14 septembre 2017

Olivier Rouaud: «La maladie d’Alzheimer n’est pas une fatalité»

Olivier Rouaud, neurologue, adjoint à la direction du Centre Leenaards de la mémoire du CHUV, évoque l’importance du diagnostic précoce ainsi que les progrès de la recherche et de la prise en charge de cette maladie dont la Journée mondiale aura lieu le 21 septembre.

Olivier Rouaud
Pour Olivier Rouaud, prévenir l’apparition des symptômes liés à la maladie d’Alzheimer est prioritaire.

Alzheimer, d’où vient ce nom?

D’Alois Alzheimer qui, au début du XXe siècle, a décrit l’état du cerveau d’une patiente de 51 ans qu’il suivait. Elle présentait des troubles de mémoire, du langage et du comportement. A son décès, il a autopsié son cerveau et a décrit les lésions en parlant à l’époque d’une maladie singulière de l’encéphale. C’est quelques années plus tard que l’un de ses maîtres a donné le nom d’Alzheimer à cette maladie.

Qu’arrivait-il aux malades avant cela?

Auparavant, les maladies à expressions cognitives ou comportementales étaient associées à des maladies psychiatriques. Et les patients n’étaient pas identifiés. Grâce à l’évolution des techniques au microscope et à de meilleures connaissances sur les maladies infectieuses, vasculaires et dégénératives, on a pu les distinguer malgré des signes pathologiques assez proches. A noter que ce n’est que récemment que l’on a pu déterminer que la patiente d’Alois Alzheimer souffrait d’une forme génétique familiale, la plus rare, d’Alzheimer.

Cette forme génétique est en effet beaucoup moins fréquente, n’est-ce pas?

Moins de 1% des cas pour ce qui concerne des personnes ayant une anomalie sur un des trois gènes connus. Cela touche des gens jeunes, pour la plupart de moins de 55 ans.

On parle de facteurs de risque...

Oui, il y a des facteurs de risque non modifiables et modifiables. Pour les premiers, on peut citer l’âge, le genre et le terrain génétique.

Olivier Rouaud, neurologue

Les femmes sont plus touchées, non?

Absolument, l’explication principale est liée à leur espérance de vie plus élevée, mais certaines études soulèvent d’autres hypothèses qui sont à ce jour l’objet de débats.

Quels sont les facteurs de risque dits modifiables?

Cela correspond à ce tout ce qui peut agresser et fragiliser le cerveau ou agir en faveur de la maladie comme les facteurs de risque vasculaires tels que l’hypertension artérielle, le diabète, l’hypercholestérolémie ou le tabagisme. La péjoration des organes sensoriels, à l’origine d’une hypoacousie par exemple, induisent une moindre stimulation du cerveau. Tous ces facteurs, s’ils sont détectés, peuvent être corrigés et cela aura un effet favorable sur le cerveau, ce qui lui permettra de maintenir ses systèmes de compensation. Ces systèmes sont aussi favorisés par la stimulation cognitive, l’exercice physique régulier, une alimentation saine, un bon sommeil, les interactions sociales et l’engagement social.

Quel est l’impact de la diminution de ces facteurs de risque sur la survenue de la maladie?

Une étude récente estime qu’agir sur ces facteurs de risque modifiables pourrait potentiellement réduire de 35% le risque de démence. Ce qui est quand même important. Il est d’ailleurs à noter que selon plusieurs études européennes et nord-américaines concordantes, il existe une diminution des nouveaux cas de démence, en proportion, chez les plus de 65 ans d’aujourd’hui par rapport à ceux d’il y a vingt ans. Même si, en valeur absolue, le nombre de cas croît du fait d’une augmentation de la population âgée. Alors qu’il n’existe aucun traitement curatif, l’explication avancée est que les sujets de plus de 65 ans d’aujourd’hui ont en moyenne un plus haut niveau d’éducation. Cela ne protège pas le cerveau des lésions, mais cela diffère l’apparition des symptômes.

On estime à 300 000 le nombre de personnes touchées par la démence et Alzheimer en Suisse en 2050. Si le traitement miracle bute sur la complexité du cerveau, des connaissances toujours meilleures de ce fléau et une prise en charge de plus en plus ciblée permettent actuellement de mieux vivre avec la maladie.

A ce sujet, pourquoi parle-t-on de dix à vingt ans entre le déclenchement de la maladie et l’apparition des symptômes?

La maladie d’Alzheimer est une maladie cérébrale chronique caractérisée par le dépôt progressif et asynchrone de deux types de lésions dans le cerveau: la pathologie amyloïde, qui semble survenir assez tôt, au milieu de la vie, et qui correspond à des dépôts de protéines toxiques que le cerveau essaie de réguler en l’accumulant sous forme de plaques. Cela rend le cerveau vulnérable à un processus de neurodégénérescence, lié quant à lui à une autre protéine appelée protéine Tau. Lorsque la concentration de ces deux protéines dépasse le seuil de compensation du cerveau, les premiers symptômes apparaissent. On estime ce temps, correspondant à une longue phase dite pré-clinique et non symptomatique, entre quinze et dix-huit ans. Le stade clinique correspond au départ à quelques troubles cognitifs qualifiés de légers qui évoluent progressivement pour aboutir à des troubles plus importants à l’origine de la perte d’autonomie de l’individu.

