6 août 2012

«La fessée est un fossile comportemental!»

Les ouvrages sur la fessée sont à la mode. Spécialiste de la famille, Christine Barras livre une réflexion sur le mélange grinçant entre l’éducation actuelle faite de dialogues et les restes d’un dressage à la dure. Qui perdurent.

Christine Barras dans son bureau
Christine Barras: « L’éducation est une suite d’erreurs à rattraper»
Temps de lecture 9 minutes

Il n’y a encore pas si longtemps, les règles servaient à frapper les doigts des élèves indisciplinés et les tape-tapis les fesses des enfants désobéissants. Aujourd’hui, depuis que Françoise Dolto est passée par là, qui a relevé la valeur et le respect de l’enfant en tant que personne ainsi que l’importance de la parole, les parents privilégient le dialogue et la négociation. Cela n’empêche pas quelques paires de claques et fessées de se perdre en chemin. Dans son ouvrage Sociologie de la fessée (voir encadré), Christine Barras, spécialiste de la famille d’origine fribourgeoise et installée à Bruxelles, livre un état des lieux qui s’appuie sur une enquête auprès de 237 étudiants.

Pourquoi avoir choisi ce thème?

C’est une vieille histoire. Il y a sept ans, je devais faire une recherche à l’Université de Mons, en Belgique, sur les familles maltraitantes. Je n’aimais pas cet intitulé qui sous-entendait des familles pauvres avec des problèmes d’alcoolisme, de chômage et autres calamités, et donc forcément aussi avec de la maltraitance. Pour moi, elle existait dans tous les milieux, plus ou moins cachée, parfois pas seulement des coups, mais aussi des mots, des humiliations. Et la fessée illustrait bien cela.

Comment cela?

On ne peut pas dire qu’une fessée soit de la maltraitance, mais c’est un coup qui peut faire mal physiquement et/ou psychologiquement.

La fessée n’est donc pas liée à l’appartenance sociale?

Non, on ne peut pas le dire. La fessée est une pratique présente partout. Je travaille dans le domaine du soutien à la parentalité et on voit souvent cette problématique chez des familles pauvres. Mais c’est justement parce qu’on travaille avec des familles défavorisées, qu’elles sont sous la loupe, qu’on le constate. Les familles aisées, on les connaît moins. Mais c’est vrai que des conditions sociales difficiles amènent davantage de stress: c’est un facteur qui favorise la maltraitance.

Vous avez interrogé des étudiants sur le thème de la fessée, que leur avez-vous demandé?

Je les ai interpellés avec des phrases du même style que les proverbes, sur lesquels j’avais déjà travaillé: «Qui aime bien châtie bien» ou «La meilleure autorité est celle qui s’impose d’un simple regard». Les étudiants devaient répondre par oui ou par non. Parmi les quarante-cinq questions, l’une leur demandait s’ils avaient déjà reçu des fessées, pour voir si ça pouvait avoir une influence sur leurs opinions.

Et ça en a?

L’expérience personnelle d’une fessée de temps en temps amène davantage de tolérance à l’égard de ce geste qui, dans les souvenirs, est rationalisé, justifié («Je l’avais bien mérité»). Lorsqu’il s’agit d’une pratique éducative courante (les parents étaient très sévères, voire maltraitants), il arrive que les enfants, devenus grands, se rallient à cette façon de faire, comme s’ils préféraient justifier leurs parents plutôt que les accuser.

Donner une fessée à un enfant, est-ce un acte 
de maltraitance? Les avis divergent. (Photo: Masterfile)
Donner une fessée à un enfant, est-ce un acte 
de maltraitance? Les avis divergent. (Photo: Masterfile)

Que ressort-il de l’enquête?

Les étudiants privilégient la parole, ça correspond à l’éducation actuelle: il y a eu Françoise Dolto et maintenant, en tant que parent, on parle. Même après avoir donné une fessée, d’ailleurs. Dans le temps, on se taisait. Un grand changement est acquis, mais la fessée est toujours là: c’est un fossile comportemental! La trace, le reste d’une éducation qui était extrêmement sévère.

Les étudiants de votre enquête, c’est-à-dire les jeunes parents d’aujourd’hui, ne la condamnent-ils pas?

Pour eux, la question de la loi est importante. Pas forcément dans l’idée d’interdire la fessée comme c’est le cas en Suède qui condamne tout châtiment corporel au sein de la famille. Mais que la fessée ne soit pas quelque chose qui puisse s’appliquer n’importe comment. Seulement un quart des étudiants était absolument contre la fessée; les trois quarts favorables à un usage léger de ce geste. Ça rejoint d’ailleurs les recherches actuelles qui disent que les parents ont recours à la fessée quand bien même ils n’aiment pas ça.

Comment expliquez-vous cette ambiguïté?

Les modèles éducatifs, comme les modèles de société, ne se remplacent pas du jour au lendemain. Il reste toujours des zones de résistance. Les parents doivent apprendre à interroger leur pratique, ce qui ne va pas de soi. En outre, il y a des arguments valables dans les deux camps. Pour les défenseurs de la fessée, les parents doivent avoir leur place de parent, et c’est une manière d’y arriver. Pour ses détracteurs, la fessée est même interdite entre adultes, donc on ne va pas frapper des enfants: un chef ne peut pas taper ses employés par exemple. Il y a un siècle et demi, c’était courant qu’un patron frappe son apprenti. A l’école aussi, le châtiment corporel était normal. Il ne reste que le domaine de la famille et c’est en voie de législation.

