29 août 2018

«Pour apprendre à s’imposer, les enseignants peuvent s’inspirer des arbitres»

Riche d’une longue expérience dans la formation des enseignants, le Fribourgeois Jean-Claude Richoz livre ses conseils pour lutter contre le fléau de l’indiscipline dans les classes romandes.

Jean-Claude Richoz
Bavardage, inattention, passivité, insultes ou encore provocations: l’indiscipline en salle de classe gagne du terrain en Suisse romande. Pour lutter contre ce fléau, Jean-Claude Richoz recommande aux enseignants de poser un cadre très clair dès les premières minutes de la rentrée et d’assumer leur position d’autorité. (Photos: Jeremy Bierer)
Temps de lecture 8 minutes

Jean-Claude Richoz, quand vous parlez d’indiscipline, à quoi faites-vous allusion?

En premier lieu aux bavardages incessants, un véritable fléau qui se répand partout dans les écoles. Les élèves n’arrêtent quasiment plus de parler, à tel point que les enseignants ne peuvent plus faire leur travail dans de bonnes conditions, ne serait-ce que donner des consignes et des explications dans le silence. Au bout d’un moment, ça les fatigue, physiquement et nerveusement. Beaucoup développent un sentiment d’impuissance. Mais au-delà du bruit et de l’agitation, l’indiscipline se manifeste aussi par la passivité, l’inattention, le désintérêt des élèves, leur absence d’efforts, leur lenteur à se mettre au travail et également par les comportements très perturbateurs d’un petit nombre d’enfants qui ne supportent pas la frustration ou refusent toute autorité. Quelques ados n’hésitent plus aujourd’hui à défier ouvertement leurs profs avec des provocations, des insultes, des menaces, ce qui rend certaines classes secondaires très difficiles à gérer.

La situation a-t-elle évolué ces dernières années?

Oui, elle s’est détériorée à partir des années 2000-2010, avec une indiscipline qui est peu à peu devenue chronique et qui s’est répandue à tous les degrés de la scolarité, alors qu’avant il s’agissait d’un phénomène ponctuel, essentiellement limité aux classes secondaires.

Comment expliquer cette recrudescence?

Plusieurs facteurs jouent un rôle. On peut notamment évoquer l’éclatement des liens familiaux, les effets secondaires des nombreuses réformes de l’enseignement, des erreurs éducatives, les défaillances dans la gestion des classes, la crise de confiance des enseignants, les influences des nouvelles technologies et des réseaux sociaux, etc.

Qu’entendez-vous par erreurs éducatives?

Je pense avant tout à l’éducation qui met trop exclusivement l’accent sur la dimension affective, en oubliant de poser un cadre normatif. L’enfant a besoin de règles pour se construire. L’absence d’autorité est clairement perturbante pour son développement. On se rend compte que dans les classes où l’enseignant pose un cadre de travail avec bienveillance et fermeté, les élèves se comportent mieux, sont apaisés, sécurisés. Malheureusement, certains enseignants, aujourd’hui, n’osent plus faire preuve d’autorité, même devant de jeunes enfants. Ils vivent depuis plusieurs années une véritable crise de confiance.

Pourquoi?

La crise de l’autorité est générale, pas propre aux enseignants. Mais ces derniers vivent en plus une crise d’identité professionnelle. Ils ne savent plus très bien quels rôles ils doivent assumer. Les réformes pédagogiques et les différentes conceptions éducatives qui se sont succédé ces dernières décennies les ont déstabilisés. Un autre facteur de cette crise de confiance est le fait que certains parents sont très critiques envers les enseignants, montent vite aux barricades, sont procéduriers, contactent directement la direction de l’école ou même le département quand il y a un problème, sans chercher d’abord à parler avec l’enseignant. Et quand ils critiquent les enseignants à la maison devant leurs enfants, on peut sans peine imaginer l’impact que cela a sur ces derniers en classe…

Pas étonnant, donc, que de nombreux enseignants redoutent la rentrée…

Effectivement. Encore plus inquiétant, une enquête menée en 2017 par l’Institut universitaire de santé au travail sur mandat du Syndicat des enseignants romands montre que plus de 60% des profs se sentent menacés d’épuisement professionnel. Dans une précédente enquête, en 2005, il n’y en avait que 30%.

Comment, dès lors, peuvent-ils lutter contre l’indiscipline?

Il faut établir une bonne relation affective avec les élèves et poser un cadre de travail très clair et structuré dès les premières minutes de l’année scolaire. Les règles essentielles doivent être explicitées, les sanctions en cas de non-respect annoncées, un système de récompenses mis en place dans les petites classes. Si le cadre n’est pas bien posé dès le premier jour, les problèmes d’indiscipline apparaissent sans tarder et, en général, vers la mi-novembre, l’enseignant a déjà de la peine à faire son travail correctement.

Expliquer les règles en amont ne suffit cependant pas à les faire respecter...

Non, mais c’est une condition sine qua non. Après, bien entendu, c’est à l’enseignant d’adopter une attitude adéquate. Lorsque les règles sont transgressées, les sanctions doivent être appliquées dès les premiers jours. Si l’enseignant reste dans l’avertissement et la menace, fait la morale aux élèves au lieu de prendre des mesures, toutes légères soient-elles, les problèmes, même mineurs, se multiplient, notamment les bavardages, et il est ensuite difficile d’y remédier. Pour apprendre à s’imposer, les enseignants peuvent s’inspirer des arbitres de sport.

