14 octobre 2012

Claude Humeau: «L’enfant à la carte, ce n’est pas pour demain»

De l’observation des astres au sexage des spermatozoïdes, l’homme a toujours rêvé de pouvoir choisir le sexe de ses enfants. Entretien avec Claude Humeau, spécialiste de la procréation médicalement assistée à Montpellier.

portrait de Claude Humeau dans la nature
Dans son dernier livre, Claude Humeau établit une liste des anciennes croyances visant à choisir le sexe de son enfant. (Photo: Lisa Lacombe/La Company)
Temps de lecture 8 minutes

A lire votre dernier ouvrage, «Choisir le sexe de son enfant» (Ed. Odile Jacob, 2012), on se rend compte que ce rêve n’est pas le fruit de la modernité…

C’est un très vieux fantasme! On a des quantités de méthodes pour procréer qui datent de l’Antiquité. Choisir le sexe de son enfant, au cours de l’Histoire, c’était parce qu’on voulait un garçon. Pour des raisons que l’on imagine très bien, comme pérenniser un nom ou un métier. J’ai donc recherché toutes les vieilles méthodes dont on parle encore aujourd’hui et essayé de faire le point pour que les couples puissent choisir.

L’efficacité de ces anciennes pratiques est nulle!

Vous énumérez un nombre incroyable de recettes, certaines sont carrément farfelues…

Il faut distinguer les méthodes naturelles et artificielles. Parmi les méthodes naturelles, toujours séduisantes parce que le couple procrée en l’absence des thérapeutes, on trouve par exemple l’idéoplastie: dès l’Antiquité, les médecins recommandaient de penser au sexe de l’enfant désiré pendant la grossesse pour influencer la morphogenèse. Mais c’est idiot puisque le sexe est déterminé dès la conception! De même, on disait qu’il fallait procréer quand la lune est croissante pour avoir un garçon et décroissante pour avoir une fille. Hippocrate assurait que pour avoir un mâle, il fallait copuler par beau temps ou par vent du nord, les filles étant conçues par temps de pluie ou par vent du sud, qui est débilitant et fait dégénérer la semence… D’autres théories avançaient qu’il fallait incliner la femme à droite, pendant le rapport sexuel, pour avoir un garçon et à gauche pour avoir une fille!

Certaines méthodes concernaient aussi l’alimentation…

Oui, on pensait que les aliments chauds et les épices aidaient à la procréation des garçons et les aliments froids donnaient plutôt des filles. Au XIIIe siècle, on recommandait de manger le couillon droit du porc, du lièvre ou du cerf pour enfanter un garçon. L’ingestion de testicules d’animaux connus pour leur lubricité était une pratique que l’on préconisait d’ailleurs dans la thérapie de la stérilité. Vous remarquerez que l’on retrouve toujours cette symbolique misogyne de l’Antiquité. Le masculin est associé à la droite, au chaud, au pur, à la force, à la croissance, tandis que le féminin est associé à la gauche, au froid, à l’impur.

Mais parmi toutes ces méthodes naturelles, y en a-t-il une qui trouve un crédit scientifique?

Aucune. L’efficacité de ces pratiques est nulle, puisqu’elles sont complètement empiriques et sans aucun fondement rationnel. De même, au début du XXe siècle, avec les progrès de la chimie organique, on a vu apparaître une floraison de traitements censés agir sur le métabolisme féminin. On a imaginé que les femmes avec une insuffisance surrénalienne donnaient plutôt des filles. Donc en leur administrant de l’adrénaline, on obtiendrait plutôt des garçons. D’autres ont pensé que l’hypertension entraînait un excès de naissances masculines, ils proposaient donc d’administrer des vagotoniques aux femmes pour avoir des garçons. Ce qui est assez dangereux quand même! Autant de recettes qui paraissent scientifiques, mais dont l’efficacité n’a jamais été démontrée.

Les gens sont prêts à croire à tout. Et puis, il y a une chance sur deux que ça marche!

Comment expliquez-vous que certaines de ces théories totalement infondées aient encore du succès aujourd’hui?

