19 septembre 2018

«Avant de vouloir faire fortune, il faut être capable de gérer son énergie»

Katell Bosser, multi-entrepreneuse, lève le tabou de l’argent et donne des pistes pour améliorer sa gestion financière. Ou comment s’enrichir en suivant des principes de jardinage.

Image symbolique: Katell Bosser en train d'arroser des fleurs d'argen t
Pour Katell Bosser, l'argent est un outil sensé qu'il faut utiliser avec bon sens (photo: Christophe Chammartin).

Katell Bosser, vous encouragez les gens à oser gagner de l’argent. Est-ce toujours un tabou?

Oui, bizarrement. Tout le monde en parle, mais les gens changent peu de comportement. L’argent est devenu un sujet de conversation, mais pas encore un sujet d’action. On met tout un tas d’obstacles avant de s’autoriser à gagner de l’argent. Mon rôle, quand j’accompagne des entrepreneurs, est de lever les boucliers les uns après les autres.

Les hommes ont moins de freins que les femmes, mais ils ont parfois le syndrome de l’imposteur.

Katell Bosser

Le rapport à l’argent n’est pas complètement libre. Et avec la jeune génération, j’observe ceux qui s’en écartent complètement parce qu’ils pensent que l’argent n’apporte que de la misère au monde. Mais il y a aussi les jeunes loups aux dents longues qui veulent devenir directeurs à 25 ans. Comme il y en a toujours eu!

Mais pourquoi parler d’argent avec des métaphores de jardinage?

J’étais partie en vacances avec deux livres: un sur la finance et l’autre sur la permaculture. Je me suis rendu compte que les deux thématiques se mariaient très bien. Si on arrive à vulgariser la thématique de l’argent de manière aussi inoffensive et intuitive que la culture des tomates, les gens auront moins peur des chiffres et seront peut-être d’accord de se réapproprier leurs valeurs.

Dans un langage imagé et accessible, le livre «Blooming people» de Katell Bosser, conseillère en entreprise, est à lire comme un petit manuel d’abondance à l’usage des jardiniers de la vie (photo: Christophe Chammartin).

D’autant que parler d’argent n’est pas tellement à la mode, à l’heure de la décroissance…

C’est tout à fait vrai. Mais gagner plus d’argent n’implique pas de consommer davantage. En permaculture, on voit le problème comme la solution: l’idée est d’utiliser l’élément qui gêne, de le transformer pour en faire autre chose. Bill Mollison, un des fondateurs de la permaculture, disait justement: vous n’avez pas de problèmes de limaces, vous manquez de canards! C’est exactement ça: en jardinage comme en finance, il faut prendre un problème et le tourner dans l’autre sens ou changer d’échelle. Ainsi, l’argent, que la plupart des gens défient, est peut-être la solution. Puisque tout le monde est dans une course effrénée vers l’argent, faisons cette course, mais avec des systèmes économiques qui régénèrent la planète et les êtres humains au lieu de les épuiser.

Pour améliorer son compte en banque, il faut d’abord connaître son talent… en s’identifiant à un insecte. Expliquez-nous!

Pour les quatre profils, je me suis inspirée des tempéraments d’Hippocrate: le bilieux, le sanguin, le nerveux et le lymphatique. Une typologie que l’on les retrouve dans les anciennes cultures indiennes, chinoises et chez Jung aussi, qui avait constitué une classification similaire des types psychologiques. Ce sont des éléments qui sont dans la base des connaissances collectives depuis très longtemps. Les quatre profils sont présents chez chacun d’entre nous et nous en avons toujours un qui domine, sur lequel on peut s’appuyer. Pour rester dans la métaphore horticole, je leur ai simplement donné le visage des insectes parce que ceux-ci pollinisent et font vivre le jardin.

Cultiver son talent naturel plutôt qu’améliorer ses points faibles, dites-vous. C’est le conseil de la paresseuse, non?

