22 juin 2017

La mode des graines en bibliothèques

Une nouvelle tendance essaime un peu partout en Suisse romande: les grainothèques. Un petit coin vert au milieu des livres pour échanger des semences de fleurs, de légumes ou de plantes aromatiques en toute gratuité.

Ces graines sorties de leur coque sont prêtes à être plantées.
Ces graines sorties de leur coque sont prêtes à être plantées.
Temps de lecture 4 minutes

Entre le rayon BD et les romans, juste une table. Et sur la table une boîte à casiers, remplie de sachets multicolores. Des petits paquets bruns, des enveloppes blanches, des pochettes rose vif. On se demande quelle poudre de perlimpinpin se cache dans ces menus contenants. Ce sont des graines! Graines de volubilis noires comme des cachous, mini-gousses de radis, semis de roses trémières, akènes d’astéracées…

Oui, depuis mars dernier, la bibliothèque St-Jean à Genève possède une grainothèque, baptisée «1203 Graines» d’après le numéro du code postal. Une belle idée qui a germé dans la tête de Caroline Dommen et Magali Feller, l’une juriste à la main verte et l’autre fan de graines. «Le but est de rapprocher les semences du citoyen et d’amener les gens à jardiner. Il y a même des pots et du terreau à disposition. Un simple balcon suffit, il faut seulement oser se lancer», expliquent les deux passionnées. Qui ont également créé dans la foulée l’association Le Jardin des Délices dans un quartier de Genève «pour cultiver fruits et légumes de façon partagée sans privatiser l’espace public.» Le concept se résume ainsi: prenez soin de la plante, servez-vous tout en en laissant aux autres.

Le coin grainothèque de la bibliothèque Saint-Jean à Genève fait fructifier de nombreux échanges.

Cette tendance communautaire et solidaire est clairement inspirée par le mouvement «les incroyables comestibles», démarré à Todmorden, dans le nord-ouest industriel de l’Angleterre, où quelques fortes têtes ont commencé à semer des légumes partout en ville. Pour Caroline Dommen, cet engouement autour du jardinage est à encourager partout. «C’est l’envie d’avoir une ville comestible! C’est mon rêve, ma vision. Il faut se refamiliariser avec les jardins potagers, favoriser les liens de quartier par le végétal.»

Un trésor accessible sans bourse délier

La grainothèque s’inscrit dans le même esprit et repose sur la totale gratuité: chacun est libre de prendre des graines, «autant qu’il peut en semer», et est invité à en ramener d’autres. Pour encadrer l’échange, une charte engage le jardinier amateur à respecter certains points: les graines doivent être biologiques et non hybrides F1. «Les semences dites F1 font sens dans la logique agricole, qui doit assurer du rendement. Mais ici, nous essayons de redonner vie aux semences locales», explique Caroline Dommen.

Les semences sont exposées en libre-service.

Difficile toutefois de contrôler la qualité des graines. «On ne peut pas vérifier, mais c’est une action citoyenne qui fonctionne sur la confiance.» Bon à savoir: pour les semences de légumineuses, comme les lentilles, les haricots ou les pois, il est recommandé de mettre les graines récoltées une à deux semaines au congélateur avant de les emballer pour éviter la prolifération de la bruche, un insecte ravageur, dans la grainothèque.

La grainothèque de St-Jean est loin d’être un cas isolé. Le phénomène a déjà pris de l’ampleur dans plusieurs pays, comme la France, l’Angleterre et les Etats-Unis. Et commence désormais à essaimer en Suisse, puisqu’il existe déjà des grainothèques similaires à Vevey, à Yverdon et bientôt à Lausanne.

Une culture prolifique dans tous les sens du terme

Dans ces lieux où l’on sème des mots et des histoires, on échange désormais aussi des graines. Une jolie connivence. «La bibliothèque est un lieu culturel de brassage, un point de rencontre de toutes les générations et de toutes les classes sociales. C’est très positif, ça génère beaucoup de discussions», observe Mylène Badoux, médiatrice culturelle et instigatrice de la grainothèque de Vevey. Laquelle existe déjà depuis un an et privilégie les espèces rares comme certaines variétés de courges, de carottes et d’aubergines.

Une grande attention est portée sur la propagation de graines biologiques ou issues d'espèces rares.

Sûr que ces points d’échange autour des graines attirent les passionnés de jardinage, ceux qui ont un petit lopin de fortune comme ceux qui n’ont jamais touché une bêche. A l’instar de Rahul Chandrasekharan, qui n’est pas vraiment jardinier dans l’âme («J’oublie les arrosages») mais qui repart de la bibliothèque St-Jean avec un livre et quelques graines d’ipomée. Il arrive que certains connaisseurs fassent des photos des plantes pour montrer ce que la graine donnera, tandis que d’autres amènent carrément des plantons.

Le plus dur est de faire vivre la grainothèque sur la durée. Beaucoup de gens prennent des graines, mais seul un tiers d’entre eux en ramènent.

« Entre juin et septembre, il ne reste pas grand-chose. Mais les casiers se remplissent à nouveau dès l’automne», observe Mylène Badoux, qui se réjouit de la multiplication des grainothèques. «On a perdu 75% de notre biodiversité, c’est une façon de sensibiliser les gens à l’environnement!»

(Photos: @ Guillaume Megévand)

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