10 septembre 2012

L’impatience, le nouveau mal du siècle

Pressés et soucieux d’optimiser leur emploi du temps, certains individus vivent à un train d’enfer. Au point de donner le tournis à leur entourage! Et si cette course en avant était le signe d’une intolérance à la frustration?

dessin d'une marionnette qui gesticule dans tous les sens
Les sociologues n’hésitent pas à parler de «révolution anthropologique» pour décrire ce nouveau rapport entre le temps et l’individu.
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Il y a ceux qui laissent tomber un projet qu’ils trouvaient encore génial deux semaines plus tôt. Ceux qui font trois tâches en même temps en pensant déjà à la suivante. Et ceux, plus nombreux, dont l’impatience chronique se trahit par d’infinis signaux parfois à peine perceptibles: une jambe qui s’agite nerveusement sous la table, une irascibilité qui monte au premier feu rouge venu. Savoir surseoir n’est facile pour personne. Mais généralement, l’être humain, en grandissant et une fois passé son sixième anniversaire, apprend les vertus de la patience. Et garde son sang-froid.

Alexis Burger, psychiatre 
et Gestalt-thérapeute.
Alexis Burger, psychiatre 
et Gestalt-thérapeute.

Sauf que, en ce début de XXIe siècle, l’incapacité à surmonter une frustration semble être une aptitude en voie de disparition. «L’impatience est devenue une thématique très forte dans beaucoup de consultations», confirme Alexis Burger, médecin-psychiatre et Gestalt-thérapeute à Lausanne.

Bien sûr, l’impatience chronique est rarement le motif invoqué pour une visite chez le psy, mais elle est souvent le symptôme d’un malaise plus profond, voire d’une anxiété. Une notion que l’on retrouve, d’après Alexis Burger, derrière beaucoup de pathologies contemporaines, comme les troubles alimentaires féminins ou les addictions masculines. «Que ce soit la dépendance à l’alcool, à différentes substances ou à internet, c’est toujours le même mécanisme: il faut que ce soit intense et tout de suite. La personne est incapable de différer la satisfaction.» Même schéma avec les troubles alimentaires, comme la boulimie: absorber beaucoup de nourriture en un bref laps de temps est encore une façon d’obtenir une sensation immédiatement perceptible.

Une angoisse qui peut prendre des formes pathologiques, et aller jusqu’au burn out, à la dépression ou se manifester sous la forme de troubles de l’impulsivité et de l’attention, lesquels sont souvent diagnostiqués chez les enfants, mais qui n’épargnent pas les adultes, puisque environ 4 à 7% d’entre eux seraient concernés.

«Le temps est devenu un bien à maîtriser»

L’incapacité à attendre serait-elle le nouveau mal du siècle? Les sociologues n’hésitent pas à parler de «révolution anthropologique» pour décrire ce nouveau rapport entre le temps et l’individu. «Nous sommes dans une société où le vécu du temps n’est plus le même qu’il y a une cinquantaine d’années. Le temps est devenu un bien à maîtriser. Sans doute que cette société de l’urgence façonne nos personnalités et s’inscrit vraisemblablement même jusqu’au niveau neurobiologique», observe Stefano Monzani, psychologue FSP à Genève.

Oui, tout va plus vite. Là où le courrier mettait trois jours à parvenir à son destinataire, l’e-mail exige une réponse immédiate. A l’instar de cette publicité pour le haut débit: «Je ne supporte pas d’attendre, surtout sur internet.» Paul Jenny, psychologue FSP à Nyon et à Lausanne, constate aussi que «dans ce monde d’hyperstimulation et d’hyperconnexion, le temps s’est accéléré. On vit dans l’instantanéité où tout doit être accessible tout de suite.»

Paul Jenny, psychologue FSP.
Paul Jenny, psychologue FSP.

Une chose est sûre: à l’époque de Freud, cette problématique n’existait même pas. «Elle n’apparaît dans aucun récit, témoignages ou données cliniques. On parlait par contre beaucoup d’hystérie de conversion, un terme qui a aujourd’hui complètement disparu», observe Alexis Burger. Le vocabulaire médical a changé parce que le monde extérieur a changé: moins de contraintes, moins de morale. «Depuis les années 80, l’homme se retrouve face au vide. Ce ne sont plus les contraintes qui gênent, mais l’absence de sens. On doit tout faire par soi-même. Et il n’y a plus de rappel à l’ordre. Savoir à quoi sert la vie est devenu une question angoissante.»

Certains psychologues avancent même le terme d’«identité saltatoire, où rien ne se construit, mais où l’on passe sans continuité d’un instant à l’autre», explique Stefano Monzani. Résultat: des personnes qui sont incapables de voir que, dans la temporalité, il y a des épreuves, des souffrances, mais qu’il y a une noblesse à les surmonter.

La personne est incapable de différer la satisfaction.

Les Gestalt-thérapeutes considèrent que derrière ce sentiment d’urgence se cache une lacune dans l’enfance, au moment où la personnalité se construit. «Ce sont souvent des personnes qui, vers 4-5 ans, n’ont pas appris à supporter la frustration. Sans doute parce qu’elles n’ont pas eu assez de soutien de l’entourage, sans lequel on ne peut pas comprendre le sens de la frustration. Si l’enfant n’a pas eu ce lien solide, il ne construit pas cette compétence, n’apprend pas à différer la satisfaction et à prendre conscience du bénéfice qui peut venir plus tard.»

Alors, tout est perdu? Un jour pressé, toujours stressé? Non, évidemment. D’autant que l’impatience, à une certaine dose, peut être stimulante. Paul Jenny: «Les gens pressés font aussi beaucoup de choses, ils ont des agendas très remplis et recherchent une optimisation massive de leur temps. Tant que ça ne les fait pas souffrir eux ou leur entourage, ce n’est pas un mal en soi, ni une tare, mais une façon de fonctionner.»

Retrouver un rythme à soi

Et quand ça ne fonctionne plus, les psychologues sont unanimes pour encourager l’individu en surchauffe à «réapprendre à s’écouter lui-même, à retrouver du temps pour soi, un rythme à soi», suggère Stefano Monzani. S’accorder des pauses, qui ne soient pas de nouvelles surcharges à l’agenda, mais de vrais temps morts, où l’on peut rêvasser et à nouveau se projeter ailleurs. Profiter de prendre des moments pour «s’ennuyer gaiement», comme dit joliment Paul Jenny.

Ou, approche plus radicale, partir pour un trek dans le désert. «Ce peut être très intéressant pour ce genre de personnes de faire une expérience de soutien. Cela peut provoquer des changements profonds dans leur vie», conclut Alexis Burger qui emmène régulièrement des groupes méditer sur les dunes tunisiennes. Une façon de revenir aux sensations simples, essentielles, comme sentir l’air chaud sur son visage, observer toutes choses alentour, ici et maintenant, et à l’intérieur de soi. Avec lenteur.

Illustration: Christian Lindemann

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