8 août 2018

L’ours qui a vu l’homme

Depuis 2005, un siècle après son extermination en Suisse, le plantigrade n’en finit pas de revenir. Un retour qui se résume pour l’heure à des incursions sporadiques depuis l’Italie.

Napa en train de découvrir son nouvel et vaste enclos.
L’ours «Napa», en semi-liberté dans le refuge Arosa Terre des ours, suscite moins de polémiques que ses congénères sauvages aperçus récemment en Suisse (photo: Keystone).
Temps de lecture 9 minutes

Affaire d’été ou affaire d’État? La question s’est posée chez nos voisins pour un garde du corps présidentiel mal embouché. Elle ne se posera sans doute pas chez nous pour un ours mal léché.

Cette fois pourtant, la bête a pris des risques en mettant une patte en Valais, terre peu connue pour son amour immodéré des animaux sauvages. N’empêche, l’ours revient, après un interlude d’un siècle. La «faute», comme pour le loup, à nos amis Italiens. Plus précisément au parc naturel Adamello-Brenta, dans le Trentin-Haut-Adige, non loin de la frontière grisonne, où neuf ours originaires de Slovénie ont été réintroduits entre 1999 et 2002.

Ils seraient actuellement une bonne cinquantaine. C’est ainsi que, depuis 2005, une quinzaine des spécimens du Trentin-Haut-Adige se sont autorisés une petite virée dans les Grisons, avec des fortunes diverses (voir moments-clés ci-dessous).

Ils seraient actuellement trois dans nos régions: deux dans les Grisons et un dans le canton de Berne, qui s’est aussi fait remarquer du côté d’Uri et a été nommé M29. C’est peut-être de lui que le garde-chasse local Frank Udry a trouvé des traces dans une gouille au Sanetsch, sur les hauteurs valaisannes limitrophes avec Berne. «Même si, pour l’heure, aucune identification génétique n’a été effectuée, il s’agit probablement du mâle M29, si l’on se réfère à la succession spatiale et temporelle des observations», explique Fridolin Zimmermann, du Kora (Écologie des carnivores et gestion de la faune sauvage).

«C’est un ours né en 2013 dans le parc national Adamello-Brenta, en Italie. On connaît ses parents, MJ5, un mâle d’aujourd’hui 14 ans, et F09, une femelle de neuf ans.

C’est le premier ours à avoir poussé son incursion plus loin que les Grisons.

Frank Udry

Comme il n’y a pas de femelles en Suisse, il est possible qu’à la longue il retourne dans la population du Trentin-Haut-Adige, en particulier au moment du rut.» Même si le temps préféré de l’ours est sans doute le conditionnel: avec lui, on n’est sûr de rien. «Bien que volumineux, ce sont des animaux très discrets, explique Fridolin Zimmermann.

Dotés d’un odorat très fin, ils repèrent l’homme de loin et l’évitent. Sauf s’ils goûtent à notre nourriture et associent l’humain à la nourriture.

Fridolin Zimmermann

Ce qui, malheureusement, était le cas des deux premiers ours arrivés en Suisse, JJ2 et JJ3, qui étaient «les fils de la femelle Jurka, accoutumée à être nourrie, entre autres, par des restaurateurs dans le Trentin, qui pensaient que cela faisait une bonne attraction touristique.»

Un retour pour de bon?

Ces allées et venues suffisent-elles pour parler réellement d’un retour de l’ours en Suisse? «Oui, estime Fridolin Zimmermann, surtout qu’

il s’agit d’un retour naturel et non pas d’une réintroduction, comme elle a eu lieu avec le lynx.

Fridolin Zimmermann

Même si, jusqu’à présent, selon un principe de dispersion que l’on retrouve chez les grands mammifères, comme chez le loup, seuls des jeunes mâles sont arrivés. Les femelles devraient suivre, mais cela pourrait prendre un certain temps.» La frontière suisse, après tout, n’est qu’à une cinquantaine de kilomètres des ours du Trentin-Haut-Adige…

Toujours est-il que, depuis 2006, la Confédération s’est dotée d’un Plan ours auquel il est reproché, aussi bien par les pro que par les anti-ours, d’être dans la réaction plutôt que l’anticipation. Il classe l’animal en trois catégories: «farouche», s’il se tient à distance des zones habitées, «problématique», s’il s’intéresse de trop près aux poulaillers, ruches ou poubelles, «à risque», enfin, quand des mesures d’effarouchement, comme des tirs avec des balles en caoutchouc, ne suffisent pas à l’éloigner. Un ordre de tir est alors délivré.