Vous savez, les gens sont prêts à croire à tout. Surtout quand une recette circule sous le manteau. Et puis, il y a une chance sur deux que ça marche! Ceux qui ont réussi vont en parler et donc continuer à entretenir le mythe. Mais c’est de la fantasmagorie, comme de croire qu’il faut trouver un conjoint robuste avec de gros testicules pour engendrer de beaux garçons!

Des régimes alimentaires spécifiques avant la grossesse ont permis des
résultats étonnants. (Photo: Keystone/Photoalto/Anne-Sophie Bost)
Des régimes alimentaires spécifiques avant la grossesse ont permis des
résultats étonnants. (Photo: Keystone/Photoalto/Anne-Sophie Bost)

Que pensez-vous des régimes alimentaires, du potassium pour avoir un garçon et du calcium-magnésium pour avoir une fille, qui ont toujours la cote?

Ces régimes alimentaires, il faut les regarder avec sérieux, parce qu’ils ont été proposés par des universitaires patentés dans les années 60. A partir d’observations faites sur des vers, dont le sexe changeait en fonction de l’eau de culture, Joseph Stolkowski, professeur à Paris, a appliqué la même méthode sur des batraciens puis sur des vaches. En faisant des variations de potassium et de magnésium dans l’alimentation afin de modifier le milieu intérieur de la mère, il a obtenu, avec un régime à dominante calcique, 55 femelles pour 45 mâles, au lieu du traditionnel 50-50. A l’échelle humaine, deux ou trois groupes en France et au Canada se sont prêtés à l’expérimentation et on a obtenu les mêmes résultats.

Comment expliquer le lien entre nourriture et différenciation sexuelle?

Si le milieu intérieur est modifié, on peut penser que le liquide des trompes utérines l’est aussi. Peut-être que les membranes des ovocytes sont plus ou moins réceptives à un spermatozoïde avec X ou Y suivant les modifications ioniques. C’est une hypothèse, mais on ne peut pas la démontrer. Cette méthode intéresse beaucoup de femmes, mais elle est assez contraignante, puisqu’il faut suivre deux mois de régime strict avant la conception. Et puis, elle n’est pas sans danger: un régime hypersalé chez une femme hypertendue est risqué.

On a longtemps cru que les spermatozoïdes à Y étaient plus rapides, mais plus fragiles que les autres. Qu’en est-il aujourd’hui?

C’est une vieille affaire des années 70, mais qui n’est toujours pas démontrée. On a élaboré des méthodes artificielles à partir de cette croyance, en filtrant les spermatozoïdes à travers différentes solutions comme l’albumine. Les Y étant censés être plus rapides, ils devaient arriver les premiers au fond du tube. Mais on n’a pas obtenu de résultats démonstratifs. Cette croyance a également servi à imaginer des méthodes naturelles, basées sur ces nouvelles connaissances. Ainsi dans les années 80, des praticiens proposaient aux couples qui voulaient un garçon que, pendant l’acte sexuel, le pénis soit introduit plus profondément pour que les spermatozoïdes porteurs du Y puissent partir les premiers et transiter moins longtemps dans la cavité vaginale dont le milieu acide leur est défavorable. De même, on pensait qu’un rapport juste avant l’ovulation serait favorable aux garçons. Mais toutes les études présentent des contradictions et ne sont pas spectaculaires. D’ailleurs, la soi-disant rapidité des spermatozoïdes à Y est aujourd’hui controversée.

D’autres domaines de la médecine sont plus urgents!

Pour obtenir des résultats plus fiables, sans doute faut-il se tourner vers les techniques d’assistance médicale à la procréation…

Le principe est logique: par filtration, centrifugation ou migration dans un champ électrique, on isole une suspension de spermatozoïdes qui contient les Y et une autre les X, et on se servira de l’une ou de l’autre pour une insémination artificielle ou in vitro. Mais tout cela n’a pas été démontré statistiquement. La seule technique qui marche est celle de la cytométrie en flux, une technique très courante pour trier les cellules dans tous les laboratoires du monde. Un faisceau laser reconnaît l’intensité des cellules marquées par un fluorochrome. Ça marche très bien pour les animaux d’élevage avec 90% de succès. Ce qui est satisfaisant.

