31 mai 2018

Philip Jaffé: «L’enfant n’est pas toujours ce petit être idéalisé que l’on attend avec impatience»

Ils représenteraient 10 à 15% de la population enfantine. Les enfants toxiques, qu’ils soient tyrans, divas ou petits caïds, font vivre l’enfer à leur famille. Le psychologue Philip Jaffé tente d’apporter des pistes aux parents démunis.

Philip Jaffé
Philip Jaffé explique qu’on ne sait pas pourquoi certains bébés naissent toxiques. (Photo: Dominic Steinmann)
Temps de lecture 8 minutes

Philip Jaffé, vous êtes connu pour votre combat en faveur des droits des enfants, mais en publiant «L’enfant toxique», on n’a pas vraiment l’impression que vous prenez leur défense. Pourquoi avoir choisi un titre provocateur?

C’est vrai que nous pensions avec l’éditeur que le titre était suffisamment provocateur pour mieux vendre le livre, mais nous l’avons aussi choisi parce que je parle ici d’un concept d’enfants très particuliers. Ce titre est authentique et trompeur à la fois dans la mesure où même s’ils sont très difficiles, ces enfants sont l’objet de tout le respect et de toute la dignité auxquels ils ont droit. Simplement, ce sont des enfants plus compliqués et il faut les aimer différemment.

Vous vouliez briser un tabou?

Il y a en effet un tabou à briser autour de l’enfant toxique. C’est une résultante de la détresse que je rencontre depuis des années dans beaucoup de familles qui tentent de se dépatouiller dans des situations très compliquées. Je voulais leur dire: «Vous n’avez pas besoin de souffrir en silence et vous n’êtes pas forcément coupables de tout ce qui vous arrive.»

Qu’est-ce qu’un enfant toxique?

Un enfant très compliqué, très difficile, exigeant, presque impossible à gérer et à éduquer. On distingue deux types d’enfants toxiques: ceux qui sont nés avec un handicap très puissant et ceux qui, alors que tout allait bien, deviennent toxiques. Leur toxicité vient du fait qu’ils exercent une énorme pression sur la cellule familiale et parentale, et pas toutes les cellules sont suffisamment fortes pour y résister. Dans ce sens-là, la toxicité est ce qui ronge un cadre dont les enfants ont besoin pour grandir. Mais ce n’est en aucun cas une sorte d’injure à l’égard des enfants.

Leur toxicité vient du fait qu’ils exercent une énorme pression sur la cellule familiale et parentale

Philip Jaffé

Il y a les enfants rois, les tyrans, les enfants violents voire psychopathes, les lunatiques, les handicapés, les adoptés… Cette typologie de la toxicité infantile ne risque-t-elle pas de les enfermer dans des cases à l’heure où l’on essaie justement de lutter contre les étiquettes?

Vous avez raison mais mon intention n’est absolument pas de créer une nouvelle nosographie. Mettre des étiquettes est simplement plus commode pour évoquer des situations diverses qui correspondent finalement à des choses différentes lorsqu’on les observe. Il est vrai que je pense qu’il ne faut pas trop s’y attacher et ne pas les utiliser à des fins discriminantes, mais il est certain qu’il faut aussi appeler un chat un chat et que certains enfants correspondent bien à leur slogan.

Comment reconnaître que l’on est en ­présence d’un de ces enfants?

Il est difficile de répondre à cette question car cela dépend du niveau de sophistication des parents, dans quelle mesure ils sont capables de se rendre compte que quelque chose ne va pas. Certaines familles réalisent toutefois qu’elles ont des enfants problématiques. Une façon de le savoir est de comparer lorsque c’est possible le comportement de son enfant avec celui des autres, ou de chercher le contact avec d’autres parents qui vivent de telles situations pour identifier le problème. Mais dans de nombreux cas, les parents ne réalisent pas qu’ils sont en présence d’un enfant toxique ou le réalisent une fois que la cellule familiale a éclaté. C’est en général à ce moment-là qu’ils consultent un psychologue, mais c’est malheureusement souvent déjà trop tard.