On peut dire aujourd’hui que cette maladie du cerveau est une maladie chronique, qui débute au milieu de la vie et que le risque de l’exprimer est principalement lié à l’augmentation de l’espérance de vie, modulée par les facteurs de risque et protecteurs évoqués plus haut.

Olivier Rouaud, neurologue

D’où l’intérêt de la détection précoce?

Oui, il est recommandé de faire le diagnostic au moment opportun. Réaliser un diagnostic précocement permet de mettre en place un plan de soins global, ayant pour but de maintenir l’autonomie de la personne dans son environnement, de la protéger du fait de sa vulnérabilité et d’anticiper au mieux les complications qui pourraient émailler l’avenir du malade et de sa famille.

A quel moment interviennent les consultations de la mémoire, qui se sont développées un peu partout, dont ici au CHUV?

Lorsqu’un patient présente une plainte cognitive, ou si son entourage remarque un changement de sa mémoire, de ses capacités de langage ou du comportement, il est conseillé d’en parler à son médecin traitant. Si ce dernier le juge opportun, il demande un avis spécialisé auprès d’un neurologue ou d’un centre mémoire.

La prise en charge existe-t-elle à n’importe quel âge?

La maladie d’Alzheimer n’est pas une fatalité. On peut devenir centenaire et ne présenter aucun trouble cognitif. La maladie d’Alzheimer concerne en général des personnes de plus de 65 ans, mais peut affecter des plus jeunes dans de rares cas. Faire ce diagnostic a donc autant son intérêt chez une personne relativement jeune que chez une personne plus âgée. Par contre, les modalités de la démarche diagnostique et du plan de soins tiendront compte du contexte. D’autre part, on va également vérifier qu’il n’y a pas d’autres maladies en cause. A partir du moment où il y a une plainte cognitive, il faut l’explorer. En effet, tout trouble de mémoire n’est pas synonyme de maladie d’Alzheimer. Parmi les patients qui consultent au sein d’un centre mémoire, seuls un quart environ en souffrent. D’autres causes peuvent être à l’origine de troubles de mémoire comme des apnées du sommeil, une dysfonction de la thyroïde, d’autres maladies apparentées, etc. Même s’il n’existe pas de traitement curatif, on ne doit pas négliger les troubles cognitifs liés aux maladies dégénératives. En effet, on ne soigne pas de la même manière un diabète chez quelqu’un qui a des troubles cognitifs que chez un sujet qui en est indemne.

Il n’est jamais trop tard pour travailler sa mémoire?

Nous savons désormais qu’il existe une plasticité cérébrale toute la vie et pas seulement dans la jeunesse. Il est ainsi possible, si on y trouve de l’intérêt ou du plaisir, toute sa vie d’apprendre une langue étrangère, une danse ou un instrument de musique. Favoriser l’interaction sociale et éviter la solitude, notamment chez les personnes âgées, améliore significativement les choses.

Peut-on quantifier les risques de tomber malade à un âge donné?

Comme la maladie apparaît de manière multifactorielle, sauf dans les rares cas génétiques, c’est difficile à dire pour un individu donné. De manière globale, on parle d’une prévalence de 5% chez les sujets de plus de 65 ans et d’environ 20% chez les plus de 80 ans.

Olivier Rouaud: «Faire ce diagnostic a donc autant son intérêt chez une personne relativement jeune que chez une personne plus âgée.»

Des voix, certes minoritaires, dénoncent une approche actuelle qu’elles qualifient d’uniquement «biomédicale», avec entre autres la recherche pour l’instant vaine d’un traitement. Qu’en pensez-vous?

Elles ne sont pas à mettre en opposition. L’approche psychosociale, appelée autrefois non médicamenteuse, a tout son intérêt, et nous venons d’en évoquer certains points. Reste qu’il y a des lésions dans le tissu cérébral de ces malades. Les approches sont complémentaires, certaines sont orientées sur la maladie, d’autres sur les symptômes et d’autres sur le malade. Ces approches me semblent cohérentes, c’est le timing de leur mise en œuvre qui varie en fonction du moment et la recherche doit poursuivre ses efforts dans ces directions.

En matière de recherche, l’immunothérapie semble là aussi prometteuse…

Absolument, même si les résultats des études sur le sujet ont été décevants, ils nous ont appris beaucoup de choses. Il faut poursuivre dans cette voie, mais selon d’autres modalités et avec une stratégie différente. Dépister et traiter avant l’apparition des symptômes pour soit prévenir la maladie, soit prévenir les symptômes qui y sont dus sont devenus les objectifs prioritaires. L’enjeu n’est pas uniquement scientifique et médical, il est également sociétal et politique. D’où l’intérêt d’une journée mondiale comme celle du 21 septembre où les acteurs des soins, de la recherche, des réseaux de santé, les institutions, les tutelles et les associations de familles sont très impliqués.

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