21 février 2018

Jean-Paul Rouiller: «Chez nous, le salafisme violent s’est développé en communautés»

La donne change en Suisse: notre pays devient une cible des djihadistes comme n’importe quel autre pays occidental. Expert en matière de terrorisme, Jean-Paul Rouiller explique pourquoi.

Jean-Paul Rouiller
Pour Jean-Paul Rouiller, les objectifs de l’État islamique sont avant tout politiques. (Photo: Fred Merz)

En novembre dernier, en France voisine, l’arrestation d’un Yverdonnois accusé d’être le cerveau d’une cellule djihadiste a défrayé la chronique. S’agissait-il d’un jeune agissant seul ou du membre d’un réseau établi en Suisse?

Incontestablement d’un membre d’un réseau salafiste balkanique. Quand je dis cela, la référence est double. D’abord la proximité de ce Croate d’origine bosniaque avec l’association «Lies!» («Lis!» en français, ndlr). Dirigée par des Serbo-Croates, elle distribuait à l’époque des Corans à travers la Suisse. Soupçonné de prosélytisme djihadiste, ce groupement avait été interdit en Allemagne, mais était encore actif en Suisse.

Depuis lors, a-t-il été interdit en Suisse?

Il n’existe plus sous ce nom et avec les mêmes personnes. Mais il est toujours à l’œuvre. D’après nos recherches au GCSP (Geneva Centre for Security Policy), 30% des jeunes Suisses partis se battre en Irak et en Syrie sont passés par «Lies!» Notamment un autre jeune domicilié tout proche, à Orbe (VD), et également parti en Syrie, ainsi que d’autres de leurs camarades très actifs sur les réseaux sociaux djihadistes. Tous ces jeunes ne sont pas des loups solitaires, ils font partie d’un réseau structuré autour d’une colonne vertébrale salafiste et balkanique. Avec une vision littérale du Coran et une dimension violente revendiquée.

Même si la menace d’un attentat existe désormais en Suisse, et même si des réseaux djihadistes y sont à l’œuvre, nous n’avons pas encore été directement touchés. Sommes-nous protégés par nos banques ou notre neutralité?

L’un et l’autre sont des poncifs. Des années 1980 au début des années 2000, la Suisse ne représente pas grand-chose dans la vision politique des réseaux djihadistes. Très vite, elle devient même une terre de refuge pour les islamistes tunisiens ou algériens. Mais c’était encore une génération liée au djihad afghan puis aux différents fronts dans les pays du Maghreb, Algérie, Tunisie ou Libye. C’étaient des gens qui avaient un ancrage dans leurs pays d’origine. Leur structure religieuse et intellectuelle s’avérait également plus étoffée que celle de la génération actuelle: ils savaient que s’ils se faisaient discrets chez nous, on les laisserait plus ou moins tranquilles. Ils ont donc agi depuis notre pays mais sans rien commettre de répréhensible ici. Il n’y a pas de lien avec la neutralité politique. Quant au mythe de la Suisse coffre-fort du terrorisme, lancé par George W. Bush après le 11 septembre 2001, il n’a été validé par aucun élément concret.

La Suisse a donc été une base arrière commode et discrète pendant des années, et il n’y avait aucune raison de l’attaquer. Pourquoi cela a-t-il changé?

En raison d’un changement de génération et de perspective. Dès 2005, la radicalisation touche des jeunes qui ont fait leurs classes ici, même si leurs parents sont issus de l’immigration. Ils partent faire le djihad d’abord en Somalie, au Pakistan ou au Yémen. Puis, à partir de 2012, ils vont dans la région syrio-­irakienne. C’est aussi la période où émerge l’État islamique (EI) qui prend la place d’Al-Qaïda, qui a longtemps travaillé sur une définition très précise de ses cibles. Dès 2013-2014, l’EI renonce à la dimension symbolique des cibles pour se rapprocher de cibles d’opportunité. On frappe où l’on est et là d’où on vient. Dans ce contexte, la Suisse devient une cible comme n’importe quel autre pays occidental.

Nous connaissons donc ce que nos voisins ont connu avant nous?

Le phénomène de réseau est arrivé avec quatre ou cinq ans de retard. Depuis lors, nous l’avons sans doute comblé. Entre 2012 et 2013, les services de renseignements reconnaissent quelques dizaines de départs pour le djihad. Entre 2013 et 2017, on est quasiment à cent. Il y a donc une forte augmentation. Dès 1990, les strates nécessaires à la naissance et au développement de réseaux se forment. En remontant dans le temps, il y a des événements comme l’arrivée en Suisse de gens proches des Frères musulmans. Puis, donc, des personnes venant d’Afghanistan après la chute des Talibans. Et ainsi de suite. Regardez aussi ce qui se passe avec le Conseil central islamique suisse de Nicolas Blancho. Cette organisation, que l’on va retrouver de Bienne à différents grands centres urbains de notre pays, est l’héritière directe de cette évolution. Désormais, si vous cherchez des personnes proches du salafisme pur et dur, vous les trouvez. Et ensuite, vous tombez inévitablement sur des personnes proches de sa version violente, le djihadisme. Nous avons également en Suisse des gens qui font de la prison après être rentrés du djihad. Puis qui sont libérés. Et l’on sait, les recherches le montrent, que la déradicalisation ne fonctionne que chez un petit pourcentage de personnes. Pas plus de 25%.