Les pro-ours trouvent que c’est avoir la gâchette facile, alors que les anti-ours jugent anormal qu’il faille attendre qu’il commette des dégâts pour l’abattre. Des reproches auxquels Reinhard Schnidrig, chef de la section faune sauvage à l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), répondait en 2016 dans l’hebdomadaire Terre et Nature, à l’occasion des dix ans du plan, en plaidant le manque d’expérience et la nécessité de «réapprendre à connaître l’ours» et en signalant la difficulté à mettre en place une politique de prévention: «On ne peut pas demander à une commune qui n’a jamais vu d’ours d’investir dans des poubelles sécurisées.»

Un débat de fond

La question qui divise est de savoir si l’ours «a sa place» chez nous et si le biotope suisse actuel est adapté à la survie d’un tel animal. L’OFEV, les écologistes, les associations de défense de l’environnement tendent à dire oui, mettant en avant un nombre suffisant «de forêts et vallées peu ou pas habitées».

Tous, sur le terrain, ne partagent pas cet avis. «Avec M29, ajoute Fridolin Zimmermann, là depuis 2016 et ne posant aucun problème, on a la preuve que c’est possible.» Un individu que Reinhard Schnidrig qualifie d’«ours de rêve». Un rêve qui pour d’autres prendrait sans peine les contours d’un cauchemar. Tel le conseiller aux États valaisan Jean-René Fournier qui, dès l’arrivée de M29, avait prévenu: «L’ours est une menace pour l’homme.

Si les politiques nient le problème, les populations locales trouveront des solutions, et elles ne seront pas forcément légales.»

Jean-René Fournier

Moments-clés: les étapes d’un retour

L'ourse abattue en 1904 dans les Grisons (photo: Keystone).
  • 1904 Le dernier ours de Suisse est tué dans les Grisons. C’est une femelle. On peut admirer sa dépouille empaillée au musée Schmelzra S-charl, à Scuol, près du lieu où elle a été abattue.
  • 2005 Le 25 juillet, dans le Parc national, JJ2 est le premier ours à être observé en Suisse depuis cent ans. Il gagne bientôt le surnom de Lumpaz, ce qui en romanche signifie «chenapan». On perd sa trace après le 30 septembre.
  • 2007 Deux ours hibernent dans les Grisons: MJ4 et JJ3.
  • 2008 JJ3 sera abattu le 14 avril après de nombreuses incursions dans les agglomérations. On perd la trace de MJ4 le 20 avril.
  • 2010 Du 17 au 24 juin, l’ours M2 est ­observé dans le Parc national.
  • 2011 Observation d’un ours dans le val Poschiavo. Il s’agit probablement de M7.
  • 2012 M13  est capturé en avril et équipé d’un collier transmetteur. Le 30 avril, il est heurté par un train des Chemins de fer rhétiques. Le collier est endommagé, l’ours s’en sort avec quelques plaies. Capturé à nouveau en mai et équipé d’un transmetteur,  M13 hibernera ensuite dans le val Poschiavo. Il sera abattu en février 2013 en raison de ses incursions en zones habitées.
  • 2014 Observation de M25 en mai aux Grisons.
En 2014, M25 s'est aventuré près d'une route aux Grisons (photo Keystone).
  • 2015 Diverses observations d’ours inconnus ou de traces sont faites dans plusieurs endroits des Grisons. Dégâts à un rucher dans le val Müstair. Il pourrait s’agir de M32.
  • 2016 Dans la nuit du 8 au 9 avril, M32 meurt lors de la collision avec un train entre Zernez et S-chanf. Observation de deux ours dans les Grisons. Le 26 mai,un ours aurait été vu dans le canton de Schwyz, puis des traces découvertes dans le canton d’Uri. Il peut s’agir de M29.
  • 2017 Le 26 mai, M29 est photographié dans la commune d’Eriz, entre l’Oberland bernois et l’Emmental, et observé en juin au Steingletscher, vers la cabane du Tierbergli (BE).
  • 2018 Des traces d’ours sont découvertes au Sanetsch (VS) début juillet. Sans doute celles de M29.

L’ours vu par le garde-faune

Philippe Dubois est garde-faune auprès de l’État du Valais.

«Le retour d’un Suisse authentique.» Difficile de contester le slogan du WWF. Des découvertes archéologiques dans quelques grottes de Suisse attestent la présence préhistorique de l’Ours des cavernes. C’est le cas de la grotte de la Grande-Barme, au-dessus du lac de Tanay dans le Chablais valaisan, où des débris d’ossements d’Ursus spelaeus ont été retrouvés. «Ils faisaient le double, voire le triple de la taille des ours bruns actuels. C’est la période de glaciation qui leur a été fatale», explique le garde-faune du secteur, Philippe Dubois.

