23 mars 2015

L'Iran dévoilé par Delphine Minoui

La journaliste Delphine Minoui a vécu dix ans en Iran. Un pays qu’elle raconte au quotidien et dont elle décortique les nombreux paradoxes. A l’heure où, Etat islamiste (EI) oblige, les mollahs longtemps honnis apparaissent à nouveau comme des interlocuteurs possibles.

Delphine Minoui pose contre un fond rose et manipule son écharpe comme un voile
Pour Delphine Minoui, internet joue un rôle important en faveur de changements profonds dans la société iranienne.
Temps de lecture 7 minutes

Comment vit-on en Iran aujourd’hui?

De manière schizophrénique: dans l’espace public, les filles et les garçons ne peuvent pas se tenir par la main, on ne dit pas tout, on sait qu’on peut être surveillés. Mais une fois qu’on est à la maison, on se comporte comme partout ailleurs dans le monde, on regarde grâce à une parabole interdite mais bon marché les chaînes musicales étrangères, CNN, la BBC et les chaînes iraniennes d’opposition en exil. Il y a aussi les soirées clandestines, la possibilité d’acheter de l’alcool en appelant l’Arménien de service qui apportera les bouteilles dans un sac-poubelle – les Arméniens ont un peu le monopole de l’alcool, parce que s’ils sont arrêtés, ils pourront toujours dire qu’ils sont chrétiens.

Vous avez fini par trouver ce quotidien plutôt grisant...

Ce qui m’avait impressionnée au début, c’étaient mes copines qui me disaient, par exemple: «Jeudi dernier, je suis allée à une soirée, il y a eu une descente de police, j’ai reçu 70 coups de fouet.» La semaine suivante, elles étaient de nouveau sur la piste de danse dans une soirée clandestine en train de panser encore leurs plaies.

Delphine Minoui en train de porter son écharpe comme un voile.
Eviter avec souplesse les écueils du quotidien est une stratégie de survie bien connue de la population iranienne.

Vous expliquez néanmoins que les souffrances des femmes n’ont pas commencé avec la révolution islamique…

Comme dans de nombreuses sociétés du monde musulman, il existait une culture patriarcale très ancrée. Ma grand-mère a été mariée à l’âge de 16 ans. Un des nombreux paradoxes de la révolution iranienne, c’est que Khomeiny a incité les femmes à étudier, partant du principe que, voilées et donc asexuées, elles pouvaient fréquenter les hommes sur les bancs de l’université. C’est tout un contingent de femmes qui a eu accès au savoir, et donc à l’émancipation et à la liberté. Ce sont ces mêmes femmes en tchador qui se sont mises à porter des foulards plus légers et à inciter leurs filles à faire des études, à entrer dans la vie active. Tout cela s’est un peu retourné contre Khomeiny.

Après les émeutes contre Ahmadinejad en 2009, sévèrement réprimées, où en est-on?

La société iranienne est certes aujourd’hui limitée dans sa capacité d’expression, mais n’a pas renoncé à sa lutte pour plus de liberté et de démocratie. Elle continue à ruser avec la censure, à s’exprimer au quotidien, à travers notamment le cinéma. Il y a aujourd’hui encore des débats en catimini dans les universités, des poètes qui écrivent des textes transgressant tous les interdits et qu’ils arrivent à publier sur internet.

Le nouveau président Hassan Rohani passe pour un modéré. Qu’est-ce que cela signifie concrètement?

Hassan Rohani est un pragmatique, qui sait dialoguer avec l’Occident. Quelqu’un également à l’écoute des demandes de sa société. Il ne va pas annoncer que toutes les femmes ont le droit de retirer le voile, mais, par petites touches, donner certains signaux.

Que pensez-vous des négociations actuelles entre Américains et Iraniens au sujet du nucléaire?

On n’a jamais été si proche du but. Mais le président Rohani, qui veut aboutir à cet accord, n’est pas l’abri des forces ultra-conservatrices qui le rejettent. Pareil pour Obama, accusé d’être un grand naïf, notamment par les sénateurs républicains. Ce rapprochement ne plaît ni aux Saoudiens ni aux Israéliens, qui font pression sur les Etats-Unis.

