30 janvier 2012

«L’amour reste la valeur suprême»

Philosopher, c’est apprendre à vivre et à mourir. Mais peut-être aussi à aimer, comme le suggère André Comte-Sponville dans son dernier ouvrage.

André Comte-Sponville
André Comte-Sponville: «Les amants doivent avoir de la morale, car le sexe n’en a pas.»
Temps de lecture 6 minutes

«Je préférerais que Dieu existe, c’est une des raisons de ne pas y croire», écrivez-vous: c’est-à-dire?

Je serais heureux qu’il y ait une vie après la mort, j’aimerais retrouver les êtres chers perdus, que la justice et la paix l’emportent. Il m’apparaît cependant qu’une croyance qui accomplit à ce point nos désirs les plus forts suscite la méfiance d’avoir précisément été inventée pour cela. Autrement dit une illusion, au sens de Freud: pas une erreur, mais une croyance dérivée des désirs humains. Croire que quelque chose est vrai parce qu’on le désire ardemment. Et comme rien n’est plus désirable qu’un Dieu bon, aucune idée ne paraît davantage suspecte.

D’où votre positionnement comme athée non dogmatique et fidèle?

Oui, parce que je reconnais que mon athéisme n’est pas un savoir. Je ne prétends pas savoir que Dieu n’existe pas. Personne ne le peut. C’est une conviction. Et fidèle, parce que je reste profondément attaché à toute une série de valeurs morales, culturelles, spirituelles, nées pour ce qui nous concerne dans le christianisme. Elles nous aident à subsister de manière humainement acceptable. En revanche, rien ne prouve qu’elles aient besoin d’un Dieu pour exister. Je peux donc être athée et voir la grandeur du message évangélique.

Et vous dites que l’amour charitable, l’amour du prochain, reste indépassable

Que l’on croie ou non, l’amour reste la valeur suprême. Et l’amour universel, même s’il n’est qu’un idéal, nous éclaire, nous indique une direction vers laquelle nous pouvons tendre.

Il faut différencier les différentes formes de l'amour, estime André Comte-Sponville.
Il faut différencier les différentes formes de l'amour, estime André Comte-Sponville.

Car contrairement au vocable français, les Anciens avaient trois mots grecs pour évoquer les trois formes d’amour…

Oui, d’abord l’Eros, l’amour passion, qui est aussi celui de Platon. Plus que la seule sexualité: la passion amoureuse. Ensuite Philia, l’amitié au sens large, y compris dans le couple qui dure. Ce que Montaigne appelle joliment «l’amitié maritale». Et puis l’Agapé, traduit en latin par «caritas», en français par charité. Cette troisième forme, contrairement aux deux premières, je n’en parle pas d’expérience, pas certain d’avoir vécu un vrai moment de pure charité.

Cela me fait songer à Desproges «Aime ton prochain comme toi-même. Personnellement, je préfère moi-même.»

Eh oui, nous en sommes tous là! Il est possible qu’il s’agisse d’un idéal qui ne brille que par son absence. Mais il brille.

Vous écrivez quand même que certains moments, notamment dans l’amour maternel, s’en approchent…

Définissons-le, cet amour charitable: un amour désintéressé pour l’autre, quoi qu’il soit et quoi qu’il fasse. On vous met un bébé dans les bras et vous l’aimez inconditionnellement, plus que vous-même. Les chrétiens ont ainsi pris le seul exemple d’amour inconditionnel dont nous ayons l’expérience, en l’universalisant.

Mais alors l’absence de sexe aide-t-elle à rendre l’amour plus noble?

Pas selon moi. L’expérience sexuelle constitue un formidable carburant pour l’amour. Aimer celui qui vous procure du plaisir. L’amour philia, c’est cela: jouir et se réjouir du corps mais aussi de l’âme et de la présence de l’autre. Vous ne trouvez pas de condamnation de la sexualité en tant que telle dans les Evangiles. Mais ensuite, dès saint Paul, les chrétiens se sont enfermés dans une vision sombre de celle-ci. Saint Augustin en disait que c’était la «boue de la concupiscence». Et il la voyait comme un péché, certes véniel, mais péché quand même lorsqu’elle se pratiquait entre époux.

L’Occident chrétien a donc fait fausse route pendant vingt siècles. Mais vous dites que nous sommes passés d’une erreur à l’autre.

C’était une erreur de culpabiliser la sexualité en tant que telle. De nos jours, c’en est une autre que de prétendre à un loisir innocent. Comme boire un verre de vin. Car il y a toujours une tension entre notre morale et notre sexualité.

Pourquoi?