Lequel pourtant reste très dubitatif sur la possibilité de voir un jour des ours s’installer à nouveau durablement dans nos montagnes. «Certes, le biotope est accueillant avec des espaces forestiers riches en baies et en fruits.

L’étage alpin offre beaucoup de myrtilles et également des prairies nourrissantes en graminées, mais c’est trop tard.

Philippe Dubois

La faute à trop de dérangements occasionnés par l’activité humaine, notamment lors de la période d’hivernage pendant laquelle l’ours a besoin d’une tranquillité absolue: «Avec les activités touristiques et des voies de communication très fréquentées, comment garantir cette tranquillité, à part dans le Parc national?»

Le refuge grison Arosa Terre des Ours, flambant neuf, a été inauguré début août 2018 (photo: Keystone).

L’ours, pour s’alimenter, se mouvoir, a besoin d’une zone entre 50 et 150 km2. «Or, même les zones peu habitées sont de plus en plus parcourues par des randonneurs, des champignonneurs et surtout les adeptes de sports d’hiver comme les parapentistes, etc. Il y a chaque année toujours plus de monde dans la montagne, et beaucoup en dehors des sentiers battus.» De plus, l’ours est une espèce au développement assez fragile: deux petits en moyenne par portée tous les trois ans, «avec une mortalité infantile due entre autres à du cannibalisme».

Certes, reconnaît le garde-faune, le degré d’acceptation de l’ours dans la population est plus grand que celui du loup, «même chez les chasseurs, pour lesquels cet animal essentiellement végétarien ne représente pas une concurrence».

Mais cette bonne réputation pourrait disparaître le jour où les mesures d’accompagnement nécessaires seraient mises en place, et qui seraient «des mesures autrement contraignantes que celles prises pour le loup». Et d’énumérer: «Durant la période hivernale, interdiction d’utiliser nombre de sentiers pédestres, interdiction de fréquenter des périmètres de plusieurs milliers d’hectares en forêt, obligation de cadenasser les poubelles, d’électrifier les ruchers et la protection du bétail.» Sans parler «des pique-niques que les campeurs devraient suspendre à 4 mètres de hauteur...»

Philippe Dubois estime que c’est «le dernier moment pour changer les habitudes liées à la gestion des activités humaines dans les espaces naturels». En augmentant par exemple le nombre et la surface des zones de tranquillité contraignantes pour la faune en hiver. Treize zones de ce genre, avec interdiction totale d’y pénétrer de la mi-novembre à la mi-avril, sont actuellement en place dans le canton du Valais. Des mesures qui, dans un premier temps, bénéficieront «principalement aux chamois et cerfs, et aux tétraonidés. Dans une deuxième phase, elles seraient essentielles à la réussite du retour de l’ours en Suisse.»

Le calvaire de «Napa»

«Napa» est le premier ours à bénéficier d’un centre du protection des ours unique en son genre en Suisse (photo Keystone).

Il n’y a pas eu de feu du 1er Août à Arosa (GR) cette année. La raison? Préserver la tranquillité de Napa, le premier habitant du parc aux ours inauguré le 3 août (lien direct vers le parc en allemand ici). Une tranquillité mérité après avoir longtemps été maltraité. «C’est un centre d’accueil pour ours détenus dans des conditions précaires», explique Gerald Dick, directeur de l’association Quatre Pattes. «Napa est né dans un zoo et était probablement jeune à son arrivée au cirque Corona, en Serbie, développe le directeur. Contrairement à la Suisse, une interdiction des animaux sauvages dans les cirques y est en vigueur depuis 2009 déjà.

Il est probable qu’il ait été détenu des ans durant dans une petite cage sur le terrain du cirque.

Gerald Dick

Quand l’association est intervenue, l’ours était mal en point: «La faible masse musculaire de l’ours au moment de la confiscation indique qu’il a eu peu de liberté de mouvement. La cage de l’animal était très sale et il manque à l’ours une partie de sa mâchoire et quelques dents.»  

Le coût du parc d’environ trois hectares s’élève à 4,5 millions de francs et a été en partie financé par Arosa Tourismus et Quatre Pattes. «Les ours que nous avons sauvés ont été élevés en captivité et ne sont pas adaptés à la vie sauvage», poursuit Gerald Dick. Le public peut observer Napa, qui sera bientôt rejoint par des congénères venant tous d’Europe de l’Ouest. «Jusqu’à cinq ours peuvent être accueillis», conclut le directeur de l’association.

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