expérience ait laissé des blessures profondes, non?

Il est parfois difficile pour les enfants de comprendre ce qui s’est passé, pourquoi leur papa ou leur maman a eu un passage à vide et il est évident qu’il faut leur en parler sous peine de créer des non-dits qui pourraient mener l’enfant à culpabiliser.

Vous avez cinq enfants de 17 à 2 ans et pourtant réussi à échapper au burn-out parental. Quel est votre secret?

J’ai d’abord la chance d’avoir une bonne résistance au stress et d’être bien entourée. Mon mari, qui travaille comme moi à plein temps, m’aide beaucoup. Il s’occupe des courses et des repas. Concernant les tâches quotidiennes, il faut être organisé et créer des routines. Les enfants mettent par exemple chacun à leur tour la table du petit-déjeuner, il y a ainsi de l’entraide, ce qui me laisse le temps de faire autre chose que de gérer l’intendance. Ils sont conscients de cela et savent que, s’ils ne m’aident pas, je ne pourrais pas leur accorder de temps.

* A lire: Le burn-out parental, l’éviter et s’en sortir, Isabelle Roskam et Moïra Mikolajczak, Ed. Odile Jacob.

Photographe: Ezequiel Scagnetti

Benutzer-Kommentare