27 mai 2016

La chouette effraie sous la loupe

Autrefois clouée sur les portes de grange, la chouette effraie est aujourd’hui étudiée sous toutes les coutures par des chercheurs de l’Université de Lausanne. Car ce rapace au faciès fantomatique n’a pas encore livré tous ses secrets.

Un couple de chouettes effraies
Un couple de chouettes effraies. (Photo: Jeremy Bierer)

Un petit utilitaire blanc s’arrête près d’une remise, non loin du village d’Ependes (VD). A son bord, une équipe de l’Université de Lausanne (UNIL) qui va s’enquérir, ce matin-là, de l’état sanitaire de quelques chouettes effraies . Une mission qui s’étale de mi-février à novembre, soit de la première ponte au dernier envol. «Nous avons installé environ quatre cents nichoirs dans une zone de 1000 km2 s’étendant de Lausanne à Morat et de Moudon à Baulmes», précise Alexandre Roulin, responsable de ce projet et professeur à la Faculté de biologie et médecine de l’UNIL.

Un couple de chouettes effraies se prête à un examen complet. L’opération durera près d’une trentaine de minutes. (Photo: Jeremy Bierer)

Sous le regard acéré d’un faucon crécerelle qui joue avec les courants pour faire du surplace, Kim Schalcher obstrue la sortie du nichoir 289 à l’aide d’une sorte de grand filet à papillons. Son comparse Robin Séchaud grimpe prestement sur l’échelle, ouvre une petite trappe et surprend un couple d’effraies dans son intimité. «Lors de notre dernier passage, il y avait sept œufs et là les petits ont disparu», commente ce doctorant en redescendant prudemment les échelons. «Ils n’ont pas résisté au froid ou alors c’est un nouveau mâle et il s’est débarrassé de la nichée, avance Alexandre Roulin. Enfin, on ne sait pas tout ce qui se passe dans ces abris la nuit…»

Travail respectueux

Pas le temps de se perdre en conjectures, Robin commence par faire une prise de sang. «Pour mesurer l’hormone du stress et aussi pour dessiner un arbre généalogique de ces chouettes grâce à leur ADN.» Ensuite, check-up complet: poids, longueur du bec, des serres et de certaines plumes, structure et couleur du plumage, etc. Des données que sa collègue Lisa Poncet reporte sur un formulaire standard. Enfin, ces rapaces sont immortalisés dans un photomaton bricolé par les biologistes de l’UNIL.

Les scientifiques font passer un check-up complet aux rapaces.(Photo: Jeremy Bierer)

Le tout dure une petite demi-heure. Et le plus étonnant, c’est que ces drôles d’oiseaux au masque inexpressif se prêtent à cet examen, pratiquement sans broncher. «On leur met quand même la tête dans un sac pour qu’elles ne s’affolent pas, mais c’est vrai qu’elles sont très dociles. Il faut dire aussi que l’on travaille respectueusement. A certaines périodes, par exemple, on ne va les voir que la nuit afin d’éviter de trop les perturber. Nous sommes vraiment sensibles à leur bien-être.» Le teint pâle et les cernes de Robin confirment ses propos.

Le second nichoir à inspecter se trouve à quelques kilomètres de là, à Essertines-sur-Yverdon (VD) plus précisément. Alexandre Roulin profite du trajet pour nous parler des travaux qu’il mène en collaboration avec une vingtaine de chercheurs et d’étudiants de l’UNIL. «En fait, c’est parti d’une question toute bête: pourquoi y a-t-il des chouettes au poitrail blanc et d’autres au poitrail roux, et à quoi ça sert?» Une question toute bête en effet, mais qui occupe l’esprit de ce spécialiste en écologie et évolution depuis maintenant trente ans.

On recense notamment le nombre de points foncés qui mouchettent la partie ventrale de la chouette. Les mâles semblent préférer les femelles les plus tachetées. (Photo: Jeremy Bierer)

Fin connaisseur de l’effraie des clochers, ce Fribourgeois pense – et c’est l’hypothèse la plus vraisemblable selon lui – que la teinte du plumage aurait un lien avec les proies que traque ce prédateur. «On trouve plus de roux dans le nord de l’Europe, là où il y a aussi plus de campagnols. Et davantage de blancs dans le sud de l’Europe, là où pullulent souris et mulots. Donc, la couleur doit leur conférer un avantage en matière de chasse.»

Mais pas seulement. «En effet, nous avons constaté que cette variation de coloris, due à la déposition de pigments de mélanine comme chez les humains, avait également une influence sur la régulation de l’appétit et du sommeil, sur la résistance au stress et aux parasites. Nous étudions d’ailleurs avec des gens du CHUV le polymorphisme de la chouette afin de voir quelles implications cela pourrait avoir chez l’homme. A l’avenir, nos recherches pourraient donc se diriger également vers le biomédical.» Novartis a déjà manifesté son intérêt pour ce volet.

Kim Schaler obstrue la sortie d'un nichoire à l'aide d'un filet.(Photo: Jeremy Bierer)

Nous sommes arrivés. Un petit trou sur la façade de l’écurie trahit la présence du nichoir 413. Celui-ci est volontairement placé loin de l’habitation principale. Histoire de ne pas effaroucher les rapaces et également de ne pas troubler le sommeil des agriculteurs. «Nous avons observé que les oisillons discutaient toute la nuit, qu’il y avait d’âpres négociations au sein de la fratrie au sujet de qui aurait l’accès prioritaire à la nourriture, leurs relations sociales sont assez sophistiquées.»

De la fidélité des chouettes

Nouvelle visite de routine donc pour Robin, Kim et Lisa. Cette fois-ci, un seul spécimen à étudier sous toutes les coutures: une jeune femelle qui a pondu cinq beaux œufs blancs. Les biologistes lui font passer la batterie de tests habituelle, recensant au passage le nombre de points foncés qui mouchettent sa partie ventrale. «On a remarqué que les mâles préféraient les femelles les plus rousses et les plus tachetées, comme si ces caractéristiques étaient un gage de qualité.»

Robin Séchaud examine une chouette. Sa collègue Lisa Poncet reportes toutes les données sur un formulaire. (Photo: Jeremy Bierer)

Le mâle justement, où se planque-t-il? «Il peut sommeiller dans les parages ou se trouver à 4 km d’ici, à proximité d’une autre nichée.» Nous qui pensions que l’effraie des clochers était… monogame. «En théorie, oui. Mais il arrive qu’un mâle ait deux femelles en même temps. C’est rare parce qu’il aura alors deux familles à nourrir.» Et Madame, est-elle fidèle? «Pas vraiment. La moitié des femelles, qui font une seconde ponte, changent de partenaire pour raccourcir le temps entre les deux nichées.» Une tromperie pour la bonne cause, quoi!

Au terme des examens, la «dame blanche», comme on l’appelle aussi, est reconduite à son doux logis avec les égards qui lui sont dus. Les œufs ont besoin de sa chaleur. Et nous, d’un bon café.

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