Vraiment?

Oui, car ces derniers donnent en général un bel exemple d’exercice de l’autorité. Quand un arbitre entre sur un terrain, avec son sifflet et ses cartons jaune et rouge, il est absolument convaincu d’avoir à faire respecter les règles du jeu pour que le match se déroule bien, que les deux équipes aient du plaisir et qu’elles puissent en offrir aussi aux spectateurs. Il n’hésite pas une seconde à sanctionner les fautes commises, à donner un avertissement ou même à distribuer un carton rouge. Il le fait sans état d’âme, mais de manière respectueuse. Un enseignant doit être tout autant convaincu de la nécessité de faire respecter les règles du travail scolaire pour que ce dernier puisse se dérouler dans de bonnes conditions. Il ne faut pas hésiter à faire ce parallèle avec le sport devant les élèves, en évoquant par exemple les deux minutes qu’un joueur de hockey doit passer sur le banc de pénalités pour avoir commis une faute légère. C’est un langage qu’ils comprennent facilement. On peut leur dire qu’à leur âge, c’est normal de ne pas arriver toujours à respecter les règles et qu’on est là pour les aider. Cela dédramatise la sanction. Il est en tout cas indispensable de bannir le mot punition de son vocabulaire et de parler plutôt de sanction.

Quelle est la différence?

Une sanction, c’est une petite peine ou un prix à payer pour avoir transgressé une règle. Elle vise le comportement fautif et pas la personne elle-même. La mesure est prise de manière calme, respectueuse, bienveillante, c’est-à-dire dans l’intention d’aider l’élève à mieux se comporter et à mieux travailler. La mesure est par contre vécue comme une punition quand l’intention qui anime l’enseignant est de faire souffrir, d’humilier ou de se débarrasser de l’élève concerné. Dans ce cas, la mesure est en général prise de manière très émotionnelle, car l’enseignant a été poussé à bout. Plutôt que d’avertir plusieurs fois, de menacer et, ensuite, sous le coup de la colère, d’infliger une mesure qui sera vécue comme une punition et induira un désir de vengeance, mieux vaut demander immédiatement à un élève qui bavarde de se lever par exemple deux minutes derrière sa chaise, pour se reconcentrer et se remettre dans une attitude de travail. Les élèves comprennent et acceptent bien ces minutes de pénalités et ils changent étonnamment vite de comportement.

Pas toujours facile toutefois pour les enseignants de ne pas se laisser gagner par la frustration, surtout lorsqu’ils doivent faire face à de l’insolence, voire à des insultes...

Une telle maîtrise de soi demande de l’entraînement, en effet. Et il est nécessaire de s’y préparer. Par exemple, en apprenant par cœur des scénarios, en sachant exactement à l’avance ce que l’on va dire et quelles mesures on va prendre dans ce genre de situation, un peu comme un acteur qui se glisse dans un rôle.

Certains enseignants manquent pourtant d’autorité…

Tout comme un arbitre, un enseignant dispose au moins de l’autorité que lui confère son statut. Il a le droit, mais surtout le devoir, de faire respecter un cadre de travail. Certains ne l’assument malheureusement pas suffisamment, ou pas bien. Parallèlement, il faut bien sûr avoir de l’autorité de compétence et développer son autorité relationnelle et son autorité intérieure. Cela s’apprend. J'ai vu beaucoup d’enseignants, à force de travail sur eux-mêmes, réussir à rétablir la relation d’autorité avec leurs élèves et ainsi rattraper des situations délicates.

De quelle manière?

Une des clés, ce sont les rituels, les habitudes que l’on instaure dans une classe et qui contribuent à créer un climat de sécurité. Je préconise notamment l’accueil sur le pas de la porte, en serrant la main de chaque élève, en le regardant dans les yeux et en l’appelant par son prénom. Cela marche tout aussi bien avec les enfants qu’avec les ados. Un autre rituel de transition très important, c’est de demander aux élèves de se lever au début de la matinée ou de chaque période d’enseignement, pour se mettre dans une attitude de travail. On se rend compte qu’ils jouent très vite le jeu. De nombreuses directions d’établissements rendent aujourd’hui ces rituels obligatoires, car c’est un excellent moyen de poser le cadre et de prévenir l’indiscipline. Le fait de raconter ou de lire une histoire aux élèves, de même que le coloriage d’un mandala pendant cinq minutes, constituent d’autres excellents rituels de transition dans le déroulement d’une journée. Après une récréation par exemple, c’est une manière simple et efficace d’amener les élèves à se calmer, à se reconcentrer et à se remettre au travail. Les rituels fonctionnent également très bien dans les classes secondaires.

Finalement, la formation des enseignants leur donne-t-elle suffisamment d’outils pour lutter contre l’indiscipline?

La formation initiale apporte les bases pour savoir comment gérer une classe, mais elle ne peut pas fournir toute l’expérience pratique nécessaire pour réussir avec des élèves plus difficiles à gérer. Le choc de la réalité est parfois rude pour certains jeunes enseignants. Ils doivent apprendre à se battre pour poser le cadre de travail et s’imposer devant leur classe, mais ce sont des compétences qui s’acquièrent quand ils sont réellement confrontés à des situations difficiles. La formation continue est là pour les aider à développer les outils qui leur manquent.

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