20 novembre 2018

«Genesis 2.0», le retour des mammouths?

Le nouveau documentaire du réalisateur suisse Christian Frei brosse le portrait de chercheurs en clonage américains et sud-coréens dans leur quête de cellules souches de mammouths à l’ADN aussi intact que possible. Leur but: faire renaître le pachyderme préhistorique.

Christian Frei en train d'enrouler une affiche du film «Genesis 2.0».
Le film «Genesis 2.0» a également reçu le prix du public du Moscow International Film Festival (photo: Michael Sieber).

Christian Frei, votre film sortira le 28 novembre 2018 sur les écrans romands. Il emmène le spectateur dans un monde archaïque, situé dans des terres très reculées…

Il s’agit de l’archipel de la Nouvelle-Sibérie, qui se trouve dans l’océan Arctique, au nord-est de la Russie. Ces îles recèlent un monde primaire. On se croirait au tout début de la vie terrestre. Il n’y a rien, pas d’arbres, pas de rue. L’hiver, la température peut descendre jusqu’à moins 60 degrés. Chaque été, près de cent vingt hommes s’y rendent dans l’espoir de trouver des défenses de mammouths laineux. Deux ou trois d’entre eux par année y laissent leur peau. Mais lorsqu’ils mettent la main sur l’ivoire, ils découvrent parfois la carcasse de l’animal. Et cela intéresse les scientifiques qui tentent de recréer cette espèce.

Faire revivre le mammouth, on croirait à de la science-fiction…

C’est pourtant bien réel. Ces chercheurs n’y sont pas encore parvenus, mais ils ont l’espoir que cela soit un jour possible. Peut-être découvrira-t-on qu’il s’agit d’une utopie… peu importe, ils essaient et je trouve cela fascinant.

Ils brisent des frontières, ils se vouent à créer quelque chose de totalement nouveau. Pour moi, les scientifiques sont aussi des artistes.

Christian Frei

Et comment doit-on s’y prendre pour ressusciter ce pachyderme préhistorique?

Il y a deux méthodes. On peut utiliser le clonage classique, mais pour cela, il faut mettre la main sur une cellule vivante. D’où l’intérêt des chercheurs pour les carcasses qui renferment potentiellement ce genre d’éléments biologiques. D’autre part, en génie génétique, il est théoriquement possible de modifier le génome d’un éléphant asiatique de façon à ce qu’il corresponde à celui du mammouth. Il aurait ainsi de plus longs poils, de plus grandes défenses et du sang résistant au froid. Bien sûr, cette technique ne donnera jamais un mammouth laineux à 100%.

Comment vous est venue l’idée de filmer cette quête?

Je lisais un livre de George Church, l’un des plus célèbres généticiens de notre époque. Il y décrit ce qu’il prédit comme étant la prochaine révolution technologique: le génie génétique. J’en étais au chapitre consacré à la résurrection du mammouth, lorsque j’ai découvert par hasard l’œuvre d’ Evgenia Arbugaev, une photographe sibérienne, qui montrait le travail des chasseurs de défenses sur ces îles. Cela a été pour moi un déclic. J’ai vu la chance de combiner dans un seul documentaire deux univers: l’archaïsme de la Nouvelle-Sibérie et le futurisme des laboratoires.

Vous avez choisi de collaborer avec un jeune réalisateur sibérien. Pour quelles raisons?

Le frère de cette photographe, Maxime Arbugaev, est devenu le coréalisateur. C’est lui qui s’est rendu dans l’archipel et qui s’est chargé du tournage à cet endroit. Moi j’ai filmé dans les laboratoires. À la base, j’avais prévu de réaliser ce film seul. Mais je me suis rendu compte que je ne pouvais pas me rendre moi-même en Nouvelle-Sibérie, car il s’agit d’une zone militaire.

L'aventure n'est pas sans rappeler le scénario imaginé dans le fameux film « Jurassic Park» (photo: Michael Sieber).

Vous avez donc contacté la photographe?

Exactement. Elle m’a parlé de son frère qui étudiait la réalisation à Moscou et qui était venu avec elle sur ces îles deux ans plus tôt. Nous avons donc commencé une magnifique collaboration, l’une des meilleures de ma carrière. Il a 27 ans seulement, mais il est très talentueux. À la base, c’était un joueur de hockey sur glace professionnel. Il a trouvé sa vocation de réalisateur lorsqu’il a été dans cet archipel avec sa sœur. Ce lieu a eu un effet particulier sur lui.

Filmer en Nouvelle-Sibérie devait être une aventure… Comment s’est déroulé le tournage?

Maxime est resté presque deux mois avec les chasseurs de défenses. Au début, il a dû gagner leur confiance, mais à la fin, il était comme l’un des leurs. C’était un vrai défi. À côté de l’équipement de tournage, nous lui avons donné 800 kilos de matériel d’expédition: essence, nourriture, médicaments, etc. Lorsque vous partez filmer au bout du monde, impossible de revenir si jamais quelque chose manque.   Et ces précautions ont-elles suffi? Oui, mais vous n’êtes jamais à l’abri des imprévus. Une fois, Maxime est tombé dans l’eau avec la caméra. Lui et son assistant l’ont alors séchée à tour de rôle durant cinq jours. Ils se relayaient pour dormir. Finalement, la caméra a été sauvée. Il a fait du très bon travail, c’est très visuel. Moi mon défi était totalement différent.

Le tournage du film a été une réelle aventure (photo: Michael Sieber).