La bombe iranienne, pourtant, fait peur...

Pour relativiser: le Pakistan dispose d’un arsenal peut-être plus développé que l’Iran, Israël fabrique sa bombe en cachette. Les Iraniens regrettent cette politique de deux poids, deux mesures. Ce qu’ils veulent, c’est avoir une force de dissuasion. Les attaques au gaz chimique menées par Saddam Hussein ont été un vrai traumatisme. II y a eu de nombreux morts et aujourd’hui encore, dans tout l’Iran, on recense encore environ 40 000 blessés chimiques.

Delphine Minoui en train de manipuler son écharpe comme un foulard
Delphine Minoui raconte son Iran, pays de toutes les contradictions.

L’Egypte, où vous vivez, n’était-elle pas une nouvelle preuve que seule une dictature militaire peut contenir l’islamisme?

C’est ce qu’essaie de vendre le président Sissi. On entendait le même discours sous Moubarak, ou sous Ben Ali en Tunisie. On en oublie la teneur des révolutions du Printemps arabe: une demande de justice sociale, de fin de la corruption et de plus de liberté d’expression. Ces voix démocratiques et laïques ont été écrasées parce que les seules vraies forces organisées contre les dictatures autocrates étaient les mouvements islamistes. L'EI profite du délitement des Etats et de la fragilité de l’opposition modérée pour s’imposer, créer un nouvel Etat qui remplacerait tous ces Etats très effrités.

Comment voyez-vous les djihadistes de l'EI?

Avec eux, on ne peut pas dialoguer. C’est pire qu’Al-Qaïda, avec qui à un moment donné – et en tout cas avec les talibans –, on pouvait envisager de discuter en catimini. Ce qui fait encore plus peur, c’est leur stratégie de communication avec l’accent mis sur la corde sensible, des attaques ciblées contre les minorités religieuses, les femmes qu’ils violent, les enfants qu’ils torturent. Une stratégie pour pousser l’Occident à intervenir contre eux, de manière à justifier leur discours contre les «colonisateurs occidentaux».

Delphine Minoui en train de manipuler son foulard sur ses épaules.
Delphine Minoui: «La société iranienne ne se laissera plus écraser.»

Vous avouez avoir éprouvé à la longue une certaine fascination pour les mollahs iraniens...

Le chiisme est moins figé que le sunnisme où la référence est strictement Mahomet et le Coran. Les chiites se réfèrent aussi aux douze imams, qui sont un peu comme les saints dans la religion chrétienne. Ce qui aboutit à une diversification des modes de pensée, à la réinterprétation des textes religieux. Et à l’idée qu’ il faut vivre avec son temps. Certains ayatollahs iraniens progressistes discutent de la possibilité, pour des raisons médicales, de boire de l’alcool, et le débat sur le port du foulard est très vivant dans les cercles de réflexion chiites, comme dans la ville sainte de Qom. Enfin, les pays qui se soulèvent contre la représentation du prophète en général sont les pays sunnites. Les chiites, dans leur tradition, ont toujours représenté le prophète.

Comme cela se traduit-il sur le plan politique?

Cela permet de comprendre pourquoi, si l’Iran n’est pas une démocratie, il n’est pas non plus une dictature.

Pourtant parmi les successeurs potentiels du guide suprême Ali Khamenei, la plupart sont ultra-conservateurs…

Qui que soit le nouveau leader, la société ne se laissera plus écraser. Une amie a disparu en 1999. Sans nouvelles, j’ai cru qu’elle avait été tuée. Je l’ai retrouvée par hasard plus tard, elle avait été emprisonnée deux ans. Maintenant, si on est arrêté, dans la minute c’est sur les réseaux sociaux, il y a tout de suite une capacité de mobilisation. Cela, aucun pouvoir ne pourra l’étouffer.

Texte © Migros Magazine | Laurent Nicolet

Photographe: Julien Benhamou

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