11 janvier 2018

JO: la Corée du Sud expliquée aux Suisses

Du 9 au 25 février 2018, Pyeongchang accueillera les Jeux olympiques d’hiver. Pourtant, personne ne connaît cette ville sud-coréenne et encore moins la façon de vivre de ses habitants. Des Coréens de Suisse lèvent un coin du voile sur un pays encore mal connu.

Yona Lee
Ce qui manque à Yona Lee en Suisse, c’est le côté dynamique de la Corée.

Que sait-on de la Corée du Sud? Sinon qu’elle est dotée au nord d’un voisin du genre casse-pieds, qu’elle fabrique des voitures et des tonnes d’électroniques? Qu’éventuellement le boom économique que connaît le pays depuis les années 1980 s’accompagne aussi d’une déferlante culturelle impressionnante, notamment dans le cinéma et la musique? L’idéal olympique étant de rapprocher les peuples, l’occasion était belle d’en savoir un peu plus.

Elisa Shua Dusapin: «Le gouffre entre les générations est plus grand qu’en Europe»

Elisa Shua Dusapin, écrivaine, Bienne.

Elle s’est fait connaître l’an dernier avec un premier roman vite couvert de prix, «Hiver à Sokcho», qui se déroule dans la province même où les Jeux auront lieu (le livre est disponible sur exlibris.ch). Née d’un père français et d’une mère coréenne, Elisa Shua Dusapin a grandi «entre la France et la Suisse, mais en ne parlant pratiquement que coréen et en participant à tous les rituels traditionnels avec mes grands-parents, en Suisse depuis les années 1970».

Elle se rend pour la première fois en Corée à l’âge de 13 ans et ce voyage est une révélation: «Ma famille n’était plus l’exception. J’ai vu mes grands-parents se transfigurer, et découvert dans ma mère une femme que je ne connaissais absolument pas.» Elle constate aussi, après avoir passé quelques mois à l’université de Séoul, un gouffre entre les générations bien plus prononcé qu’en Europe:

C’est une société qui évolue extrêmement vite depuis cet essor économique incroyable qui s’est passé dans les années 1980.

Elisa Shua Dusapin

«La Corée aujourd’hui c’est le temple de la consommation et les valeurs ancestrales du confucianisme se retrouvent dans un choc perpétuel avec cet ultralibéralisme venu des États-Unis.» Ce qui n’empêche pas les jeunes de se monter «très fiers d’être coréens, même si on peut se demander ce que cela peut signifier quand toutes les traditions sont balayées.»

Du confucianisme cependant, explique- t-elle encore, est restée l’idée de perfection. Qui se retrouve par exemple dans «l’obsession des jeunes pour la chirurgie esthétique, alors que le confucianisme prônait simplement l’harmonie entre le corps et l’esprit». De là on glisse facilement à la volonté d’être le meilleur. «J’ai l’impression que ces valeurs ancestrales exigeant le respect aux aînés et une déférence absolue ont été utilisées pour convaincre les gens de travailler au redressement du pays.»

Avec des résultats pas tous enchanteurs: «La Corée du Sud est un des pays où le niveau de stress est le plus élevé. J’ai vu dans les universités des taux de suicide très importants.»

Elisa Shua Dusapin a choisi pour cadre de son livre la station balnéaire de Sokcho en raison de son atmosphère particulière: «C’est la seule ville de Corée du Sud qui abrite des réfugiés du Nord.» L’idée d’une réunification semble pourtant bien loin: «Les anciennes générations la voient comme un rêve utopique tandis que les jeunes n’en veulent absolument pas, considérant que ce serait une catastrophe économique et sociale.»

Même si la romancière ne goûte pas l’esprit de compétition des Jeux, elle se réjouit néanmoins qu’ils aient lieu dans cette province «qui a été la plus laissée-pour-compte lors de l’urbanisation du pays, où que tout s’est concentré autour des grandes villes comme Séoul ou Busan. Séoul c’est la ville de l’ultra-contemporanéité, mais dès qu’on s’en éloigne, on tombe sur des villages qui ont l’air de sortir du tiers monde.»

