22 juin 2013

Jean-Didier Urbain: «Dis-moi comment tu voyages, je te dirai qui tu es»

Jean-Didier Urbain, sociologue et anthropologue, se penche depuis de nombreuses années sur les touristes et leurs comportements.

Portrait de Jean-Didier urbain, anthopologue et sociolgue spécialisé dans les voyages
Jean-Didier Urbain: «Nous aimons les voyages parce qu'ils nous désinhibent.»

Pourquoi a-t-on pris l’habitude dans nos sociétés de voyager?

Les hommes ont d’abord voyagé pour assurer leur survie, pour des raisons alimentaires (cueillette et chasse selon les saisons et les contrées), sécuritaires (échapper aux guerres, épidémies et autres catastrophes naturelles) et professionnelles (du nomade pastoral ou marchand au migrant économique). Pourquoi, une fois soustraits à ces nécessités vitales, ont-ils donc continué à voyager? Telle est la question.

Et aujourd’hui, quelles sont nos motivations à se déplacer pendant nos congés?

On pourrait dire que nous le faisons simplement par pur plaisir. Mais cette réponse ne suffit pas. D’abord nous aimons les voyages parce qu’ils nous désinhibent: loin de chez soi on pense s’échapper un temps des règles morales de notre société. D’où l’idée commune mais juste que «le voyage transforme la personne!» Ensuite, s’éloigner de son lieu de résidence, c’est aussi sortir de sa coquille, s’exposer à l’inconnu et rencontrer l’autre. On fait alors connaissance avec l’«étranger», littéralement celui qui est étrange, différent de moi. Et à qui j’apparais comme étrange aussi! J’aime cette remarque ironique de Georges Perec notant que l’on dit toujours que Christophe Colomb a découvert les Indiens mais qu’on oublie que les Indiens ont aussi découvert Christophe Colomb.

Il y a donc une forme de danger dans le voyage?

C’est effectivement une mise en péril de soi. Lorsqu’on voyage, on est comme un ver nu égaré en terre inconnue. Mais cette expérience est surtout une façon de mieux comprendre le monde et d’apprendre la relativité des choses. J’estime donc qu’il est important de voyager, dès que possible, et le plus souvent possible. Pour les personnes du troisième âge, le voyage peut devenir une véritable cure de jouvence! Il leur permet de rester au contact de l’évolution du monde et leur évite ce péril que constituent le repli et le figement de l’esprit.

Vous expliquez les changements dans nos pratiques de voyage en les comparant à l’évolution du métier d’ethnologue. Pourquoi?

L’ethnologue était d’abord très distant des sujets qu’il observait. Dans un deuxième temps il s’en est rapproché, allant jusqu’à s’installer parmi eux. Finalement, il ne s’est plus contenté de les observer mais s’est mis à participer à la vie de ces sociétés pour mieux les comprendre. C’est ce qu’on nomme l’ «observation participante». De la même manière, le touriste ne veut plus seulement être surpris lors de ses excursions mais désire remplir un véritable rôle! Cela lui permet de s’approcher au plus près de la réalité des lieux et des gens. Une des conditions d’un voyage de découverte 100% réussi aujourd’hui.

Comment choisit-on sa destination?

Autrefois on optait pour un lieu plutôt qu’un autre selon les attractions qu’il proposait, ses monuments, son paysage, ses patrimoines matériels, passés et naturels. Maintenant on en demande davantage. On veut qu’une destination soit porteuse d’histoire, de romance, voire de fiction. Ce n’est pas pour rien que des régions se battent pour que des épisodes de feuilletons TV ou un film y soient tournés! Cela permet de transformer un espace en lieu, car il acquiert ainsi une dimension narrative aux yeux des voyageurs. Certains guides jouent entièrement cette carte-là. On peut, par exemple, visiter Venise en suivant les traces de Corto Maltese. Un personnage entièrement imaginaire d’Hugo Pratt!

Les représentations qu’on a d’une destination jouent donc un grand rôle dans notre choix final?

On ne choisit pas un lieu mais l’image qu’on s’en est faite! Les destinations sans symboles forts ont donc beaucoup de peine à exister. Les villes historiques comme Paris, Rome ou Venise n’ont aucun problème... Cela est plus difficile en revanche pour les nouvelles destinations touristiques. Angoulême par exemple n’était reliée à aucune image en particulier. Le problème a été résolu depuis que s’y déroule chaque année un festival international de la BD.

Les destinations prisées par les touristes évoluent donc avec le temps…

Certains lieux étaient très attractifs autrefois et ne le sont plus aujourd’hui. Pourquoi, comme le chantait Gilbert Bécaud, allait-on voir le dimanche les avions à Orly alors que cette idée paraît complètement saugrenue aujourd’hui? Ou qu’au contraire les favelas (ndlr: bidonvilles brésiliens) sont aujourd’hui des hauts lieux touristiques alors qu’on avait pris l’habitude de les éviter soigneusement? Les désirs changent et les objets de désir aussi…

Vous faites clairement la distinction entre vacances et voyage…

Ces termes sont souvent utilisés comme synonymes. Pourtant on peut très bien avoir congé et ne pas partir de chez soi! De la même manière, on a pris l’habitude de qualifier de «touriste» toute personne qui se trouve en dehors de chez elle. Ce n’est pas correct! Ce mot a une valeur spécifique qui signifie «celui qui fait un tour». Il désigne donc une personne mobile.

