30 mai 2018

Valais: Le Rhône tel qu'on ne l'a jamais vu

Entre Évionnaz et Lavey-les-Bains, caché par le Bois-Noir et coincé contre le massif des Dents-de-Morcles, le fleuve, quelques kilomètres durant, retrouve sa sauvagerie originelle.

le rhône
Le Rhône cerné par deux rangées d’une végétation digne d’une jungle. (Photo: Isabelle Favre)
Temps de lecture 5 minutes

C’est un secret bien gardé. Un bout de Rhône sauvage, à l’heure de la troisième correction du fleuve. Un Rhône comme on ne le voit jamais, qui oublie quelques kilomètres durant la paresse et l’insignifiance à laquelle les hommes l’ont obligé dans la plaine valaisanne. Adieu digues et largeur. C’est sur ce tronçon que le Rhône affronte sa plus forte déclivité entre Brigue et le Léman.

Ce Rhône aux petites allures de Colorado serpentant dans son canyon, bordé de bancs de sable puis de falaises, peut s’arpenter en boucle de Lavey-les-Bains à Évionnaz. Avec retour sur l’escarpée rive droite après avoir franchi le pont de Collonges.

Cette fin de printemps, les eaux sont forcément grosses. Penché sur le pont de Lavey face aux bains, c’est le mot de «délivrance» qui pourrait venir dans la tête du randonneur prêt au départ. Délivrance de la montagne enfin délestée de ses masses de neige venues gonfler les cours d’eau. Délivrance comme le film de John Boorman, tant le fleuve, d’une couleur qui hésite entre le brun et le vert, entre l’argile et le turquoise, sans jamais réussir à choisir, paraît mugissant, sauvage entre deux rangées d’une végétation digne des plus inquiétantes jungles.

La bondissante et spectaculaire Pisse-Chèvre dévale les pentes du massif des Dents-de-Morcles. (Photo: Isabelle Favre)

Loin du monde

On sera vite rassuré: quelques vaches amorphes en guise de mauvaise rencontre, des prés cernés des vieux murs en pierres, un chemin qui conduit d’abord le long de l’autoroute puis de la voie de chemin de fer, jusqu’au Bois-Noir, pinède bien paisible malgré son nom. Les voitures et les trains ne sont pas loin, les lignes à haute tension partout. On se sent pourtant déjà loin du monde. Surtout que le chemin ramène le promeneur en direction du fleuve où soudain n’existe plus d’autre vacarme que le grondement assourdissant des eaux. Les prétentieux caquetages motorisés n’ont plus voix au chapitre.

Aperçue entre deux arbres, sur l’autre rive, la bondissante et spectaculaire Pisse-Chèvre dévale les pentes du massif des Dents-de-Morcles sans toucher le roc. Le sentier, capricieux, décide de revenir vers le chemin de fer. Mais c’est pour mieux franchir le Saint-Barthélémy, sur une petite passerelle de bois adossée au pont ferroviaire. C’est au pont suivant qu’un étroit passage souterrain permettrait à qui le souhaiterait de se rendre de l’autre côté du bois.

La marque de Saint-Maurice

Différentes créatures ailées hantent de ­façon permanente ou sporadique la pinède et les berges. Aigle royal venu des Dents-de-Morcles, milan noir au moment des migrations, qui a la bonne idée de purger le fleuve en se nourrissant de poissons morts ou ­malades, faucon pèlerin descendu de la falaise de Saint-Maurice, héron sur la rive en quête patiente de truites ou de grenouilles, inévitable canard colvert, plus ­discret martin-pêcheur ou encore migrant chevalier gambette.

Comme Saint-Maurice et ses martyrs ne sont pas loin, le sentier fait aussi partie d’un parcours appelé «Les chemins bibliques». Ce que viennent rappeler de temps en temps des panneaux d’un kitsch tout sulpicien. Avec notamment une couronne d’épines accrochée au-dessus d’une image représentant Jésus, Marie et Joseph à Bethléem.

Le Bois-Noir, pinède bien paisible malgré son nom. (Photo: Isabelle Favre)

Les caprices d’un fleuve

Un peu avant Évionnaz au sortir du bois on arrive au captage des eaux alimentant l’usine électrique de Lavey, qui éclaire les Lausannois depuis 1950.

Un captage en forme de frontière entre deux mondes. On ne veut pas parler des cantons de Vaud et du Valais dont le fleuve trace ici la séparation invisible. Mais plutôt de cette coïncidence paradoxale voulue par la géographie: c’est après qu’on l’a dépouillé d’une partie de ses eaux que le Rhône se fait furieux. En amont, il est encore ce traînard cours d’eau plat, silencieux comme un mort.

Il faut hâter le pas sur des voies asphaltées désormais sans trop d’intérêt, dépasser Évionnaz pour atteindre le pont de Collonges et repartir dans le monde bouillonnant du Rhône sauvageon.

Mais vu cette fois de droite, dans un univers un peu plus abrupt, avec un passage même franchement escarpé. Éboulis boisés et pâturages au menu, avec grimpette sur des épaules rocheuses et marche au bord des falaises. Des cordes viennent rassurer le promeneur dans les passages les plus délicats.

Cerise écumante sur la gâteau, la fin de la balade permettra d’admirer de près la dernière et la plus impressionnante cabriole de la Pisse-Chèvre. Comme une apothéose avant de rentrer dans le rang et dans le Rhône.

Le sentier devient plus abrupt, avec même un passage franchement escarpé. (Photo: Isabelle Favre)

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