Certains disent que l’Etat ne doit pas mettre le nez dans les histoires de famille…

Autrefois, il y avait l’Eglise et l’école qui y mettaient leur nez. Plus aujourd’hui…

Vous êtes donc pour une loi sur la fessée?

Oui, un peu sur le modèle de ce qui se fait en Allemagne: c’est inscrit dans le code civil, mais pas dans le code pénal. Chez nous, la loi n’est pas claire. Interdire nommément les coups dans la famille serait un symbole qui me paraîtrait important. Mais les arguments contre cette législation sont aussi intéressants: le fait de dire qu’on devient trop procédurier ou que ça favoriserait la délation. Pourtant, ce n’est pas parce qu’il y a des erreurs judiciaires qu’il ne faut pas de loi…

Et où en est-on côté juridique?

C’est en cours. La question revient régulièrement sur le tapis, en Suisse, en France ou en Belgique. Dans les pays anglo-saxons en revanche, ils n’y sont pas très favorables. En Angleterre, on donne encore des coups dans les écoles.

Votre livre veut-il délivrer un message?

Non, je voulais faire un état des lieux, mais sans message moralisateur. Ce n’est pas en culpabilisant ou en infantilisant les parents qu’on fera bouger les choses. Je voulais montrer comment cet héritage ancien qu’est la fessée et l’éducation actuelle cohabitent aujourd’hui dans un mélange un peu grinçant.

Peut-on aider les parents?

Il y a énormément d’angoisse chez les parents d’aujourd’hui, tant pour la question de la fessée que s’ils trouvent un sachet de cannabis dans le cartable de leur enfant. Les parents ont peur. Les jeunes sont sollicités par la société de consommation, dans tous les sens du terme consommation, des achats effrénés jusqu’à la drogue. On ne peut pas changer la société comme ça, mais on peut donner un message aux politiques: je souhaiterais que mon livre serve d’outil pour la réflexion. Les parents savent des choses: ils doivent se faire confiance.

Quel est votre avis personnel sur la fessée?

Je ne pense pas qu’une fessée soit une catastrophe. Mais c’est vrai que ça ne sert à rien d’un point de vue éducatif. Elle peut toutefois empêcher l’enfant de culpabiliser s’il a fait une grosse bêtise.

L’autorité, c’est essayer de tenir le cap et de se calmer.

C’est plutôt les parents qui culpabilisent s’ils lèvent la main sur leur enfant, non?

Les enfants aussi s’ils font quelque chose de mal et qu’ils n’ont pas été punis. Ils ont besoin de limites. Sinon ils vont aller encore plus loin… pour voir jusqu’où ils peuvent aller.

La fessée fait partie de l’autorité alors?

Aujourd’hui, on voit souvent de fausses associations dans les émissions par exemple: par rapport à la Suède, on montre des conséquences épouvantables de la loi avec des parents équipés de bracelets électroniques, voulant dire qu’on va trop loin avec des lois. Et en même temps on voit des enfants qui font n’importe quoi. Comme si la fessée était le symbole d’une autorité réussie. C’est un raccourci de penser que là où il n’y a pas de fessée il n’y a pas d’autorité. Quand on crie sur des enfants, ça ne marche pas. Ça peut juste faire du bien aux parents, mais c’est un signe de débordement.

Comment assied-on son autorité sans tout ça?

C’est quelque chose de très difficile. Il n’y a pas de recettes miracles. L’éducation est une suite d’erreurs à rattraper. L’autorité se construit. Quand on se trompe, il faut faire le point, ne pas trop s’aplatir ou s’excuser devant l’enfant. Mais prendre du recul et réfléchir un peu pour faire mieux la prochaine fois, en essayant d’être cohérent. Quand on donne un ordre et qu’on punit, il faut tenir le cap. L’autorité, c’est essayer de tenir le cap et de se calmer.

Les parents ne sont donc pas calmes?

Aujourd’hui, ils sont stressés. A l’Université de Fribourg, l’Institut de la famille a fait en 2004 une recherche sur la fessée: elle relevait qu’une majorité d’enfants recevaient des coups. Si on peut travailler pour que ça baisse un peu c’est bien. Mais ça ne veut pas dire laisser les enfants faire n’importe quoi.

Vous disiez tout à l’heure que la fessée est interdite entre adultes, mais dans votre livre vous parlez aussi de la fessée érotique…

A chaque fois que j’ai disais préparer un livre sur la fessée, je remarquais des sourires en coin. Et d’ailleurs, quand on tape «fessée» sur internet, c’est surtout des sites sur la fessée érotique qui sortent. Alors j’ai ajouté un chapitre qui parle notamment d’un passage des Confessions de Rousseau dans lequel il raconte avoir gardé le goût de la fessée après en avoir reçu de sa gouvernante. Mais il n’y a pas tellement de liens: ce n’est pas parce qu’on a été fessé enfant qu’on va aimer ça adulte. Selon Freud, il peut y avoir une sorte de plaisir (et de la honte) au spectacle de la fessée. C’est un peu ambigu. Je n’ai pas vraiment creusé le sujet. Je reste très soft…

Photographe: Brigitte Grignet / Agence Vu

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