Oui, et je dirais même qu’il faut réapprendre à être paresseux! Une abeille ne se prend pas pour une fourmi, alors que nous, nous tentons toujours d’être différents de ce que nous sommes pour coller à des attentes. Il est important de revenir à ce que l’on est, à ce qui nous ressource, cela permet déjà d’améliorer notre économie personnelle. C’est même la première étape: avant de vouloir faire fortune, il faut être capable de gérer son énergie. Bien se connaître et aller là où on est le plus utile et où on a le plus de plaisir. Je vois tellement de gens qui s’épuisent, qui sont en burn-out parce qu’ils sortent tout le temps de leur zone de confort. Ils oublient de se ­régénérer eux-mêmes. On dit parfois que la permaculture, c’est le jardin du paresseux. On met les éléments en place, on arrose peu et on laisse la nature travailler.

Il faut plusieurs ans de conception pour renouveler le sol et générer une production. Mais quand ça marche et qu’on en récolte les fruits, c’est très soulageant.

Katell Bosser

Papillon, abeille, fourmi ou araignée, qui gère le mieux son argent?

Les meilleurs gestionnaires sont les fourmis, prudentes dans leurs placements. Mais cela ne veut pas dire qu’elles seront les plus riches. Tout dépend de la manière dont chacun a su mettre en valeur son talent… Chaque profil a des points forts et des points faibles. Le papillon est un supercréatif, il a quarante idées de business par jour et la tentation de suivre chacune, mais ce foisonnement de projets risque de compromettre leur viabilité. La fourmi correspond au modèle suisse: régulier, organisé, fiable, ponctuel, généreux, ­attentif à faire plaisir aux autres quitte à s’épuiser. L’abeille, c’est le réseauteur, le communicant, à l’aise dans les cocktails, qui comprend l’alchimie d’une équipe. Et l’araignée, moins connue, introvertie, est passionnée par les détails. Elle prend un problème circonscrit, ordonne et trie. Elle clarifie les choses, elle est minutieuse, mais considérée comme lente dans le rythme de travail actuel. Dans l’histoire ou à travers le monde, les différents talents sont valorisés à différents moments. En ce moment, la mode va aux créatifs, aux startuppers, les mêmes qui sont persécutés sous un régime totalitaire. Mais dans une équipe ou une entreprise, il faut les quatre tempéraments pour que tout fonctionne de manière optimale.

Les chefs d’entreprise sont-ils forcément papillons?

Non, mais les chefs d’entreprise accomplis sont capables de tout faire, ils ont compensé ou ont su s’entourer. Chaque profil aura une gestion différente. Une abeille va lever des fonds, convaincre les gens d’investir, alors que le papillon sera à la pointe de l’innovation. Le patron de Tesla, Elon Musk, est un papillon, Steve Jobs aussi, de même les gens qui sont actuellement dans l’intelligence ­artificielle ou la blockchain. Warren Buffett, investisseur américain, est une fourmi. Il a construit sa fortune en attendant patiemment, en achetant des actions à hauts dividendes au bon moment. Aucune créativité, juste une bonne méthode qui est répliquée des milliers de fois.

Il y a différentes façons de s’enrichir, à chacun de trouver laquelle lui sied le mieux.

Katell Bosser

Si un papillon veut jouer en bourse, il aura de la peine à avoir la discipline de contrôler les fluctuations tous les jours, ce ne sera pas un bon outil pour lui. Mais il sera un bon business angel, parce qu’il sent les tendances.

Vous proposez de sortir des dettes en trois à six mois. Est-ce vraiment possible?

Oui, je l’ai fait. Mais pour y arriver, il faut partir de l’intérieur de soi, apaiser la crise. Commencer par dormir à nouveau, ranger sa maison, vider les placards et vendre ce qui est inutile, structurer les dépenses. Ensuite convertir chaque poste de coûts en poste de gain en louant son appartement quand on n’en a pas besoin ou en vendant sa voiture pour acheter un vélo, par exemple. En six mois, on peut sortir du désert. Mais il faut d’abord débloquer le système de croyances: les personnes endettées ne se rendent plus compte de leur valeur. Elles ne voient plus ce qu’elles peuvent apporter au monde, c’est ça qu’il faut restaurer en premier lieu. Les dettes peuvent être terrifiantes et paralysantes pour certains, comme les fourmis, pour d’autres, elles sont insignifiantes. Les papillons vivent dans la prise de risques perpétuelle et les abeilles n’ont parfois aucune conscience de leur situation financière…

➜ À voir aussi: Katell Bosser parle de Mampreneurs, l'association qu'elle a fondée pour les mamans entrepreneuses.

