17 octobre 2018

L’écologie, un sport d’équipe

Pour mobiliser les citoyens, sensibiliser ne suffit pas toujours. Depuis ces dernières années, des actions mêlant loisir, sport et engagement environnemental se multiplient pour que l’écologie ne soit plus synonyme de corvée.

Des femmes en train de courir avec un sac poubelle dans les mains.
Pour certains, la récolte des détritus se fait au pas de course (photo: Guillaume Mégévand).
Temps de lecture 9 minutes

Une séance de sport qui allie jogging et ramassage de déchets, des voyages qui proposent évasion et engagement écologique, des poubelles de tri connectées qui récompensent les gestes de recyclage… Ces dernières années, le domaine de l’écologie redouble d’imagination et de créativité pour amener le citoyen à agir.

Loin des leçons de morale et des actions vécues comme une corvée, c’est désormais aussi par le biais du jeu, du sport ou des loisirs que les messages se diffusent au sein de la population.

Petits et grands ont répondu à l'appel (photo: Guillaume Mégévand).

Et ça marche, comme l’attestent les associations et entrepreneurs actifs dans ces secteurs (lire aussi nos encadrés ci-dessous). Une stratégie astucieuse qui pose néanmoins la question de la pérennité des gestes écolo en dehors de ces activités ludiques et conviviales.

L’«urban plogging» ou le jogging écolo

Ils se sont réveillés tôt ce dimanche matin pour enfiler leurs paires de baskets et leurs tenues de sport et se rendre à une séance d’urban plogging. Il s’agit d’une activité venue tout droit de Suède et qui propose d’allier jogging et ramassage de déchets. En tout, près de 70 personnes – dont des familles avec enfants, des amis ou encore des couples – sont présents sur l’esplanade de la mairie de Bernex à Genève.

Il est 10 heures et les organisateurs, reconnaissables à leurs t-shirts floqués des mots «Staff Urban», s’affairent autour du stand installé pour l’occasion. «Nous distribuons des sacs poubelles verts et des gants aux participants», explique Mathieu, l’un des animateurs de l’association Urban Plogging.

Lorsque tout le monde est équipé, voilà que ce dernier monte sur une petite estrade pour expliquer le déroulement de l’événement. Point d’orgue de cette chasse au déchet? «Des bons pour gagner des cadeaux ont été dissimulés sur le parcours, détaille Mathieu. Ceux qui les auront trouvés pourront recevoir leur lot à la fin comme des paniers garnis.»

Avant de se lancer, un échauffement collectif a lieu (photo: Guillaume Mégévand).

Puis place à la séance d’échauffement sur fond de musique. Après quelques minutes d’exercice, le coup d’envoi est donné. Les participants ont une heure et demie pour ramasser un maximum de déchets. Certains s’en vont à toute allure, emportés par l’enthousiasme, d’autres plus tranquillement, plus méthodiquement, à l’affût des moindres mégots ou bouts de plastique jetés sur le chemin.

D’apparence, tout a l’air plutôt propre dans cette commune très résidentielle qui côtoie la nature. Mais quand on y regarde de plus près, il y a toujours quelque chose qui traîne entre les espaces verts et les routes goudronnées. La preuve, quand un enfant hèle ses parents en lançant: «J’ai des déchets!»

La recherche des déchets permet aussi d’entraîner son sens de l’observation.(photo: Guillaume Mégévand).

«Cette action montre que chacun peut s’engager», commente Cyril Huguenin, conseiller administratif de la commune de Bernex. C’est génial qu’il y ait autant de monde,

j’étais sûr que l’événement trouverait son public.

Cyril Huguenin

Il faut dire que ce genre de rendez-vous connaît toujours beaucoup de succès. «Cela fait un an que l’association organise des séances d’urban plogging en Suisse, développe Mathieu. Nous travaillons principalement avec les pouvoirs publics pour mettre en place ces actions citoyennes. On a toujours entre 60 et 80 personnes de tous âges présentes, on est vraiment content.»

La force de ces rassemblements: un mélange entre sport, écologie, fun et convivialité. «On sent que les gens sont fiers de participer à nos actions et les passants nous félicitent quand ils nous voient», observe Mathieu.

Un magot fait entre autres de mégots

Alors qu’il est près de midi, les participants reviennent, les sacs chargés de déchets. Certains ont des poubelles bien remplies, d’autres ont fait une plus maigre récolte. Toujours est-il que le résultat est bluffant. Alors que les organisateurs demandent au groupe de verser le contenu de leurs sacs par terre, les déchets s’amoncellent sur l’esplanade.

