11 juillet 2018

Louise Morand: «L'État est un mal nécessaire»

Louise Morand, à 20 ans, a déjà dirigé la campagne «No Billag» à Genève et été candidate au Grand Conseil. Une précocité qui ne l’empêche pas de se définir comme une «libérale intégrale».

Louise Morand
La jeune politicienne Louise Morand se bat contre une vision caricaturée du libéralisme (photo: Guillaume Megevand).
Temps de lecture 7 minutes

Louise Morand, pourquoi avoir mis dans votre bio Twitter «libérale intégrale»?

PParce qu’on assimile souvent ce terme de libéral au seul point de vue économique. Or, il ne s’agit pas que de cela, on peut aussi être libéral d’un point de vue sociétal et être conservateur ou progressiste sans imposer ses propres vues aux autres. Être par exemple contre le mariage gay sans rendre obligatoire ses idéaux à l’autre. Par opposition aux libéraux sélectifs, que cela soit pour des comportements économiques ou moraux, je me déclare «libérale intégrale».

Par exemple la légalisation du cannabis…

MMa génération ne voit pas le cannabis comme quelque chose qui va pervertir les gens. C’est une plante incroyable. On ne peut pas se contenter de dire que ça rend zombie quand trois quarts des consommateurs le sont uniquement de façon occasionnelle, sans le côté addictif. Dans les pays où la légalisation a été instaurée, cela a généré des revenus fiscaux. Cela devrait plaire à ceux qui aiment l’État! Cet argent permet de faire de la prévention et de la recherche, notamment sur les nombreuses vertus thérapeutiques du cannabis, dont on ne parle jamais. Il ne faudrait bien sûr pas trop le taxer, car cela risquerait de maintenir le marché noir.

Prônez-vous le même libéralisme par exemple pour le mariage entre homosexuels ou la gestation pour autrui (GPA)?

Je pars du principe que le sexe ne doit pas avoir d’importance du point de vue de l’État, qui n’est pas censé faire de différence entre un contribuable et un autre. Que ce soit un couple homosexuel ou hétérosexuel. Pour la GPA, on peut se dire que c’est quand même beau, aujourd’hui où l’on fait de moins en moins d’enfants, que des gens soient prêts à de grands sacrifices pour en avoir un. Un enfant voulu, qui plus est, contrairement à ceux nés d’un accident. Si quelqu’un a envie d’aider un couple ou un célibataire à avoir un enfant, pourquoi pas?

Je ne vois pas pourquoi il faudrait toujours moraliser les gens.

Louise Morand

Vous trouvez qu’il y a trop de moralisme dans la politique?

Oui, c’est pour cela qu’il n’est pas toujours facile de défendre un libéralisme qui ne condamne pas, qui ne cherche pas à imposer sa morale aux autres, qui dira, «Je comprends qu’on n’ait pas les mêmes idées, mais tant que vous ne m’imposez pas de vivre d’une certaine façon, vous pouvez faire ce que vous voulez. L’État a le droit de condamner des manquements à des lois basiques, comme la protection de l’intégrité physique, mais pas celui d’empêcher les gens de juste vivre leur vie.

Pourquoi, selon vous, employer le terme «ultralibéral» est de la paresse intellectuelle?

Parce que c’est une manière de dénigrer l’autre, de le rendre ridicule. Après avoir dit «ultralibéral», les gens cessent d’argumenter. Pour eux, c’est comme si tout avait été dit. Je ne me considère pas moi-même comme ultra-libérale, il n’y a d’ailleurs personne qui se soit jamais défini ainsi. Certains se désignent comme libéraux, libertaires, voire anarchistes capitalistes. Ce que je critique envers l’usage du terme ultralibéral, c’est qu’on l’utilise pour dire: «Ça ne vaut même pas la peine que je t’écoute.»

Quand cela vient de la part de personnes prétendument ouvertes d’esprit, je trouve cela un peu hypocrite.

Louise Morand

N’empêche, d’où vient la mauvaise réputation assez constante du libéralisme?

On réduit souvent le libéralisme à l’économie, à des scandales qui touchent des grandes entreprises. Des affaires qui n’ont rien à voir avec le libéralisme, mais beaucoup avec un capitalisme de connivence où l’État est plutôt la cause que la solution. En surrégulant ou en octroyant des avantages à certains acteurs au détriment des autres. On diabolise les patrons, on oublie les petites entreprises. Le libéralisme, c’est aussi de se dire que l’on n’est pas tous pareils, que chacun a ses faiblesses, que cela ne veut pas dire que l’on va mettre dehors celui qui n’arrive pas à s’adapter. Mais surtout que l’on va se donner l’espace pour vivre, qu’on ne va pas imposer à l’autre ce qui nous plaît à nous.

On oppose souvent au libéralisme la notion de protection. Que vous inspire-t-elle?

Je n’ai pas de problème avec la protection quand par exemple ce sont les parents qui choisissent de protéger leurs enfants. Ou quand c’est volontaire. Mais si on protège trop une personne, elle ne sera jamais indépendante, parce qu’on l’aura toujours mise dans un cocon. D’un côté, l’État nous octroie le droit de vote, c’est-à-dire de prendre des décisions qui vont impacter tout le pays, et de l’autre, il nous refuse le droit de décider pour notre propre vie, parce que c’est trop dangereux, alors que ça ne concerne que soi-même. Être responsable, cela s’apprend, comme quand on est enfant. Au début, on trébuche souvent. Mais on devrait au moins avoir le droit d’essayer, quitte à se planter.