Mais en quoi la permaculture peut-elle engraisser notre porte-monnaie?

Les trois éthiques de la permaculture visent à régénérer l’être humain, à régénérer la nature et partager les surplus. Ces éthiques sont déclinées en douze principes qui peuvent tous être appliqués à la gestion financière. L’un de ces principes par exemple est de commencer petit. Il est très utile pour sortir des dettes: ne pas chercher à gagner le gros lot ou faire de grands mouvements, mais consommer autrement, ajuster son logement, ses déplacements. Un autre principe consiste à utiliser l’effet de bordure: la zone la plus intéressante entre un champ et une forêt, c’est celle qui est entre les deux, là où se trouvent des espèces végétales des deux écosystèmes. Ça veut dire quoi? Que si vous vous avez vingt ans d’expérience dans le milieu médical et une formation de coach, vous avez intérêt à devenir coach auprès des professions médicales. Ce sera un positionnement plus identifiable, appuyé sur deux réseaux complémentaires, qui aura davantage de succès.

En permaculture, on n’arrose pas son jardin. Comment ce principe peut-il être appliqué à la gestion financière?

L’idée est d’organiser tout un circuit pour que l’eau circule et passe par le plus grand nombre d’endroits pour s’infiltrer de façon optimale dans le sol. Si l’argent est représenté par l’eau, il doit circuler pour mieux irriguer. De ce point de vue là, l’évasion fiscale n’a aucun sens, autant désertifier son terreau! Une entreprise saine est celle qui va créer des emplois, laisser s’infiltrer l’argent dans son environnement pour que tout aille pour le mieux, y compris pour elle. L’argent sert à accompagner une vie, pas dans le sens bling-bling avec Ferrari et montre en or, mais dans le côté sain et juste de mener son existence. 

Le meilleur endroit où stocker l’argent, c’est dans la qualité de vie et non dans un coffre-fort.

Katell Bosser

On entre là dans des considérations éthiques…

La permaculture, ce n’est pas une question de morale, c’est du jardinage, ça fonctionne tout simplement. C’est presque un principe universel. Respecter l’environnement, l’humain et redistribuer le surplus.

Peu d’entreprises raisonnent comme ça aujourd’hui…

Oui, parce que la plupart courent après le «score», mais certaines honorent leur engagement social et/ou environnemental. Certaines entreprises familiales, qui ne sont pas cotées en bourse et n’ont pas d’actionnaires, redistribuent les bénéfices et participent au tissu social via une fondation.

Quel est le but finalement: devenir millionnaire ou être son propre entrepreneur?

À chacun de trouver le paysage qui lui convient. On peut contribuer à une économie régénérative à toutes les échelles: par sa manière de consommer, d’investir, de créer une ou des entreprises… Beaucoup de gens disent ne pas vouloir devenir millionnaires. Mais si ça arrive, ce n’est pas grave (rires)! Voyons les choses autrement: il y a une portion infime de l’argent en circulation qui est dans le monde réel, tout le reste est dans une bulle spéculative. Devenir millionnaire, qu’est-ce que ça veut dire? Aller capter une microgoutte dans cette bulle, la ramener dans le monde réel et lui donner du sens. Finalement, ce serait même un acte citoyen que de devenir millionnaire et de redonner du sens à cet argent selon ses valeurs.

Pour vous, l’argent, c’est un bien ou un mal?

Ce n’est rien, c’est ce qu’on en fait. L’argent est un support neutre. L’homme a projeté tous ses fantasmes sur lui. Actuellement, c’est un exutoire, alors que cela devrait être un outil. Et je préconise: un outil sensé, qui régénère les êtres humains et la nature. D’où l’idée de la permaculture que j’applique au jardin et à tout ce que je fais dans la vie.

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