Les déchets récoltés sont triés par catégories à la fin du parcours. (photo: Guillaume Mégévand)

Ici, un tas pour le plastique, là un autre pour le verre et un dernier pour les mégots de cigarettes. «C’était pire que ce qu’on avait prévu, souligne Lisa de l’association Urban Plogging.

Ça avait l’air pourtant propre en apparence.

Lisa

Patrizia, l’une des participantes, lance: «Le pire c’est les mégots, il y en a beaucoup.» Et dans la catégorie «trouvailles insolites», on recense une cafetière en alu ou encore un seau en plastique. La collation offerte par les organisateurs est l’occasion pour certains de faire le bilan de cette matinée, et pour d’autres de faire connaissance dans une ambiance bon enfant. «Ce type d’événement est un bon moyen d’allier mouvement et bonne cause tout en rencontrant les habitants de la commune», se réjouit Patrizia.

Les nombreux sportifs ne cachent pas leur plaisir et leur satisfaction d'avoir participé à cet événement (photo: Guillaume Mégévand)
Robert-Vincent Joule, professeur en psychologie sociale et co-auteur du «Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens.»

«Il ne suffit pas de modifier les idées pour modifier les comportements»

Seuls les actes nous engagent, dit-on. Or, sur le plan écologique, il semblerait qu’il soit parfois difficile d’amener le citoyen à agir. Pourquoi?

Les raisons sont multiples, mais une me semble plus importante que les autres: il ne suffit pas de modifier les idées pour modifier les comportements. On le sait, au moins, depuis les célèbres recherches-actions de Kurt Lewin, qui remontent aux années 1940. Informer, convaincre, est indispensable, mais pas suffisant. On est tous informés et convaincus de tout l’intérêt qu’il y a à donner son sang, «sauver des vies», ce n’est pas rien, sommes-nous donneurs pour autant? Il en va de même pour les questions environnementales.

Il faut donc trouver de nouveaux moyens d’engager les citoyens. Quels sont-ils?

La théorie de l’engagement s’avère particulièrement utile. C’est, précisément, la théorie du lien entre la personne et ses actes. Elle permet de répondre à la question: comment promouvoir les comportements recherchés? Prises dans leur ensemble, les recherches nous invitent à tabler sur ce que les chercheurs appellent des «actes préparatoires», soit un petit pas dans la bonne direction.

Auriez-vous un exemple?

Une recherche que nous avons réalisée dans les rues d’Aix-en-Provence nous éclaire sur l’importance de tels actes préparatoires. Dans une ruelle déserte, un passant perd un billet de banque. Seulement 20% des témoins oculaires lui signifient sa perte, les autres s’appropriant le billet. Il suffit, toutefois, d’un acte préparatoire pour que les choses changent. La probabilité que des témoins oculaires se montrent honnêtes est en effet doublée lorsque ces derniers ont été préalablement amenés à rendre un petit service (donner un renseignement) à un inconnu. Elle est même triplée lorsque le service sollicité est un peu plus coûteux: faire une trentaine de mètres afin d’aider quelqu’un à retrouver son chemin. C’est dire l’efficacité des actes préparatoires. Tout se passe comme si ce premier service permettait à celui qui l’a rendu d’établir un lien entre ce qu’il a fait (en l’occurrence: aider quelqu’un à retrouver son chemin) et ce qu’il est (ici: quelqu’un de serviable). Et comment réagit quelqu’un de serviable, confronté ultérieurement à la perte d’un billet de banque? Certainement pas en l’empochant!

L’«urban plogging» qui propose d’allier sport et ramassage de déchets connaît beaucoup de succès en Suisse. Peut-il être considéré comme un acte préparatoire?

Oui, mais à une condition, que les participants se disent: «Je suis quelqu’un concerné par l’environnement» et non pas: «Je fais du sport». Tout dépend donc du lien que la personne va établir entre elle (ce qu’elle est, ses valeurs) et ses actes.

Les «nudges», ces techniques fondées sur la psychologie comportementale, sont-ils efficaces dans le domaine écologique?

Je n’ai rien contre les «nudges», mais il faut en connaître les limites. Ce sont des déclencheurs de comportements. Rien de plus, rien de moins. L’inconvénient: en leur absence, les gens conservent leurs «mauvaises» habitudes. La raison est très simple: contrairement aux démarches qui reposent sur la théorie de l’engagement, les «nudges» ne permettent pas l’établissement d’un lien entre la personne et ses actes. Les «nudges», en tant que tels, ne débouchent donc pas sur l’intériorisation des valeurs susceptibles de favoriser la pérennité des changements ponctuellement obtenus.

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