9 mars 2018

Déchets radioactifs: qui veut d'un site d'enfouissement près de chez lui?

Depuis 2006, il est interdit d'acheminer les déchets de nos centrales nucléaires à l'étranger. La Confédération est donc à la recherche d'un site d'enfouissement. Mais la population est inquiète.

caverne déchets radioactifs
La caverne pourra abriter jusqu'à 100 000 mètres cubes de déchets radioactifs. (Photo: Nigel Treblin/AP/Keystone)
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Ni celle de Platon, ni celle d’Ali Baba: cette caverne-là flanquerait plutôt la pétoche. On veut parler de l’aménagement souterrain qui devra abriter les déchets radioactifs de nos centrales nucléaires. Près de 100 000 mètres cubes, faiblement, moyennement ou hautement radioactifs.

Jusqu’en 2006, les déchets des centrales suisses étaient acheminés à l’étranger, pratique désormais proscrite, à la suite d’accords internationaux stipulant que chaque pays était tenu de gérer ses déchets sur son territoire. D’où la nécessité d’un site d’enfouissement, de la grandeur du hall de la gare de Zurich, creusé dans le sol de la Confédération, dans des couches géologiques profondes constituées de roches argileuses imperméables.

De façon consultative, le peuple jurassien vient de se prononcer contre l’un des trois projets retenus situé dans l’Argovie voisine. Les deux autres encore en lice concernent les cantons de Zurich et Thurgovie. À noter que les cantons, propriétaires du sol, ont cédé sur cette question leurs prérogatives à la Confédération.

La caverne nucléaire suscite en tous les cas des peurs nombreuses chez les citoyens, comme le résume le député vaudois Christian van Singer: «La population se dira, on n’a pas envie d’avoir des déchets enfouis qui risquent un jour de contaminer les nappes phréatiques, voire de revenir à la surface.» Pour des raisons techniques et politiques, le site ne fonctionnera pas avant plusieurs décennies. Après, il ne restera plus qu’à répéter très fort, et pour longtemps: Sésame, ne t’ouvre pas.

Auriez-vous peur qu'on installe un site d'enfouissement des déchets nucléaires près de chez vous?

«En matière de gestion des déchets, il n’existe pas d’autres options»

Lyesse Laloui, directeur du Laboratoire de mécanique des sols, EPFL.

Quels sont les critères qui font que c’est un site plutôt qu’un autre qui va être retenu pour l’enfouissement des déchets radioactifs?

S’agissant des déchets hautement radioactifs, on privilégie de grandes profondeurs, dans des zones qui sont très faiblement tectoniques, où l’on imagine qu’il ne va rien se passer sur des centaines de milliers d’années. Ni tremblement de terre ni érosion de la montagne qui ferait que les déchets se retrouveraient un jour en surface. On va enfouir ces déchets à des profondeurs de 400 à 500 mètres, de telle sorte que rien ne filtre, que pas le moindre radionucléide ne puisse remonter en surface. Les roches les plus adaptées pour cela sont les argiles Opalinus qu’on trouve un peu partout en Suisse. C’est une argile qui s’autocicatrise, qui va se refermer elle-même une fois qu’on creuse et qui est imperméable. L’eau et les radionucléides ont beaucoup moins de chances de pouvoir les traverser que d’autres matériaux.

C’est la meilleure roche que l’on ait en Suisse ou la meilleure roche en soi?

Beaucoup de pays ont opté pour le même genre d’argile, en France par exemple à Bure ou encore en Belgique. Personnellement, je ne vois pas d’autres matériaux qui pourraient idéalement offrir de meilleures conditions. C’est donc plutôt une chance que d’en avoir en Suisse.

Pensez-vous que cela suffise à rassurer, à faire que les populations accepteraient ce genre d’installation près de chez eux?

C’est un réflexe naturel, humain, que ce soit vis-à-vis des déchets nucléaires, des éoliennes, des antennes pour la G5 ou du voisin qui se construit un étage supplémentaire: personne n’aimerait avoir quoi que ce soit devant chez lui.

Cette roche garantit-elle par exemple que les nappes phréatiques ne soient pas contaminées?

À ces profondeurs, on est très loin des nappes phréatiques. On peut parler de conditions de sécurité extrêmes. Après, je ne sais pas si «garantie» est le mot qui convient. Quand on parle d’ingénierie, par exemple pour un immeuble, il n’y a pas de garantie. Ce que l’on fait, c’est d’offrir les meilleures conditions, le meilleur savoir dont on dispose pour que cela marche. Et puis il faut comprendre qu’aujourd’hui en matière de gestion des déchets il n’existe pas d’autres options.

Bref, il n’y a pas le choix...

On va renforcer en tout cas la sécurité en adoptant un système dit de multi-barrières. Les déchets sont mis dans des fûts, sont vitrifiés. Les fûts sont entourés d’une bentonite qui a la caractéristique de gonfler dès qu’elle entre en contact avec l’eau et ferme ainsi tous les espaces. La troisième barrière c’est l’argile dont on parlait tout à l’heure.

Dans combien de temps la caverne nucléaire sera-t-elle opérationnelle?

Les déchets à haute radioactivité émettent beaucoup de chaleur au début. On va donc devoir commencer par les refroidir en les mettant dans des piscines. Cette phase de refroidissement dure entre quarante et cinquante ans. Il faut tenir compte du processus politique. Vers 2021, un site unique aura été sélectionné. Vers 2024-2025, la Nagra (ndlr: la société suisse responsable du stockage des déchets radioactifs) présentera son rapport au Conseil fédéral. Cela va passer au Parlement, puis probablement en votation, vers 2027-2028. C’est vers 2030 que l’on commencera les premières opérations de réalisation. Il faut compter à peu près septante ans pour avoir un premier site de stockage en fonction. Enfin, il sera toujours possible de récupérer les déchets les deux cents premières années si des problèmes apparaissent ou que de nouvelles techniques sont découvertes pour leur traitement ou leur utilisation. 

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