29 mars 2015

La Gruyère sur un plateau télé

Grande première: avec sa nouvelle série «Anomalia», la RTS s’essaie au fantastique. Tournage marathon jusqu’en avril, avec une riche brochette de comédiens suisses et français. Pour une histoire dans l’air du temps: la confrontation entre médecins et guérisseurs.

Le tournage d'«Anomalia» photo
L'équipe d'«Anomalia» tourne une scène de dialogue entre l'héroïne et son fils.
Temps de lecture 6 minutes

Sur les hauteurs des Sciernes-d’Albeuve, au cœur de la Gruyère (FR), se dresse l’imposant Rosaire. Un ancien préventorium des années 30, grandes verrières et beau dégagement sur la vallée de l’Intyamon. La bâtisse, désormais fermée, est à elle seule un parfait décor de cinéma. Longs couloirs, moquette bleue défraîchie, pianos à tous les étages, portes Art déco, boiseries fatiguées et horloges arrêtées. On croit se promener dans La Montagne magique de Thomas Mann ou Shining de Stanley Kubrick…

Mais on est en fait en plein tournage d’Anomalia, la nouvelle série de la RTS. Une série fantastique, qui trouve son inspiration dans le terroir fribourgeois. L’histoire en deux mots: Valérie (Natacha Régnier), neurochirurgienne de renom, devient médecin-cheffe d’une clinique privée. Son retour au pays va réveiller en elle un double don: celui de connaître le passé et celui de guérir miraculeusement. Deux atouts qui vont l’amener à résoudre des mystères qui dépassent le cadre de la médecine…

Le caméraman filme la scène entre l'héroïne et son fils photo.
Le caméraman filme la scène entre l'héroïne et son fils.

Dans le hall d’entrée, avec sa cage d’ascenseur en fer forgé et ses murs repeints en mauve hôpital, on tourne justement ce matin-là une scène de dialogue entre la neurochirurgienne et son fils (Iannis Jaccoud). Il est 10h30, ça grouille de monde sous les spots, ça s’agite, le caméraman aux mains gantées parle anglais et cherche le bon angle. Les fausses infirmières en blouse turquoise attendent. La maquilleuse et le coiffeur, pinceau et laque à la main, sont prêts à bondir sur la moindre brillance ou la mèche folle qui ne veut pas tenir derrière l’oreille. En tout, une quarantaine de techniciens, une cinquantaine de rôles (dont Jean-Charles Simon, Mercedes Brawand, Claude-Inga Barbey, Didier Bezace) et quelque 380 figurants.

Le réalisateur Pierre Monnard et le producteur Jean-Marc Fröhle photo.
Le réalisateur Pierre Monnard et le producteur Jean-Marc Fröhle.

Fantômes et voyages dans le temps

«On tourne trois à quatre scènes par jour. On filme par axe, cinq plans dans un sens, puis la même chose dans l’autre. Ça permet de gagner du temps. Bien sûr, on pourrait tourner avec deux caméras, comme on l’a fait pour Station horizon, l’été dernier. Mais cela entraîne d’autres complications et cela ne va pas vraiment plus vite», explique Benoît Monney, deuxième assistant du réalisateur. Mais quand le clap retentit, que l’on entend «Action!», tout le monde se concentre et se glisse instantanément dans son personnage.

La comédienne belge Natacha Régnier incarne Valérie, l'héroïne de la série photo.
La comédienne belge Natacha Régnier incarne Valérie, l'héroïne de la série.

D’un seul coup, l’atmosphère change, le film se construit dans le viseur. Arrière-plan incolore, vitrage opaque qui donne aux personnages une existence presque immatérielle. Visages impassibles, économie des gestes, le jeu des acteurs se veut d’une grande sobriété. Le décor dépouillé aux coloris bleutés et froids fait ressortir l’étrangeté des êtres. On pense aux Revenants, série fantastique de Canal+ diffusée en 2012. «Oui, il y a des points communs. Mais Anomalia est moins chorale, on a une héroïne qui porte l’histoire de bout en bout et des voyages dans le temps, des incursions au Moyen Âge, au XIXe siècle. Il y aura aussi des fantômes et des esprits qui reviennent…», dévoile le réalisateur.

Pierre Monnard, 37 ans, quelques spots publicitaires, des clips vidéo et surtout une comédie décalée à son actif, Recycling Lily, est d’un calme olympien. Totalement zen. Il fait refaire les scènes, sans jamais lever un sourcil. «C’est mon travail de ne pas perdre les pédales. Douze semaines de tournage, c’est un marathon! On ne peut pas se permettre de perdre les comédiens en route… Et puis, chaque jour est intense, je n’ai pas le temps de faire de psychanalyse avec eux ni de me lancer dans un laboratoire à la Pialat. Pour moi, le travail avec les acteurs, c’est d’abord une collaboration, une histoire de confiance.»

L'équipe prépare le fils de l'héroïne (Iannis Jaccoud) pour la scène photo.
L'équipe prépare le fils de l'héroïne (Iannis Jaccoud) pour la scène.

La culture des guérisseurs

Originaire de Châtel-Saint-Denis, Pierre Monnard a fait toutes ses classes dans la région. Installé à Zurich, il revient régulièrement en Gruyère et avoue ne jamais rater la Bénichon. Sûr que la thématique du film – conflit entre la science et l’inexpliqué, le monde des faiseurs de secret – lui parle. «J’ai grandi dans cette culture des guérisseurs. Mes grands-parents avaient un petit carnet près du téléphone avec les numéros d’urgence pour les brûlures ou stopper les hémorragies», se souvient le réalisateur. Qui apprécie de pouvoir créer des atmosphères par le biais d’une narration très visuelle. «Il y aura quelques effets spéciaux, mais le fantastique se situe surtout sur le plan psychologique. On le crée avec des lieux très grands et très vides, où l’on sent des présences. On a aussi beaucoup tourné de nuit…»

Dans les coulisses du tournage photo.
Dans les coulisses du tournage.

C’est bien cette ambiance qui flirte avec l’étrange qui a séduit la comédienne belge Natacha Régnier. Quand elle a découvert le scénario de Pilar Anguita-McKay, elle avoue avoir eu un vrai coup de cœur. «J’adore l’écriture fantastique! La seule lecture du texte m’a mise en joie. J’ai aussi aimé Valérie, cette femme forte et sensible, qui a une grande amplitude. Comme j’ai déjà interprété pas mal de rôles dépressifs, j’ai eu envie de jouer ce personnage qui apporte de la lumière aux autres», lâche-t-elle entre deux prises. La comédienne, qui a déjà participé à une trentaine de longs métrages dont La vie rêvée des anges pour lequel elle a eu un César en 1998, a même rencontré des guérisseurs pour préparer son rôle. «J’ai discuté avec Denis Vipret, célèbre magnétiseur fribourgeois. Ça m’a aidée à construire mon personnage.»

Le réalisateur Pierre Monnard juge du résultat photo.
Le réalisateur Pierre Monnard juge du résultat.

Mais déjà, elle file se mettre en place pour la scène suivante, toute l’équipe technique sur les talons. Elle se glisse dans une pièce transformée en cabinet médical. Son fils, blessé au genou, est ausculté par une infirmière (Claude-Inga Barbey), qui constate une guérison miraculeuse. Réglages lumière. On est au cœur du sujet. Une histoire de foi qui semble bien déborder sur les acteurs, qui tourneront ce jour-là avec la même incroyable concentration jusqu’à 18h. «Coupez, on la refait!»

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Photographe: Yannic Bartolozzi

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