24 janvier 2019

L'appel de la montagne

Ils sont actifs ou retraités, enfants du pays ou étrangers. Tous ont choisi de vivre loin des villes, sur les sommets. Sans regret.

Bruno Genolet, 79 ans, entrepreneur retraité, natif d’Hérémence (VS).
Temps de lecture 6 minutes

L'âme du village: «J’ai construit ma maison à l’âge de 19 ans»

«Je suis né ici, et je n’ai jamais déménagé. J’ai eu des propositions de travail ailleurs, mais j’avais commencé à construire ma maison à 19 ans déjà avec un compte courant de 45 000 francs. Les banquiers alors faisaient confiance non pas à la personne elle-même mais à l’entourage – les parents, la famille. C’est surtout la vie sociale dans ce village qui m’a passionné. Ici nous avons encore dix-neuf sociétés locales, mais cela devient compliqué: autrefois si on demandait aux gens de faire une journée de bénévolat pour la société de développement, on se retrouvait à quarante, aujourd’hui c’est plutôt trois ou quatre.

L’individualisme s’installe partout. Ici, quand avait besoin d’un râteau, d’une pioche ou d’un peu de sucre, on allait demander au voisin. Les nouveaux arrivants, attirés par le calme et le prix abordable de l’immo­bilier, je pense qu’il est important d’aller vers eux, de les faire entrer dans les sociétés de manière à ce qu’ils s’intègrent plus facilement et comprennent la mentalité du village. Avec la peur, on ne fait rien, sauf se détruire soi-même.»

Le converti: «Ici, la qualité de vie est extra»

Michel Clot, 75 ans, retraité à Chermignon (VS).

«J’ai passé toute ma vie à Genève, grandi dans le quartier de Châtelaine. Un vrai citadin! Mais en 1972, j’ai rencontré une femme qui louait un appartement à Crans. On y montait le week-end ou pour des séjours, et puis en 1980, on a acquis une maison par un coup de hasard, une rencontre d’un soir qui débouche sur un contrat: on a acheté une ruine qu’on a retapée, au cœur du village de Chermignon avec vue sur les toits et les cimes. Comme j’étais ferblantier, j’ai participé aux travaux de rénovation.

J’ai longtemps eu les deux adresses, mais à la retraite, j’ai migré à la montagne. Je ne pouvais plus vivre en ville, trop de circulation, pas de places de parc. Ici, la qualité de vie est extra. Tout est calme, tout est cool, les gens sont plus disponibles, moins excités. Le bistrot est à deux pas, tout le monde se tutoie, on se fait des bouffes entre amis et on se donne des coups de main. Comme je conduis toujours, je descends à Genève tous les quinze jours pour voir les copains, mais je ne retournerais jamais y vivre, même pour dix millions!»

Le «digital nomade»: «On voit le paradis depuis le bureau»

Maarten van Geest, 35 ans, créateur du Mountain Hub à Verbier (VS).

«J’ai grandi au bord de la mer, à La Haye, aux Pays-Bas, mais j’ai toujours aimé la montagne. Après des études de commerce, je passais mes vacances d’hiver comme moniteur de ski d’abord en Autriche, puis en Suisse. En 2008, j’ai lancé, avec des amis, une start-up de bonnets très colorés au crochet. On faisait travailler les grands-mères hollandaises et j’en ai tricoté aussi! Ça m’a amené à beaucoup voyager dans les Alpes pour les vendre. Et finalement, j’ai déménagé en Valais pour être plus près du marché. En 2016, j’ai réalisé que travailler depuis chez soi, c’était cool, mais isolant. J’ai alors décidé d’ouvrir le Mountain Hub, un espace de co-working à Verbier: une cinquantaine de personnes viennent y travailler, de partout et dans tous les domaines, finance, informatique, pharma…

Ici, je me sens à la maison. Je m’entends bien avec les Suisses et j’adore la montagne. J’ai trouvé un équilibre entre travailler et profiter de la vie. On voit le paradis depuis le bureau! J’ai acheté un petit chalet à cinq minutes du Châble, le village est tranquille, l’ambiance est magnifique. J’ai toujours des mandats de consultant en marketing pour des clients helvétiques et hollandais, mais je peux travailler quand je veux et d’où je veux, skier le matin dans la poudreuse ou faire une sortie en e-bike à la pause de midi en été. Ça permet de trouver la créativité en route, on est tellement plus efficace après!»

