28 janvier 2013

Jeter? Non, donner!

Les adeptes du recyclage sont de plus en plus nombreux à préférer le don ou le troc au moment de se débarrasser de leurs objets. Pour leur offrir une seconde vie, mais également parce que donner ou troquer, c’est aussi faire de nouvelles rencontres.

«Boîtes d’échange entre voisins»
Dix «Boîtes d’échange entre voisins» ont été installées à Genève en décembre dernier.

Le troc, un truc des sociétés primitives? Le don, la chasse gardée des œuvres caritatives? A voir fleurir les initiatives citoyennes et les plateformes internet en Suisse romande, il semblerait que la pratique se soit allégrement élargie au commun des mortels. Donner une tasse que l’on ne veut plus au lieu de la jeter, se débarrasser d’une stéréo ou d’un canapé contre une paire de skis, dénicher un cours gratuit d’espagnol ou un bouquin pour rien, voilà qui séduit aussi bien la génération internet que les plus vieux.

Issue de la mouvance altermondialiste, la tendance dépasse désormais largement le cercle des militants pour puiser ses racines dans le ras-le-bol grandissant d’une partie de la population face à la surabondance de biens de consommation. Car s’ils ne se revendiquent pas écolos ou décroissants, les adeptes de ce troc version XXIe siècle s’avouent volontiers écœurés par tant d’opulence. Ils cherchent ainsi à contourner les circuits classiques de consommation tout en faisant un geste pour la planète. Recycler au lieu de jeter par simple «bon sens», telle est l’idée qui anime ces donneurs et troqueurs d’un nouveau genre.

Chaque boîte est en moyenne remplie et vidée deux fois par jour.
Chaque boîte est en moyenne remplie et vidée deux fois par jour.

C’est le cas de Stéphane Cruchon, webdesigner lausannois qui, comme beaucoup, s’est mué en donneur un peu par hasard. C’était il y a deux ans. Sur le point de quitter son appartement pour partir en voyage, il se retrouve alors devant une montagne d’objets à débarrasser. «Je me suis dit que je pourrais faire quelque chose de plus positif, un geste pour l’environnement qui puisse rendre service à d’autres. Comme je viens d’internet, je me suis naturellement tourné vers le réseau.» Une amie webmaster et deux copains le rejoignent, et un mois plus tard naît «jugaad» (un mot d’origine hindi signifiant bricolage et débrouille), une plateforme internet dédiée au don et au troc.

«Les gens ont de la peine à accepter la gratuité»

Deux ans plus tard, Stéphane jette un regard positif sur l’aventure. Même s’il a parfois dû faire face à quelques déceptions, il s’avoue convaincu de l’avenir d’un tel système. «La majorité des personnes intéressées sont honnêtes et viennent au rendez-vous fixé. Grâce à notre site, j’ai pu donner mon canapé, des chaises, des bouquins et un tas d’autres trucs.» Une chose l’a toutefois marqué:

Les gens, surtout en Suisse, ont de la peine à accepter la gratuité. La plupart sonnaient à ma porte avec une bouteille de vin ou du chocolat lorsqu’ils venaient chercher leur objet. Du coup, nous avons décidé d’ajouter une rubrique dédiée au troc.

Troqueur, Pierre l’est depuis plus de dix ans. Tout a commencé par une moto échangée un beau jour d’automne contre celle d’un autre passionné. «Nous avons pris contact via un forum dédié aux motards de Suisse romande puis nous sommes rencontrés un après-midi. Nous avons roulé, et sommes finalement repartis chacun avec la moto de l’autre après avoir conclu qu’elle nous irait mieux», plaisante-t-il. Une autre bécane a depuis été échangée, ainsi que des couteaux dont il fait collection. Dernièrement, c’est une guitare électrique qui s’est vue troquée contre une acoustique lors d’un passage à Strasbourg. «Je suis allé chez son propriétaire. Nous avons mangé et passé une excellente après-midi à parler guitare et d’autres choses», raconte-t-il, visiblement ravi de sa dernière expérience.

Dan Acher, concepteur des boîtes d’échange.
Dan Acher, concepteur des boîtes d’échange.

Car au-delà de la gratuité, le troc et le don sont aussi l’occasion de faire des rencontres, de créer des liens, même ténus. A Genève, l’«artiviste» Dan Acher, comme il aime à se présenter, a installé en collaboration avec les autorités dix boîtes de troc d’un nouveau genre, basées sur la réciprocité indirecte, dans plusieurs quartiers de la ville en décembre dernier. Baptisé «Boîtes d’échange entre voisins», le projet a pour but de «créer un lien social et culturel entre habitants d’un quartier», lit-on sur tako.ch, le site internet de l’association chargée du pilotage. L’idée est le fruit de sa propre expérience.

J’avais pris l’habitude de trier mes affaires chaque année et de déposer ce que je ne voulais plus sur un petit muret en bas de chez moi. En observant, j’ai réalisé que tout partait super vite. Je me suis donc dit qu’il fallait trouver un moyen qui permette de continuer à donner tout en protégeant les objets des intempéries.

Il recycle alors une vieille boîte à journaux et demande au dessinateur de BD genevois Tirabosco de la décorer. La première «Boîte d’échange entre voisins» voit ainsi le jour en juin 2011 et ne désemplit pas. Tout comme ses dix nouvelles versions qui, assure leur concepteur, sont remplies et vidées en moyenne deux fois par jour: «Leur présence permet de créer du contact et de casser le quotidien des habitants du quartier.» D’où la décision de les poster volontairement dans des rues peu passantes afin de privilégier les échanges entre voisins. Car même s’ils ne s’y rencontrent pas forcément, ses utilisateurs participent chacun à leur manière à la vie de la cité.Certains viennent par curiosité, d’autres prennent des livres puis les ramènent lorsqu’ils les ont lus.» Et, contrairement aux craintes exprimées par certains, jamais aucune boîte n’a été vandalisée, assure-t-il.

Cela montre bien que lorsqu’on leur fait confiance, les gens ont du plaisir à participer et respectent ce que l’on fait pour eux.

Auteure: Viviane Menétrey

Photographe: Dorothée Baumann

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