«Donald Trump nous inquiète plus que la Corée du Nord»

Jae Sung Lim et Min Wook Kim, 26 et 23 ans, restaurateurs, Genève

Une odeur de grillades surgit dès que l’on ouvre la porte. Au restaurant Le Séoul du quartier des Pâquis, à Genève, chaque table arbore un barbecue coréen. Entre deux bouchées de bœuf bulgogi, les clients avalent un peu de kimchi. «Piquant, acide, addictif, c’est un incontournable, souligne Jae Sung Lim, le patron du restaurant.

Né à Séoul, Jae Sung Lim est arrivé à l’âge de 6 ans en Suisse où il a effectué sa scolarité, avant de repartir dans la capitale coréenne pour son lycée. Aujourd’hui âgé de 26 ans, il a repris la patente de l’établissement familial, ouvert par son père en 2005. Il y travaille avec Min Wook Kim, un Coréen de 23 ans venu à Genève l’an dernier pour étudier la communication. Depuis son arrivée, Min Wook Kim constate qu’ici son pays est encore mal connu. «Les gens que je rencontre voient à peu près ce qu’est la Chine, mais ignorent beaucoup de la Corée.» Selon lui, les Jeux de Pyeongchang permettront à tous de découvrir son pays et sa culture. À commencer par son art culinaire.

La cuisine coréenne traditionnelle est plus légère que la chinoise, mais plus goûteuse que la japonaise.

Jae Sung Lim

Les Coréens en mangent tous les jours. Mais aujourd’hui, de plus en plus de jeunes se tournent vers la cuisine «fusion», qui mélange les cultures dans une même assiette, explique-t-il. À Séoul, de nombreux restaurants proposent par exemple de la pizza au bulgogi, ce bœuf mariné dans une sauce soja. On trouve aussi de la carbonara Tteokbokki, où les pâtes sont remplacées par des gâteaux de riz. Jae Sung Lim préfère, lui, déguster un bon chimaek. «C’est le poulet frit à la coréenne. Plus croustillant et servi avec une sauce piquante et sucrée traditionnelle. C’est délicieux et l’on peut s’en faire livrer 24 heures sur 24.»

Il faut dire qu’à Séoul, tout est très rapide, même lorsqu’il s’agit de s’alimenter. «Quand on mange avec mes amis, on ne parle presque pas. En cinq minutes le plat est là et vingt minutes après tout le monde a terminé», explique le jeune patron.

À ses heures perdues, Jae Sung Lim pratique le snowboard. Mais il préfère les pistes suisses où «la neige est meilleure», même si, en Corée, «l’avantage est que l’on peut skier jusqu’à 4 heures du matin». Lui qui n’avait jamais entendu parler de Pyeongchang avant les Jeux olympiques d’hiver se réjouit surtout de regarder si son pays décrochera une nouvelle médaille d’or au patinage de vitesse, comme en 2014.

Les deux jeunes hommes se montrent confiants quant à la menace nord-coréenne. «Si on la laisse tranquille, la Corée du Nord ne fera rien. Nous, ce qui nous inquiète, c’est plutôt le comportement de Donald Trump. Si pour nous Pyongyang n’est pas un ami, elle n’est pas non plus un ennemi. Il existe des différences culturelles entre eux et nous, mais nous partageons aussi beaucoup de choses, à commencer par la langue.»

Yona Lee: «Nous sommes un peu les Italiens de l’Asie»

Yona Lee, designer, Lausanne

La Suisse, Yona Lee n’y était d’abord venue que pour quelques mois. Cette fille de diplomate coréen, née à Séoul, a passé son enfance dans divers pays – Brésil, Portugal, États-Unis. Après des études de design à Séoul, des contacts dans des bureaux d’architectes la conduisent à Genève pour des stages. De fil en aiguille, la voici qui s’inscrit à l’ECAL, l’école cantonale d’art de Lausanne, pour un master. Elle se voit proposer une place dans une agence, puis décide de devenir indépendante, travaillant d’abord à la maison, puis créant son agence à Lausanne.

Le plus difficile pour les Coréens ici, au début, c’est la relation avec les gens, cela prend plus de temps, si je compare aux autres cultures que j’ai connues. Et je parle simplement de connaître les gens, pas d’une amitié profonde.