L'enfant du pays: «Je suis très attachée à la terre de mes ancêtres»

Marie-Laurence Savioz Bernardo, 53 ans, institutrice à Vissoie (VS).

«Mes deux parents sont originaires du val d’Anniviers. En dressant l’arbre généalogique de ma famille, je suis remontée jusqu’en 1750 et j’ai découvert qu’il y avait toujours eu des Savioz à Vissoie. Je suis très attachée à mes racines, à la terre de mes ancêtres. C’est pour ça que j’ai tenu à conserver mon nom de jeune fille quand je me suis mariée. Et lorsque j’ai décidé de devenir institutrice, il était clair pour moi que je resterais ici. D’ailleurs, durant ma dernière année d’études à l’École normale de Sion, la direction du centre scolaire à Vissoie m’a informée qu’un poste serait mis au concours à la rentrée suivante si cela m’intéressait.

J’ai ressenti une certaine pression, mais je n’aurais jamais envisagé d’enseigner ailleurs. Trente-quatre ans de métier et toujours la même passion! Au cours de ma carrière, j’ai accueilli dans ma classe les enfants de mes anciens profs, mes neveux et nièces, et même mes deux filles! Ici, tout le monde se connaît.

Ce qui me plaît aussi à Vissoie, et dans tous ces petits villages de montagne, c’est le côté authentique: le cœur historique des lieux est resté intact et c’est magnifique.»

L'héritier: «Le village n'a pas beaucoup changé depuis mon enfance»

Yves Biselx, 54 ans, représente la quatrième génération à tenir l’Hôtel du Glacier, à Champex-Lac (VS).

«En 1890-1895, ma famille avait un mayen à Champex-Lac et y montait avec le bétail. C’était la période de la découverte des Alpes par les Anglais, et mon arrière-arrière grand-père a construit une petite pension pour accueillir les premiers touristes. Dès 1920, l’Hôtel du Glacier l’a remplacée et s’est développé.

Pour ma part, je suis passé par le collège de Saint-Maurice, puis suis parti à l’École hôtelière. Nous étions six enfants et ce n’était pas garanti que je reprenne l’établissement familial, mais j’ai commencé à travailler avec ma mère en 1990, puis mon épouse et moi avons racheté l’hôtel en 2001.

Le village de Champex n’a pas beaucoup changé depuis mon enfance, hormis le fait que de nombreux hôtels ont fermé et que l’ambiance est différente: à l’époque, les touristes restaient beaucoup plus longtemps. Nous accueillons dorénavant essentiellement des marcheurs, qui ne font que passer.

Champex, c’est mon coin, j’y connais tout et je m’y sens bien. Ce qui me fait le plus plaisir, c’est lorsque les gens me disent qu’ils se sentent ici comme à la maison. Pour l’instant, mes trois fils se sont lancés dans d’autres professions. L’avenir nous dira si un membre de la cinquième génération poursuivra l’aventure hôtelière de la famille Biselx!»

Le croyant: «Bagnes n'est pas une réserve de chrétiens»

Chanoine José Mittaz, 46 ans, curé de Bagnes, Vollèges et Verbier (VS).

Enfant de Crans-Montana, José Mittaz a désiré devenir prêtre dès la mort de son papa. Il a d’abord été curé à Martigny, puis chanoine à l’hospice du Grand-Saint-Bernard avant d’être nommé curé au val de Bagnes.

Depuis le 1er novembre 2016, il a donc charge de quelque 10 000 paroissiens, sans compter les touristes. Des paroissiens qui, dit-il, «prennent bien soin du vivre ensemble». Il a, par exemple, été frappé par la solidarité qui s’exprime aux enterrements: «À chaque sépulture, un chœur se rassemble pour chanter.»

«Mais attention, Bagnes n’est pas une réserve d’Indiens ou de chrétiens, on vit ici les mêmes évolutions qu’en ville.» Entendez par là que les populations se sont mélangées et que les églises ont tendance, comme ailleurs, à se vider. «Le baromètre de la foi n’est plus la messe du dimanche. On voit poindre un renouvellement qui ne s’exprime plus nécessairement dans la participation aux célébrations.»

Pour rejoindre ces nouveaux croyants, mais aussi les jeunes au cycle d’orientation et les personnes isolées dans des villages où les cafés se font rares, lui et son équipe pastorale ont mis en branle un projet, en l’occurrence une roulotte qui, depuis le 2 décembre, «va de lieu en lieu pour favoriser la vie et les rencontres».

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