Des vacances à la plage, ce n’est donc pas du tourisme?

Quelqu’un qui va à la mer n’est pas un touriste. C’est une personne qui pose les fesses dans le sable. Un tourisme balnéaire, cela signifierait bouger de plage en plage! Mais pour autant ces vacanciers ne sont pas inintéressants à étudier. Leur comportement est d’ailleurs très symbolique. Ils reproduisent sur la plage un univers domestique idéal, tournant le dos au monde de tous les jours.

Vidéo: la plage témoin d'une société avec Jean-Didier Urbain (source: Youtube).

Malgré la crise économique, la population continue à voyager. Est-ce le signe que bouger est devenu un besoin dans notre société?

Il y a encore vingt-trente ans, lorsque les ménages avaient des problèmes d’argent, le premier poste qui était supprimé était le voyage. Aujourd’hui, on préfère rogner sur la nourriture, les vêtements ou l’électroménager. La pratique du voyage est devenue un standard culturel. Lorsque la crise a débuté il y a sept-huit ans, beaucoup de Français ont fonctionné sur leurs réserves et n’ont donc pas modifié leur comportement. Ce n’est qu’aujourd’hui, la période de récession perdurant, que certains ménages sont obligés de réduire aussi leur budget voyages.

Cela signifie-t-il que le nombre de départs est en baisse?

On perçoit aujourd’hui une véritable «guérilla des loisirs». Face à la crise, on s’organise! On ne passe donc plus par les circuits commerciaux habituels, c’est-à-dire les agences de voyages, mais on réserve ses vacances sur internet. Il y a aussi les trocs locatifs, comme les échanges d’appartements ou de maisons. Ou alors des principes de mutualisation: on voyage en groupe de 8 à 10 personnes et on partage les frais. Parfois les familles décident également de partir en même temps que les grands-parents pour que ces derniers financent une partie du voyage ou du séjour.

Partir en voyage chaque année est-il encore perçu comme une sorte d’obligation aujourd’hui?

C’est un marqueur d’exclusion seulement lorsque l’on est dans l’impossibilité de voyager en raison de moyens financiers insuffisants. Sinon les vacances hors de la maison ne sont plus vues comme une obligation. Pour certains, c’est même une façon de se distinguer des autres: quand tout le monde part, moi je reste. Le comble du snobisme! Aujourd’hui, la fréquence des voyages n’a pas forcément une valeur ostentatoire liée à une détermination économique. Un ouvrier vivant en milieu urbain part ainsi plus souvent en voyage qu’un cadre résidant en milieu rural. On voit aussi apparaître des pratiques plus élaborées: les gens préfèrent de plus en plus n’effectuer qu’un grand voyage tous les 3-4 ans plutôt que partir chaque année vers des destinations bon marché.

Internet, avec des outils tels que «Google street view», permet d’explorer le monde en images depuis son domicile. Pourquoi donc voyageons-nous toujours autant?

Même avec des webcams qui diffusent des images en temps réel on ne se retrouvera jamais face à l’autre, comme cela est possible en se déplaçant physiquement. A aucun moment le voyage virtuel ne pourra donc remplacer l’expérience réelle. Les nouvelles technologies ont à l’inverse plutôt tendance aujourd’hui à rendre les excursions moins intéressantes. Autrefois, voyager, c’était le bonheur de disparaître. Mais maintenant, grâce aux téléphones portables et toutes leurs nouvelles fonctionnalités, nous restons continuellement connectés, même à l’autre bout du monde. La rupture n’est donc plus jamais totale. Et nous n’avons plus ce même plaisir à réapparaître parmi les nôtres au terme de notre aventure.

Recommanderiez-vous donc d’éteindre son téléphone portable tout au long de son voyage?

Personnellement, j’ai pris l’habitude de le faire. Aujourd’hui, les voyageurs sont des «cybertouristes» embarquant avec eux quantité d’appareils électroniques. Rien que nos téléphones portables nous permettent d’appeler, contrôler nos e-mails, prendre des photos... et ne nous laissent plus la possibilité de nous perdre grâce au système GPS. Le plaisir de la ville, c’est pourtant la possibilité de s’y égarer! Aujourd’hui, plus besoin d’entrer en contact avec les indigènes pour demander son chemin. C’est là une bulle qui se referme sur nous…

Quel sera votre prochain voyage?

A la fin du semestre, je me rendrai dans ma maison en Bourgogne. J’y vais pour écrire, ce ne sont donc pas de vraies vacances… Sinon j’ai pris l’habitude de me rendre chaque été en Corse. J’exerce là-bas un loisir qui me permet de trouver la «zenitude»: c’est la chasse sous-marine. Car comme le disait l’explorateur Théodore Monod: «Passé la tête sous l’eau, c’est tout de suite un autre monde.» Pour moi le voyage commence là aussi.

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Kai Jünemann, Corina Vögele (illustration)

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