Yona Lee

La nourriture ne lui a posé de problème que les premiers mois. «Aujourd’hui je suis une grande amatrice de fondue et de fromage. J’ai même découvert qu’avec la fondue ou la raclette, le kimchi, le traditionnel chou fermenté aux épices, formait une combinaison incroyable et remplaçait avantageusement le cornichon.»

Si une chose lui manque de la Corée dans sa vie en Suisse, ce serait «le côté dynamique, ça bouge à une grande vitesse là-bas, il y a toujours des choses à faire, beaucoup plus d’interactions avec les gens». D’autant que les Coréens seraient de nature plutôt passionnée. «Nous sommes un peu les Italiens de l’Asie, nous aimons beaucoup nous exprimer, les relations avec les gens sont ce qu’il y a de plus important pour nous.»

Yona Lee s’avoue fan de sport et compte parmi ses clients différentes fédérations – lutte, basketball, rugby. À la suite de son fils de 10 ans, elle s’est prise de passion pour le hockey sur glace, qu’elle pratique à Lausanne dans deux équipes, une féminine et une mixte. «Je suis d’ailleurs en train de chercher des billets pour assister à des matchs de hockey du tournoi olympique.»

Céline Chevalier: «Pour les Coréens, le sport a surtout une fonction de visibilité sociale»

Céline Chevalier, présidente de l’Association Suisse Corée et de la Chambre de commerce Suisse-Corée.

Céline Chevalier, est-ce que ces Jeux sont importants pour la Corée du Sud?

Je ne pense pas que les Jeux d’hiver en soi l’intéressent, mais ils sont néanmoins importants pour la visibilité et la position stratégique internationale du pays. Séoul est la troisième ville au monde la plus visitée par les businessmen.

Cette région de Pyeongchang, comment pourrait-on la décrire?

Ça n’a rien à voir avec les Alpes, ce sont des collines plutôt que des montagnes, à des altitudes maximales en dessous de 2000 mètres. La Corée est située à peu près à la même latitude que la Grèce. Il y a des hivers bien sûr, mais jamais comme on les connaît en Suisse. Avec le réchauffement climatique en plus, ce sera de la neige artificielle, il ne faut pas se leurrer.

Les Coréens sont-ils des passionnés de sport?

Le sport a surtout une fonction de visibilité sociale, c’est un signe de réussite. Les Coréens sont élitistes. Pour eux il n’y a pas de notion de hobby. C’est plutôt: je pratique un sport à fond pour être le meilleur. Les notions de jeux ou de se faire plaisir ne comptent pas vraiment.

Pyeongchang n’est pas très éloigné de la Corée du Nord. Les tensions actuelles inquiètent-elles les Coréens?

Il y a deux visions. D’abord ceux qui en profitent pour faire du business et qui jouent la catastrophe, l’alarmisme, qui sont déjà en train de préparer des plans et se font de l’argent avec les stratégies d’évacuation en cas de guerre. Et puis il y a tous ceux qui vous diront que tonton Kim fait des siennes comme d’habitude et qui ne sont pas très inquiets.

Les Coréens connaissent-ils bien la Suisse?

Peu de gens le savent, mais l’armée suisse est présente, avec d’autres, sur la ligne de démarcation militarisée pour maintenir la paix entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. C’est une des raisons pour lesquelles les Coréens aiment la Suisse. Mais c’est surtout la Suisse d’il y a cinquante ans qu’ils connaissent, la Suisse de Heidi, qu’ils voient comme un paradis sur terre. Quand ils viennent ici pour des études, des stages ou pour y vivre, tous déchantent. Ils jugent les Suisses incroyablement peu ouverts, trouvent que tout est lent, trop petit, que la mentalité des Suisses est difficile à comprendre.

Que diriez-vous pour inciter les Suisses à se rendre en Corée du Sud?

Que c’est un pays magnifique à visiter, très dépaysant, qui est passé en un demi-siècle de la destruction totale, après la guerre, à ce qu’il est devenu aujourd’hui, à savoir le cinquième pays du monde en termes de pouvoir d’achat. Les Coréens sont très accueillants, très serviables et aiment partager leur quotidien avec les étrangers.

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Alexandre Jollien a un peu souffert du mal du pays lorsqu’il était en Corée... La langue, 
la cuisine , mais surtout ses amis, lui ont manqué.

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