Kant le dit: la morale nous impose de traiter toujours l’autre comme une fin et jamais seulement comme un moyen. De le respecter, de prendre acte de sa dignité. Dans l’acte sexuel nous découvrons le trouble à traiter son partenaire comme un moyen. Et ce trouble augmente le plaisir. D’où la tension: c’est justement parce que le sexe n’a pas de morale que les amants ont besoin d’en avoir une.

D’où aussi l’érotisme, propre de l’homme…

Oui, je crois avec Bataille que dans tout érotisme il y a une expérience de la transgression. C’est parce que la sexualité est objet d’une condamnation morale un peu obscure qu’il existe un sentiment de transgression qui renforce et notre trouble et notre plaisir. Les animaux ignorent cet interdit, cette loi. Ils pratiquent le coït, mais ignorent la morale et donc l’érotisme.

Comment faire durer cette tension, au moment où l’amour devient philia?

La mauvaise nouvelle que je rappelle, c’est que la passion amoureuse ne dure pas. La bonne, c’est que le désir sexuel peut continuer beaucoup plus longtemps. Le couple nous permet d’apprendre à faire l’amour, et à le faire bien, c’est-à-dire en apprivoisant notre corps et celui de l’autre. Il nous apprend à faire l’amour avec l’homme, ou la femme, que nous aimons plus que tous les autres.

«La philosophie est une activité sans efficacité technique ni rentabilité financière.»

Il y a donc des amours heureux?

La passion, c’est le manque. Et Platon nous le dit: l’autre est là, donc il n’y a plus de manque. Le couple a alors de grands risques de tomber de Platon à Schopenhauer, pour qui sans le manque, il ne reste que l’ennui. Il existe pourtant des couples heureux. Qui ont inventé une autre façon de s’aimer, en allant philosophiquement vers Aristote ou Spinoza: vers la joie. Non qu’ils n’éprouvent avec leur partenaire jamais d’ennui. Mais moins qu’avec tous les autres.

«La philosophie ne guérit pas mais elle peut rendre heureux.» Cela a marché pour vous?

Si vous souffrez d’une dépression ou d’une névrose, la philosophie ne vous guérira pas. Ce n’est pas une médecine. A l’inverse, la vie n’est pas une maladie. Et donc ce n’est pas non plus la médecine qui va vous apprendre à vivre, qui va faire votre bonheur. Cela reste pour moi le but de la philo: le maximum de bonheur dans autant de lucidité que faire se peut.

Pas la félicité absolue, alors?

Il n’y a pas de bonheur absolu, vous le savez bien. Mais on peut être plus ou moins heureux. Certaines personnes se réveillent le matin de bonne humeur, la vie leur est facile. Moi j’étais plutôt un enfant de tempérament anxieux. Le bonheur ne m’était pas évident. Et c’est pour cela que j’ai fait de la philosophie. Eh oui, elle m’aide à vivre. D’ailleurs, c’est une des premières choses qu’elle vous apprend: à renoncer à la félicité totale.

Epicure figure-t-il toujours dans votre panthéon?

Comme jeune prof, je me réclamais d’Epicure, Spinoza, Marx et Freud. Aujourd’hui, j’ajouterais Montaigne, pour être en bonne compagnie.

Que pensez-vous de cette mode actuelle de la philosophie: un juste retour aux sources ou un prêt-à-vivre suspect?

Pour moi, le plus étonnant reste au contraire sa pérennité depuis vingt-cinq siècles. Voilà une activité sans efficacité technique, sans rentabilité financière et qui n’a jamais disparu. Elle correspond clairement à une dimension constitutive de la condition humaine. J’aime dire: «Philosopher, c’est penser sa vie et vivre sa pensée.» Dès lors que nous vivons et que nous pensons, chacun se trouve devant le grand défi d’articuler les deux.

Reste que vous ne pouvez nier son retour en force...

J’y vois à la fois une conséquence du déclin des réponses toutes faites apportées par les grandes religions puis par les sciences humaines, dans les années 50 et 60. Du coup les gens sont amenés à chercher leurs propres réponses. Nous sommes un certain nombre à avoir renoué avec la vraie tradition d’une philosophie qui ne s’adresse pas aux seuls universitaires, mais à l’humanité.

Mais vous semblez moins «people» que certains confrères, qui interviennent beaucoup dans la vie publique et politique française.

J’écris régulièrement dans la presse; j’ai consacré un ouvrage au capitalisme, axé sur des questions très actuelles. Mais il est vrai que je me méfie davantage des talk-shows comme des pétitions. Il me semble que mon rôle n’est pas de dire pour qui voter, ou de donner mon avis sur tout, mais d’aider les gens à penser par eux-mêmes, en apportant un peu plus de recul. De la réflexion plutôt que de la polémique, de la complexité plutôt que de la simplification.

André Comte-Sponville: «Le sexe ni la mort: trois essais sur l’amour et la sexualité», Ed. Albin Michel

Photographe: Kai Jünemann

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