La naïveté prêtée à nos services de renseignements appartient-elle au passé?

Un autre poncif. Les trois rapports produits par la task-force TETRA réunissant tous les services de la Confédération liés de près ou de loin au terrorisme et au djihadisme définissent ce qu’est la radicalisation, aussi bien les personnes que les processus. Cela débouche sur le rapport rédigé par le groupe Réseau national de sécurité (RNS) piloté par André Duvillard, qui tient compte de ce qui a déjà été fait à l’étranger, mais aussi dans nos vingt-six cantons. Le peuple suisse a accepté une loi qui permet le recueil d’informations. Ensuite la difficulté réside dans leur analyse.

À partir de quand peut-on parler de radicalisation?

La question reste complexe, car il y a des jeunes gens qui peuvent tenir à un moment donné des discours extrêmement violents sans jamais passer à l’acte. À côté de cela, d’autres dont personne n’aurait pu prévoir un basculement dans la violence. D’où la nécessité, sur laquelle insiste le RNS, que plus vous agissez tôt auprès d’un jeune homme ou d’une jeune fille dont le comportement et le discours se radicalisent, plus vous avez des chances d’éviter le basculement au-delà d’un point de non-retour. La prévention s’avère difficile, même avec l’aide des éducateurs, des enseignants, des services sociaux. Mais, encore une fois, lorsque la ligne rouge est franchie, le retour en arrière devient très hypothétique.

Même lorsqu’il s’agit de quelqu’un de très jeune?

Là, il existe d’importants travaux réalisés chez les enfants soldats en Sierra Leone et ailleurs, un corpus de connaissances qui peut servir pour les très jeunes gens qui rentrent de Syrie ou d’Irak.

Pas de loup solitaire qui se radicalise seul devant son écran?

Cela peut aller très vite. En Suisse, le cas le plus rapide correspond à moins de six semaines entre le basculement et le départ. Le processus lui-même reste complexe, et la connexion à internet elle-même n’est pas la seule clé. Sur internet, on peut s’inspirer de textes ou d’images. Mais pour que le basculement s’opère, il y a presque toujours une rencontre, où l’on confronte ce que l’on s’est construit avec une personne. Quelqu’un qui n’est pas forcément lui-même djihadiste, mais qui professe des idées qui vont permettre d’aller encore un cran plus loin. La dialectique passe toujours du virtuel au réel.

Quel rôle jouent les mosquées?

Si vous êtes un prédateur dans la savane africaine, le meilleur endroit pour attendre vos proies reste le point d’eau ou la rivière. Si vous êtes un potentiel recruteur, il y a les mosquées, mais aussi les lieux associatifs et sportifs comme dans le cas de l’affaire Merah. Ce n’est donc pas forcément la mosquée comme lieu de prière.

Cela signifie-t-il que la religion est parfois un prétexte?

Oui, d’ailleurs, les jeunes flirtant avec les réseaux ne sont même pas forcément très pratiquants à la base. Et les objectifs de l’État islamique sont avant tout politiques.

Comment expliquer le grand nombre de départs de jeunes filles?

Par la propagande qui les a clairement ciblées, donnant une image valorisante de la femme entrée en djihad, comme un complément de l’homme. Également le rejet de nos sociétés. En 2015, en France ou aux Pays-Bas, plus de 30% des départs étaient féminins.

Peut-on chiffrer ce vivier djihadiste en Suisse?

Une centaine de personnes parties faire le djihad. Pour chaque départ, il y avait une dizaine de personnes prêtes à apporter un soutien au combattant qui rentrait. Soit entre 700 et 1000 personnes, un chiffre qui englobe toute la Suisse, sauf le Tessin.

Et l’arsenal législatif, faut-il le renforcer?

Nous avons une loi sur l’organisation criminelle. Une autre sur le financement du terrorisme, ainsi que la loi sur l’interdiction d’Al-Qaïda et de l’État islamique. La loi sur le renseignement donne donc des pouvoirs étendus à nos services. Mais le renseignement n’a pas chez nous vocation de se substituer à la justice: il n’arrête pas, il ne porte pas en justice. Ce qu’offrent des lois spécifiques sur le terrorisme, que contrairement à nos voisins nous n’avons pas encore. On parle de créer un corpus législatif adapté au terrorisme, qui offrirait notamment une dimension publique: le procès est le seul moment où l’opinion peut comprendre ce qui se passe en matière de terrorisme. Mais au final, ce à quoi nous confronte le djihadisme, ce sont des questions de société qui ne peuvent être résolues que si la société dans son ensemble s’y confronte. 

Jean-Paul Rouiller explique que le phénomène de réseau est arrivé en Suisse avec quatre ou cinq ans de retard par rapport aux autres pays. (Photo: Fred Merz)

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