Est-ce sans danger et à la portée de tout le monde?

Certains disent que le marquage de l’ADN des spermatozoïdes peut entraîner des mutations dans les cellules somatiques. Mais il est connu aussi que les agents mutagènes ont moins d’influence sur les noyaux des spermatozoïdes parce qu’ils sont très compactés. Alors risqué ou pas risqué? La réponse des zootechniciens est de dire qu’il ne naît pas plus d’anomalies sur les veaux d’élevage que dans la nature. Côté prix, ce n’est pas à la portée de tout le monde. Puisqu’une fécondation in vitro, en France, coûte déjà 3000 à 4000 euros et que la cytométrie en coûte autant. C’est évidemment moins cher aux USA, entre 4000 et 5000 dollars, pour le tout. Mais ce n’est qu’une tentative, cela ne marche pas à tous les coups.

Claude Humeau est spécialiste de la procréation médicale assistée. Plus de 3500 bébés sont nés grâce à ses interventions pratiquées au CHU de Montpellier. (Photo: Lisa Lacombe / La Company)
Claude Humeau est spécialiste de la procréation médicale assistée. Plus de 3500 bébés sont nés grâce à ses interventions pratiquées au CHU de Montpellier. (Photo: Lisa Lacombe / La Company)

Est-ce que le sexage des spermatozoïdes est couramment pratiqué en France?

Non, c’est défendu. On ne peut pas mettre en œuvre une technique médicale pour choisir le sexe de son enfant pour de simples raisons de convenance personnelle. La seule manière de faire est le diagnostic préimplantatoire (DPI), qui permet d’empêcher le développement du fœtus du sexe non souhaité.

Certains pays autorisent déjà le choix du sexe de l’enfant, comme les Etats-Unis. Quelles observations peut-on en tirer?

On remarque que les gens qui font une demande obéissent à des raisons de convenance personnelle. Ils ont généralement déjà deux ou trois enfants du même sexe et aimeraient en avoir un du sexe opposé. S’ils obtiennent satisfaction, que peut-on leur reprocher? Bien sûr, on peut trouver des arguments éthiques comme le principe d’indécidabilité, qui veut qu’on n’ait pas le droit de programmer des caractéristiques d’un être humain. Mais sur le plan sociétal, je ne vois aucun danger. En tout cas, cela ne créerait pas de déséquilibre démographique, puisque dans les pays d’Europe, comme l’ont montré différentes enquêtes, la principale motivation serait d’équilibrer une fratrie.

Alors, pourquoi ne pas l’autoriser en Europe?

Je n’y suis pas favorable. Disons que je ne suis pas contre de manière féroce ni pour des raisons éthiques. Mais si on l’autorisait, d’après un sondage, 15% des couples serait enclins à choisir le sexe de leur enfant. Or, il se forme 300 000 couples par année en France, vous imaginez ce que cela représente comme tentatives de PMA. Ce serait monstrueux! Engager d’aussi conséquentes dépenses pour une médecine de confort, alors qu’il y a d’autres domaines de la médecine qui sont plus urgents, me semble déplacé.

Et l’enfant à la carte, c’est pour demain?

Non, mais les possibilités techniques vont continuer à évoluer. Une clinique aux USA propose déjà le choix du sexe et de la couleur des yeux. Pour ce signe distinctif, il n’y a que huit gènes, il est donc encore assez facile de les choisir. Mais dans beaucoup d’autres caractères, il y a davantage de gènes. Et puis, on ne trouvera pas toutes les caractéristiques que l’on veut dans les gamètes des parents. Comment voulez-vous qu’un enfant ait les yeux bleus s’il descend de huit générations d’yeux noirs? Ou alors, il faudra introduire d’autres gènes, ce qui est possible techniquement, puisqu’on le fait déjà avec des lapines transgéniques… Mais pour l’heure, l’enfant parfait ou à la carte, c’est un peu un fantasme. Une réalité qui n’est pas pour demain.

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