Personne n’est épargné puisque même les bébés peuvent se révéler toxiques…

C’est vrai et c’est tout l’aspect provocateur de ce livre, car finalement l’enfant n’est pas toujours ce petit être idéalisé que l’on attend avec impatience. Il arrive parfois qu’il sème le chaos dès sa naissance. Dans le cas de l’enfant «babi» qui signifie «bébé aux besoins ­intenses», ce dernier met une telle pression sur ses parents qu’il en devient toxique. Il pleure du matin au soir, réclame une attention constante, veut être porté non-stop et se situe dans la dépendance et l’exigence permanentes. On n’explique pas pourquoi ces enfants sont comme ça. Ils ont simplement un tempérament très difficile et on les reconnaît en général au visage des mamans qui ont des soucoupes de cernes et sont tout le temps en alerte en leur présence.

Alors, comment faire face à un «babi», un enfant roi ou un enfant tyran?

Il faut être extrêmement résilient et trouver des ressources en soi-même et au sein du couple. Il faut aussi avoir un bon réseau familial et extrafamilial, être capable d’aller chercher de l’aide, avoir suffisamment confiance en soi pour se dire que l’on n’est pas le parent idéal et surtout accepter son incompétence face à cet enfant-là. Il faut pouvoir se dire: «Nous ne sommes plus suffisamment armés pour faire face à cet enfant et nous avons besoin d’aide.» Le reconnaître, c’est leur permettre d’aller mieux. N’oublions pas que si ces enfants sont en souffrance dans un temps donné, ce n’est pas ­définitif. Pris en charge, ils peuvent devenir des adultes tout à fait épanouis.

Les parents sont responsables de cet état, mais pas coupables, dites-vous. Vous cherchez à les déculpabiliser, à leur dire qu’au fond, c’est la faute à pas de chance?

Dans certains cas c’est en effet la faute à pas de chance. Prenez les enfants «babis», ceux qui ont créé cette terminologie sont un pédiatre et une infirmière en obstétrique américains qui ont eu trois garçons tout à fait gérables et qui ont dû faire face à un «babi» lorsque leur dernier enfant est arrivé. Ils n’avaient rien fait de plus ou de moins, ne s’étaient pas comportés différemment, simplement, leur enfant était comme cela. C’est pareil dans le cas d’enfants handicapés qui demandent des soins constants. Ils sont nés comme cela et c’est leur handicap qui fait peser une lourde pression sur la famille et qui peut se révéler toxique pour cette dernière. Et puis il y a des parents qui sont en partie responsables de la toxicité de leurs enfants. Dans le cas de maltraitance, d’une mère sadique ou d’un père pervers. Pour certains enfants, c’est un peu un entre-deux: certains sont difficiles sans que l’on puisse pour autant mettre le doigt sur leur problématique et ont des parents qui font objectivement tout ce qu’ils peuvent pour que tout se déroule bien mais cela ne suffit pas. Les parents n’ont parfois pas les ressources suffisantes pour inverser la vapeur. Ce n’est par conséquent ni vraiment leur faute ni tout à fait celle de l’enfant si la toxicité s’installe.

Comment en est-on arrivé là? C’est la faute à Mai 68? Après avoir tout interdit, on a trop permis?

Certains messages ont peut-être été exagérés et l’enfant toxique est un peu le produit de cette mutation sociétale, le symptôme d’une société qui se cherche. Le problème se trouve amplifié par le fait que les parents n’ont pas une conception claire de la pédagogie à investir pour leurs enfants, car il y a tellement de modèles de fonctionnement familiaux que l’on ne sait pas encore sur quoi cela va déboucher. Il manque une sorte de cohérence et c’est dans ce sens-là que l’enfant toxique prend sa place; il est en train de signaler quelque chose au niveau social.

