4 octobre 2018

La poudre à remonter le temps

La poudrerie d’Aubonne (VD), dernier site en activité en Suisse, fabrique encore de la poudre noire, comme au XIVe siècle. Une matière explosive qui nourrit pétoires et canons historiques du monde entier.

poudrerie d'aubonne
Richard Matthey connaît parfaitement le processus de fabrication. Il travaille dans cette usine depuis trente ans. (Photo: Laurent de Senarclens)
Temps de lecture 6 minutes

Un creux de verdure, dans le vallon enchanteur de l’Aubonne, avec ses vieilles bâtisses, une haute cheminée de briques rouges et même un moulin à eau qui est toujours en service. Y entrer, c’est remonter le temps, perdre ses repères, se croire soudain tombé dans un roman de Charles Dickens ou parmi les grognards de Napoléon. Car c’est là, sur un domaine de huit hectares, que se fabrique la poudre noire. Il s’agit du dernier site encore en activité en Suisse.

Les branches de bourdaine sont stockées dans ce hangar à bois. (Photo: Laurent de Senarclens)


Mais on n’y entre pas sans montrer patte blanche. Aujourd’hui classée au patrimoine, l’usine, créée en 1853 par le général Dufour, appartient désormais à la Société suisse des explosifs, «un site privé, qui n’est ni un musée ni un lieu de visite, mais une entreprise en exploitation», précise d’emblée François Morier, responsable technique des lieux depuis une quinzaine d’années. Il ne faudrait pas s’y bousculer par curiosité un dimanche de pluie. D’autant que l’endroit reste risqué, la poudre noire étant particulièrement réactive. «C’est l’explosif le moins puissant, mais un des plus dangereux, parce qu’il nécessite peu d’énergie pour démarrer.» Un coup, un frottement, une étincelle ou une haute température suffisent à provoquer une déflagration. Inutile de le préciser: allumettes, cigarettes et briquets sont strictement interdits dans l’enceinte de fabrication.

La meule en fonte broie en même temps salpêtre, soufre et charbon de bois. (Photo: Laurent de Senarclens)

Priorité à la reconstitution historique

Qui dit poudre noire pense aussitôt aux feux d’artifice. Mais celle qui sort des bunkers d’Aubonne finit rarement en bouquets étoilés un soir de 1er août: «En comparaison des productions chinoises ou allemandes, on n’est pas compétitifs pour ça!» Elle est davantage destinée au tir des armes historiques, celles qui se chargent par la bouche comme les canons, les pétoires et autres fusils du Far West. Et également à l’exploitation des mines: «Contrairement à la dynamite, la poudre noire permet de sortir de gros blocs de roche ou de granit entiers, sans les émietter. Ce qui est bien utile dans l’exploitation de certaines carrières.»

Le salpêtre, dit aussi nitrate de potassium, est un composé minéral. (Photo: Laurent de Senarclens)

On s’en doute, le marché suisse est trop petit pour faire tourner la boutique. Même l’armée n’utilise presque plus de poudre noire, les armes modernes ne fonctionnant plus avec ce genre de propulsif. L’essentiel de la production, soit quelque quarante tonnes par année quand même, part donc à l’exportation vers l’Europe, les États-Unis et même jusqu’en Australie.

La qualité suisse comme atout

Comment expliquer un tel succès? «Nous fabriquons la meilleure poudre noire au monde. Parce que nous sommes les seuls à mettre les ingrédients en même temps dans la meule pour qu’ils se retrouvent en juste proportion dans chaque grain de poudre. On est le numéro un de la qualité, pas de la quantité. C’est pour cette raison que les tireurs de compétition s’approvisionnent presque tous chez nous.»

On ne change pas une recette qui cartonne. La légendaire mixture est donc toujours la même depuis la bataille de Crécy en 1346, où les archers anglais auraient manié les bombardes, qui «tiraient des petites balles de fer avec du feu»: un mélange de salpêtre, de soufre et de charbon de bois. Ce sont donc ces trois ingrédients qui entrent dans la composition de la poudre noire. Alors qu’au XIXe siècle c’étaient les paysans qui fabriquaient artisanalement la poudre explosive pour arrondir leurs fins de mois en hiver, avec un résultat très inégal et beaucoup d’accidents, la production dans les usines d’Aubonne est désormais certifiée. Chaque produit est contrôlé et le charbon de bois est fabriqué sur place: bois de bourdaine séché pendant trois ans, puis carbonisé dans un four sans oxygène.

