1 octobre 2012

«L’adulte tyran est d’abord un enfant mal éduqué»

Le célèbre enfant tyran de Didier Pleux a grandi. Désormais prisonnier de son propre plaisir, il vit au détriment d’autrui. Et menace rien de moins que le lien social.

Didier Pleux
Les adultes tyrans sont à la
 recherche de leur propre plaisir,
 au détriment de celui des autres.

Vous succédez à plusieurs psychiatres sur mon dictaphone. Qui, pour la plupart, ne vous aiment guère...

Vraiment?

Il faut dire que vous ne les ménagez pas. Même si j’ai trouvé que cette fois*, vous mettiez un peu d’eau dans votre vin, non?

Vous savez c’est surtout la réputation que l’on me donne. On a beaucoup caricaturé ce que j’écrivais à propos de Dolto, par exemple. Alors que je me contente de dire que sa problématique de l’ego et de l’enfant roi ne correspond plus à notre époque. Dolto n’en est en rien responsable, mais depuis dix ou vingt ans, les enfants n’ont plus un problème de confiance en eux ou de dévalorisation parentale. Désormais, ils éprouvent de la peine à obéir, à se concentrer et à respecter autrui. Je schématise bien sûr, mais le cœur de mon propos est bien là: l’enfant inéduqué développe un ego hypertrophié et risque de devenir un adulte tyran sans véritable sentiment à l’autre.

Cela me paraît un peu facile d’accuser la crise ou la société.

Faut-il pour autant tout jeter de la psychanalyse?

Bien sûr que non. Eros, Thanatos, tout ce langage psychanalytique reste passionnant pour moi d’un point de vue personnel et analytique. Mais je rends à Freud ce qui lui appartient: l’équilibre psychique entre le principe du plaisir et celui de la réalité, toute ma réflexion vient de là. Simplement au XIXe siècle, c’était le premier qui était mis à mal, et le second hypertrophié. Désormais c’est le contraire.

Cet ancien enfant roi risque donc de devenir un adulte tyran, hyperindividualiste et tourné uniquement sur lui-même. Et vous y voyez avant tout un problème d’éducation, pas un problème psychique ni sociologique.

Voilà. On me dit que c’est plus complexe, qu’il y a par exemple l’influence de la société de consommation, du marketing. Je ne le nie pas. Cependant ça me paraît facile d’accuser la crise, la société. Je me sens sartrien: chacun peut faire des choix. Les incivilités, le mépris d’autrui qui commence sur la route, dans la file d’attente ou dans les lieux publics ne représentent pas seulement une forme d’égoïsme. Mais d’égoïsme contre l’autre.

Du développement personnel au cocooning voire à l’attitude du «gagnant», n’assiste-t-on pas à l’éclosion d’un ensemble de valeurs qui favorisent cette hypertrophie de l’ego?

Sans doute. Aujourd’hui, notre vie est ratée si l’on n’a pas développé son potentiel, son individualité, sa singularité. Au départ, tant mieux, c’est nécessaire. L’ennui c’est lorsque l’on exacerbe tellement son propre principe de plaisir que l’on empêche celui de l’autre. Et je trouve qu’il faut résister. Ne pas commencer à dire, justement: c’est sociologique, c’est la faute aux blessures de la petite enfance. Ne laissons pas faire les adultes tyrans. D’autant que la crise actuelle ne va à mon sens qu’amplifier les replis sur soi. Genre: «C’est trop dur, on ne vit qu’une fois, il faut que je m’éclate, que je profite de ce que je peux un maximum.» Très bien. Mais au détriment de qui?

Vous vous dites contre les déterminismes. Mais votre enfant roi n’était-il pas appelé à devenir un adulte du même acabit?

Pas forcément. Il y a heureusement la rencontre. Comme dirait Piaget, en tombant amoureux, en trouvant une passion, en faisant du sport, il se produit une accommodation. L’adulte roi n’a jamais été arrêté. Ses parents en faisaient un génie, il – ou elle! – s’est débrouillé pour avoir un conjoint très valorisant, un boulot où il joue les caïds. Il a réussi dans son ego. Cependant, à un moment donné, tout va s’écrouler. Rupture sentimentale, professionnelle... parce que ça ne tient pas. En attendant, les conjoints, les collègues, les autres souffrent pendant qu’eux restent dans le fun, la jouissance.

Jouissance dont vous dites qu’elle n’est qu’à court terme, et donc pas réelle.

Ils pensent être dans le Carpe Diem. In fine, l’addition – notamment des pathologies – est lourde. Mais ça ne suffit pas forcément à les faire réfléchir. J’essaie alors de leur montrer qu’à chaque fois qu’ils privilégient l’immédiateté, comme un enfant, ils s’illusionnent. Dans leur vie sentimentale, dans l’expression de leurs potentiels même, n’allant jamais au bout des choses, ils gaspillent leurs cartes. C’est pour cela que je pense qu’une psychothérapie classique ne leur sert à rien. Elle ne peut être réussie que si l’on débarque avec un problème existentiel, et que grâce à certains renvois on se reconstruit. Mais eux restent dans le déni. Il faut davantage leur servir de guide. Comme pour la personne qui décide d’arrêter de boire. Sans accompagnement adéquat, elle rechute.

