31 août 2017

L’épicéa, roi bientôt déchu de nos forêts

Une récente étude fédérale démontre que ce résineux représentant près de la moitié de nos bois n’est pas bien armé pour affronter le réchauffement climatique. Si des mesures ne sont pas prises rapidement, la catastrophe est annoncée pour la sylviculture suisse.

forêt
Les épicéas constituent à eux seuls près de la moitié de nos arbres (46,7% exactement). (Photo: Jean-Christophe Bott/Keystone)

En Suisse, les glaciers ne sont pas, loin de là, les seuls à souffrir du long mais inexorable réchauffement climatique. En plaine, le climat chaud, qui se traduit par davantage de pluie que de neige l’hiver et par de longs épisodes de sécheresse l’été, s’impose peu à peu. Rois de nos forêts, les épicéas et les hêtres ne sont pas armés pour y résister au mieux, avertit dans une très récente étude l’Institut fédéral de recherches sur la forêt (WSL).

«Les épicéas constituent à eux seuls près de la moitié de nos arbres (46,7% exactement), en plaine comme en montagne, rappelle Peter Brang, directeur du Programme de recherche sur la forêt et les changements climatiques d’où émane cette étude. Ses conclusions s’avèrent inquiétantes: largement planté dès le début du XIXe siècle, ce résineux présentait le double avantage d’être bien adapté à notre climat et de bien se vendre. «Or, dès la canicule des années 1949-1950, est apparu massivement le bostryche, et ce coléoptère en provenance d’Eurasie s’est révélé particulièrement destructeur pour l’épicéa, qu’il cible en priorité pour y creuser des galeries. Mais comme cette attaque s’est étalée sur plusieurs décennies, nous ne nous sommes aperçus de l’ampleur du problème qu’un demi-siècle plus tard.»

Répartition des épicéas, des sapins et des hêtres en Suisse en 2017. (Carte: WSL)

De longs épisodes de chaleur favoriseront la prolifération du parasite. Et leurs effets seront dévastateurs, car l’épicéa ne résiste pas bien à la canicule, et les climatologues se rejoignent pour annoncer une multiplication de ce type d’épisodes. Grâce à des scénarios climatiques élaborés, les chercheurs du WSL ont pu préciser que c’est «vers la fin du XXIe siècle que les populations d’épicéas seront inadaptées à leur nouvel environnement climatique.» Tout se passe en effet comme si «l’arbre à pain» de l’économie forestière suisse s’était tellement bien acclimaté dans nos forêts qu’il se trouvait désormais particulièrement mal préparé à évoluer en même temps que le climat. «Une forte adaptation génétique induit en effet qu’une population d’arbres se voit liée à des conditions environnementales bien déterminées. Si ces dernières évoluent, l’arbre aura besoin d’une génération au moins pour s’adapter.» Ce qui se traduit en termes forestiers par une centaine d’années au minimum, et cela risque bien d’être trop tardif, surtout dans les endroits de plaine où il fait déjà chaud. «Les zones de basse altitude et les versants sud seront les premiers concernés. Et l’épisode caniculaire de 2003 a montré qu’une forêt d’épicéas peut disparaître en un seul été.» Certaines régions plus humides ou plus fraîches résisteront plus longtemps. Il faudrait aussi imaginer une limite d’altitude inférieure autour de 700 mètres, soit 200 de plus qu’aujourd’hui. Mais à partir de 700 ou 800 mètres, le sol rocailleux devient beaucoup moins propice à l’épicéa qui de plus rencontre des essences mieux adaptées.

L'inquiétude de la filière du bois

Bref, si les forêts d’épicéas rencontrent déjà des problèmes sous le climat actuel, tout indique que cela va empirer. «Il faudrait donc une prise de conscience rapide et commencer petit à petit à changer la composition de nos forêts, ce qui ne peut se faire que progressivement, notamment pour des raisons de coût.» Car l’enjeu financier est important pour toute la filière du bois qui tire les deux tiers de ses revenus de l’épicéa, bois de construction par excellence en raison de son homogénéité. Alors que la compétitivité du bois face au béton et aux autres matériaux de construction reste difficile, voilà qui compliquerait encore la tâche de la sylviculture suisse. Tout comme la favorisation du hêtre, moins touché, mais aussi moins rentable.

Pour les scientifiques, qui rappellent que la forêt joue également un rôle protecteur notamment contre les avalanches, il convient d’engager rapidement une réflexion de fond sur le «rôle de nos forêts et une gestion efficace des essences». L’étude du WSL, réalisée en collaboration avec l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), recommande ainsi certaines essences à favoriser en fonction des conditions et du relief, afin de faciliter une transition aussi peu dévastatrice que possible. En sachant que, dans les zones les plus sèches, la fin de l’épicéa est déjà programmée.

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