Dernière étape de la fabrication: la poudre noire est tamisée. (Photo: Laurent de Senarclens)


Ainsi se fabrique la poudre, semblable à des grains de pavot légèrement argentés, dans l’incroyable tranquillité d’un vallon préservé. À part le carillon de l’eau et le léger grondement des machines, aujourd’hui presque toutes électrifiées, il règne un étrange silence. Une quiétude qui contraste avec la dangerosité de ce qu’on y produit.

Le danger fait partie du quotidien

C’est justement à cause du danger que les bâtiments, une quinzaine au total, sont tous éloignés les uns des autres, seulement reliés par un canal avec ses roues à aubes. Tout a l’air de tourner au ralenti, le frémissement d’un laminoir, le jeu des écluses, les gestes prudents et mesurés des ouvriers. Jamais précipités. «Il nous arrive quand même parfois de sortir 550 kilos de poudre noire en une journée! Mais on n’a pas le droit d’exiger du rendement, car ce produit est dangereux. C’est la sécurité des employés qui prime.»


Ils sont cinq en tout, uniquement des hommes, qui s’occupent des diverses étapes de la fabrication, du contrôle du soufre à l’ultime mise en bouteille. On les voit passer, d’un bâtiment à l’autre, traînant un chariot, sur un vélo, tirant une palette. Et toujours le silence partout, à peine froissé
par le vol métallique d’un martin-pêcheur. «Les gars aiment bien travailler ici, c’est un peu le retour au temps des locos», sourit François Morier, lui-même passionné par les travaux de forge, le feu et l’armurerie.

Les moulins à eau du site fonctionnent grâce à un canal artificiel dérivé de l’Aubonne. (Photo: Laurent de Senarclens)

Le danger, c’est la composante quotidienne de ce travail. Qu’il ne faut jamais oublier. «Le risque, c’est qu’on s’y habitue justement et qu’on ne prenne plus les précautions nécessaires. Je suis là pour faire en sorte que personne ne s’habitue», dit simplement le responsable technique. Un accident s’est produit une fois, en 2003. Le bâtiment du granulateur, «machine la plus dangereuse», sorte de tapis roulant qui casse les grains, a explosé. Un ouvrier a été grièvement brûlé et tout a volé en éclats: «On a retrouvé des poutres à quinze mètres, tout a pété, il ne restait plus rien.»

La leçon tirée de cette expérience

C’est pour cette raison que la plupart des bâtisses sont construites actuellement sans tuiles: en cas d’explosion, le toit est soufflé comme un château de cartes tandis que le bâtiment, tenu par des merlons de chaque côté, ne peut pas s’ouvrir latéralement. Une façon de limiter la catastrophe. Des chambres de commande, véritables petits bunkers, ont été rajoutées pour la sécurité des employés. Sur le site, de grandes buttes de terre herbeuse servent aussi à atténuer les éventuels dégâts d’une déflagration.

La poudre de mine, de différentes granulométries, est utilisée pour l’extraction de roches. (Photo: Laurent de Senarclens)

Qu’est-ce qui fait la particularité de ce métier? «Tout! C’est un travail très varié, qui demande de la rigueur. Comme il faut assurer la maintenance des machines, on touche aussi à la mécanique. Il nous arrive de sortir un canon de 18 mm pour mesurer la vitesse et tester la qualité de la poudre. Je tire parfois à titre privé, mais je ne suis pas assez routinier pour m’inscrire en compétition», répond François Morier, qui conserve sur sa table de chevet Les rois maudits et Le salaire de la peur.

Les ingrédients indispensables pour la poudre noire: salpêtre (à gauche), charbon de bois (deuxième depuis la gauche) et soufre (à droite). (Photo: Laurent de Senarclens)

Un effet à long terme

Alors que les cincles plongeurs s’activent dans la rivière, les tonneaux de lissage tournent dans l’ombre d’un réduit. C’est là qu’on ajoute du graphite à la poudre noire, «pour augmenter la fluidité des grains et les protéger de l’humidité». Plus loin, dans un local chauffé à 45 °C, l’explosif est mis à sécher sur des cadres durant vingt-quatre heures. Il sera une ­dernière fois tamisé avant d’être mis en bouteilles avec une date de péremption. «On est obligé de mettre un délai à dix ans pour assurer la traçabilité du produit. Mais j’ai de la poudre de 1880, et je peux vous dire qu’elle est toujours explosive.»

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