Je devais trouver comment filmer des laboratoires, des lieux aseptisés a priori dépourvus d’émotion, sans que cela ne soit trop ennuyeux pour le spectateur.

Christian Frei

Outre les recherches en génie génétique, vous montrez des entreprises qui clonent des animaux domestiques, ou qui créent une base de données biologiques humaines mondiale…

Voilà à quoi ressemblera l’avenir selon vous?

Je ne suis pas devin, mais ce qui est sûr, c’est que le domaine de la génétique est en plein développement. De nombreux laboratoires travaillent actuellement pour des entreprises, et pas seulement en Asie. Pour montrer l’importance du phénomène, j’ai filmé la Giant Jamboree, organisée par la Compétition internationale de machines génétiquement modifiées (iGEM).

Qu’est-ce que c’est?

Il s’agit du plus grand concours d’étudiants en biologie de synthèse qui se tient chaque année à Boston, aux États-Unis. Dans le documentaire, on découvre l’enthousiasme de ces chercheurs en herbe qui viennent du monde entier… L’an dernier, ils étaient plus de 5000, et ce chiffre augmente constamment. Aujourd’hui, nous sommes encore au début de ce qui est en train de devenir la prochaine grande révolution technologique, un véritable tournant dans l’histoire de l’humanité.

Pourquoi parler d’un tournant?

Depuis un certain temps, l’homme apprend l’alphabet du vivant: la façon dont il est programmé génétiquement. À présent, il veut modifier cet alphabet pour créer de nouvelles formes de vie, non seulement végétales, mais aussi animales et peut-être un jour humaines. Comme toutes les révolutions technologiques, celle-ci risque d’engendrer de profonds changements dans nos sociétés. Sans la révolution de l’agriculture, par exemple, on ne vivrait pas dans des petites structures familiales avec maman, papa et leurs deux enfants. Aujourd’hui, les possibilités offertes par le génie génétique changent déjà notre relation avec la nature.

Que voulez-vous dire par là?

Avant, la nature était imprévisible, et souvent inquiétante. Nous étions à sa merci et devions prier les dieux pour avoir sa clémence. On était chanceux, ou pas. Dans le film par exemple, les chasseurs de défenses se livrent à des rituels lorsqu’ils trouvent de l’ivoire. Car pour eux, c’est comme s’ils volaient ce qui appartenait à la terre. Aujourd’hui, nous comprenons de mieux en mieux le mécanisme de la vie et commençons à le modifier.

Mais saurons-nous le faire avec respect? Je n’ai pas la réponse à cette question.

Christian Frei

Êtes-vous inquiet pour les années à venir?

Non. Je suis fasciné et curieux, mais je vois aussi les dangers potentiels de ces technologies. Je pense qu’il devient nécessaire de garder le contrôle, de conserver des médias indépendants et des ONG qui informent sur les activités des scientifiques et des industries. Des questions éthiques vont apparaître, sur lesquelles il va falloir trancher. Bien sûr, mon but n’est pas de diaboliser, je veux juste motiver les gens à conserver un regard critique.

Si vous pouviez cloner votre chien défunt, vous le feriez?

Je ne pense pas. J’ai deux sœurs jumelles qui sont presque comme des clones du point de vue génétique. Mais pour moi, elles sont très différentes, car elles ont toutes les deux leur propre vécu. C’est une illusion de croire que des gènes identiques impliquent une identité de personne. Et c’est cette illusion que vend le docteur Hwang (un scientifique sud-coréen qui a lancé en 2006 une société de clonage de chiens à Séoul, ndlr). Les gens sont prêts à payer 100 000 dollars, car ils croient qu’ils vont retrouver leur animal défunt.

Mais le clonage présente aussi d’autres intérêts…

Bien sûr. Je viens d’apprendre que la Defense Intelligence Agency (DIA) aux États-Unis (Une des agences américaines du renseignement, ndlr) a commandé au docteur Hwang seize fois le même chien capable de trouver facilement de la cocaïne. Le tout pour 1,6 million de dollars.   Genesis 2.0 est très visuel.

Il semble parfois emprunter les codes de la fiction…

J’ai voulu créer une œuvre divertissante. Pour moi, le documentaire n’est pas la petite sœur moche à côté de la grande blonde appelée fiction… Le genre a beaucoup évolué ces dernières années. Il ne s’agit plus seulement de films sur les animaux, réservés à la télévision. C’est aussi un art destiné au grand écran. Il peut être même beaucoup plus fort, s’il est réalisé avec la bonne technique. Il permet de faire ressortir ce qu’il y a d’inspirant et de mystérieux dans le réel.

Et vous n’avez jamais eu envie de faire de la fiction?

Non. Je suis complètement fou du réel. J’adore les gens. Je trouve qu’il y a de véritables drames dans la vraie vie.

Je vois beaucoup de beauté dans les moments authentiques.

Christian Frei

Les documentaires nous permettent d’aller au-delà des stéréotypes et découvrir les univers d’autres personnes. Et puis, en Suisse, nous sommes de grands joueurs sur la scène internationale du documentaire. Nous avons de prestigieux festivals et nos films sont régulièrement primés.

Comment expliquer cette situation?

De nombreux aspects entrent en compte, mais il est vrai que nous bénéficions d’un bon système de subsides. En Allemagne par exemple, c’est beaucoup plus difficile de financer un documentaire. Et si, en Suisse, nous sommes plus forts dans ce genre qu’en fiction, c’est peut-être aussi dû à notre mentalité: ici, on n’a pas le caractère d’un Fellini!

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