Pour vous, l’État, globalement, c’est quand même quelque chose de négatif?

Disons que c’est une sorte de mal nécessaire, une manière d’imposer des choses à autrui. Certaines justifiées, par exemple faire respecter la propriété, l’intégrité corporelle. Mais il existe beaucoup de domaines où il n’y a pas besoin de l’État, qu’on fantasme souvent comme une supermachine incroyable, alors qu’il ne s’agit que d’une poignée de gens à qui l’on donne le droit de gouverner des millions d’autres.

On oppose souvent l’État au privé, en diabolisant le second.

Louise Morand

Pourtant, si l’entreprise et sa manière de fonctionner ne vous conviennent pas, vous avez le choix d’aller voir ailleurs.

Les populistes aussi sont souvent libéraux, non?

Non, le populisme plaide généralement pour plus d’État. L’Union démocratique du centre (UDC), par exemple, réclame toujours des peines de prison plus élevées, elle veut renforcer l’autorité étatique, imposer un seul type d’école alors que l’éducation reste quand même l’affaire des parents. De même que la religion devrait rester dans le domaine du privé. Ce n’est par exemple pas être libéral que de vouloir interdire aux gens de s’habiller de telle ou telle manière, ou de ne pas vouloir d’étrangers. Moi, comme libérale, ça ne me dérange pas que des gens viennent ici. Ce qui me dérange, c’est qu’on me demande de payer pour eux.

Quelle est alors exactement votre vision de l’immigration?

C’est de dire que les gens ont le droit de venir ici et qu’ils devraient avoir le droit de travailler. Je pense particulièrement aux requérants d’asile: ça se passerait mieux s’ils avaient ce droit, mais généralement ce n’est pas le cas, ce qui crée des frictions et empêche les gens de s’intégrer. Alors que ce sont souvent des personnes avec une bonne formation, les autres n’ayant pas les moyens de quitter leur pays.

Vous êtes libérale intégrale, mais, semble-t-il, pas excessivement féministe…

Je me considère pourtant comme féministe, mais je dois constater que lorsqu’on prend en considération mon genre, notamment à travers les quotas, c’est plutôt à mon détriment. En politique, d’un mec on pensera qu’il est là parce qu’il est compétent, d’une fille parce qu’elle est un quota. Il est extrêmement dur de se battre contre ce préjugé. Par expérience personnelle, j’ai pu remarquer qu’il n’était pas simple d’obtenir le même respect que mes collègues. On part du principe que je ne suis peut-être pas forcément débile, mais aussi que je ne suis pas non plus forcément à ma place. En tant que féministe, je ne demande pas qu’on me considère comme une femme, mais comme un individu. Qu’on regarde mes compétences et ce que j’ai envie de faire.

«Balance ton porc», qu’en avez-vous pensé?

J’ai trouvé très bien qu’on parle du consentement. Il y a vraiment un problème, surtout lors des soirées alcoolisées. Comme fille, on n’est pas vraiment écoutée et on aura tendance à culpabiliser, à se dire qu’on aurait dû s’habiller autrement… Apprendre à dire non, c’est important. J’ai trouvé très bien qu’on encourage les gens à parler.

Mais je n’aime pas trop les procès dans les médias. Je préfère qu’on dénonce un phénomène plutôt que des personnes.

Louise Morand

Autriche, Italie, États-Unis, le populisme gagne partout. Qu’est-ce que cela vous inspire?

Ces mouvements ont une énorme visibilité grâce aux médias et aux réseaux sociaux, mais ils sont peut-être des phénomènes temporaires. Le Mouvement citoyen genevois s’est effondré d’un coup. Les gens ont compris que c’était du vent. C’est sûr qu’il existe une frustration par rapport à une politique de plus en plus en déconnectée. C’est aussi le job des politiques d’intéresser à nouveau les gens. En rapprochant par exemple le pouvoir d’eux, un pouvoir qui tend à être centralisé au niveau fédéral. Il faudrait faire redescendre pas mal de compétences au niveau cantonal et communal.

Les juges étrangers, sur lesquels nous voterons, c’est le droit centralisé à Bruxelles…

La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) est un garde-fou, pas une centralisation. Des droits fondamentaux y sont garantis, comme le droit à un juge impartial. En Suisse, on a été longtemps très mal protégé à ce niveau et c’est la CEDH qui nous a forcés à améliorer la situation.

Étudiante en droit, où vous voyez-vous dans dix ans?

Avocate. J’aime le droit pénal, le fait de penser que tout le monde a le droit d’être défendu. J’ai envie de défendre les indéfendables. Le but de la justice n’est pas de dire que la victime sera vengée. Ce qu’il faut surtout faire, c’est protéger la société en se comportant face à l’accusé de telle sorte qu’il ne recommence pas.

Je suis pour un système pénal efficace et rationnel, pas pour un système qui punit pour apaiser une colère médiatique ou populaire.

Louise Morand

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