Une psychothérapie classique ne leur sert à rien.

A quel moment l’adulte roi se mue-t-il en tyran?

J’ai encore de la compassion pour le roi. Il se rend compte qu’il n’est pas heureux, qu’il est seul. Il consomme à outrance, il enchaîne les dépressions, sa vie amoureuse est un échec. Peut-être que chacun se retrouve parfois en lui. Finalement, pour la plupart, nous vivons pour notre plaisir. La tyrannie, c’est autre chose. L’enfant tyran usurpe le pouvoir dans la famille. Il ne lui suffit plus d’obtenir tout ce qu’il veut. Il doit aussi dominer tous ceux qui vont à l’encontre de sa volonté. L’adulte tyran, lui, prend tous les pouvoirs. En couple, au boulot, dans la rue, l’autre n’existe plus, est chosifié constamment. Quarante ans plus tard, le «sois ce que tu es» s’est transformé en «sois malgré les autres». L’exacerbation de l’ego crée une pathologie du lien essentiel avec les autres. D’asocial (il n’a plus besoin des autres), le tyran devient «dyssocial»: prisonnier de son principe de plaisir, il vit au détriment d’autrui, devenu simple objet de sa propre satisfaction.

Didier Pleux
L’adulte tyran prend tous les pouvoirs: en couple, au boulot ou dans la rue.

Et pourquoi vous distanciez-vous de la terminologie du pervers narcissique?

Parce que pour moi cette pathologie ne vient pas d’une blessure narcissique primaire. Mais d’une toute-puissance, qui s’est installée dans une sorte de jouissance du mal fait à autrui. Vous savez, les femmes battues le sont toujours par ces «moi, moi, moi» pathologiques. Comme beaucoup de délinquants, ceux que je recevais lorsque je travaillais au Québec. Je leur demandais pourquoi ils avaient frappé à mort ce passant. Ils se justifiaient: «Qu’est-ce que ce type faisait là?» «Pourquoi m’a-t-il empêché de faire ce que je voulais?» J’entends les mêmes raisonnements, les mêmes excuses. Entre parenthèses, je considère quelqu’un comme Dominique Strauss Kahn comme aussi délinquant qu’un voyou qui braque l’épicerie de quartier. On ne tient tout simplement plus compte de l’autre, on veut juste jouir.

En plus, contrairement à l’enfant, l’adulte a toujours le choix...

Mais naturellement il est plus simple d’accuser son psychisme, son enfance, la société. C’est la mauvaise foi de Sartre, parce que quand ils viennent me voir, ils ne veulent pas se remettre en question, parce que c’est douloureux, frustrant. Dit avec les mots de Freud: ils ne tiennent compte que du principe de plaisir, choisissant d’ignorer celui de réalité.

Alors pourquoi certains consultent-ils quand même?

Le plus souvent, ils sont envoyés par quelqu’un. Un patron, une ou un conjoint. Vous savez, Freud et ses disciples ont vécu l’âge d’or de la culpabilité psychologique. Il y a encore trente ans, les gens venaient consulter pour des angoisses, un vide intérieur. Désormais, la problématique du défoulement a remplacé celle du refoulement. Or, le lien social nécessite quand même qu’à un moment donné chacun mette un peu son ego dans sa poche. Sinon, il se délite. Et il me semble que c’est précisément ce à quoi nous assistons. On le voit aujourd’hui: c’est davantage de caméras, de policiers, de règles contraignantes pour tous. Parce que ces gens-là appellent la répression, comme les enfants tyrans appellent l’autoritarisme.

Il y a aussi beaucoup de femmes tyrans.

Autant de femmes que d’hommes sont-ils concernés?

Au départ, on pense plutôt à des qualificatifs masculins: la grande gueule, le chef de meute ou le séducteur. En fait, il y a aussi beaucoup de femmes parmi les adultes tyrans. Regardez ces abandons d’enfants en bas âge qui se multiplient. Elles en ont marre de leur compagnon, elles n’en peuvent plus, et elles se contentent de partir.

Et que peut faire l’entourage, alors?

Il faut aussi se confronter. Et en psychothérapie, ce que nous appelons la dispute: «Vous m’expliquez votre vision, mais moi je veux vous ramener dans le réel, du côté des conséquences dans votre vie et sur celle des autres.» Il faut comprendre son parcours, certes, mais surtout ouvrir les yeux sur le réel et comprendre que, sans frustration, on ne peut s’en accommoder. Bref, le responsabiliser à nouveau. Comme avec un enfant.

*Didier Pleux, «De l’adulte roi à l’adulte tyran», Ed. Odile Jacob.

Photographe: Julien Benhamou

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