La relation mère-enfant demeure encore au centre lorsqu’il s’agit d’identifier les causes d’un dysfonctionnement chez l’enfant. C’est un peu toujours la même histoire, non?

Je suis un peu rétrograde sur ce point, c’est vrai, mais je pense qu’au cœur de la psychologie humaine se trouve ce théorème de la tendresse qui s’établit de façon quasi biologique entre la mère et l’enfant. Avoir porté son enfant durant neuf mois, puis l’allaiter, et s’occuper des soins physiques crée un lien que les pères n’auront jamais. Les messages croisés entre la mère et l’enfant constituent une sorte de base d’organisation unique de la vie psychique de l’enfant. Et si les mères ont un rôle démesuré dans l’encadrement et la vie psychique de l’enfant, elles ne peuvent pas y parvenir sans les pères.

Justement, quel rôle jouent les pères?

Le rôle qu’ils ne devraient pas avoir est de laisser les mères se débrouiller toutes seules car une bonne partie de la réussite d’un projet pédagogique repose sur le soutien de l’un à l’autre. Pouvoir compter sur son conjoint, avoir du soutien est crucial. Dans des situations toxiques, beaucoup de pères, mais aussi des mères, sont des pleutres et trouvent bien commodes d’investir leur sphère professionnelle plutôt que de passer du temps à la maison pour s’occuper d’un enfant difficile. Ce schéma est malheureusement assez classique.

Beaucoup de pères, mais aussi des mères, sont des pleutres et trouvent bien commodes d’investir leur sphère professionnelle plutôt que de passer du temps à la maison pour s’occuper d’un enfant difficile

Philip Jaffé

Certains vous diront qu’il est quasiment impossible de se montrer autoritaire dans une société qui valorise l’éducation positive à tout prix et où le moindre tirage d’oreille est perçu comme de la maltraitance. Est-on allé trop loin?

Non, je n’ai pas l’impression que notre société se désagrège, au contraire, mais nous sommes toujours en train d’ajuster les habits parentaux. Je suis un ferme défenseur de l’interdiction des châtiments corporels, si légers soient-ils, et la recherche a depuis longtemps démontré que ce n’est pas cela qui aide à cadrer les enfants. Il faut avoir une vision sur le long terme. Depuis le siècle ­passé, les choses ont évolué à une vitesse ­extrême et nous sommes tous encore dans l’expérimental.

Vous le dites, les enfants toxiques sont en souffrance. Ce sont un peu les maillons faibles de notre société...

Oui, et je pense que ces enfants sont en train d’exprimer un malaise. Non pas parce qu’ils ont trop de droits, mais parce que l’on n’a pas encore trouvé la bonne mesure. En résumé, ils font les frais d’une incompréhension de la part des parents et de la société: ce n’est pas parce que les enfants ont des droits et ont acquis un nouveau statut bien mérité que les parents doivent abdiquer leurs responsabilités, que cela signifie qu’il ne faille plus les guider dans leur développement. Et c’est là que réside le malentendu.

Au final, l’enfant normal existe-t-il?

Je ne sais pas. J’espère que les enfants ne ­seront jamais considérés comme normaux, car chaque enfant est générateur de créativité, de turbulence, d’angoisses et de certitudes. C’est lui qui donne du piment à la vie. Et lorsqu’on pense à l’enfant normal, on pense à celui qui n’a pas de problèmes. Alors bien sûr que tous les parents rêvent d’un enfant épanoui, mais personne n’a envie d’avoir un enfant formaté, égal à tous les autres, sans aucune âme. Tant mieux si les enfants restent hors normes. 

À lire: «L’enfant toxique. À qui la faute? Comment s’en sortir?» Éditions Favre. Disponible sur www.exlibris.ch

Les gamins tyrans, rois, caïds ou divas sont les derniers-nés de notre monde déboussolé en matière d’éducation, estime Philip Jaffé.

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