9 novembre 2017

La retraite, ça se prépare

Véritable rupture avec le quotidien, la fin de la vie professionnelle est un gros choc pour de nombreux seniors. Mais la transition est nettement facilitée lorsqu’on s’y prépare bien à l’avance.

Trois futurs retraités, ici Jean-Claude Serex, parlent de leurs projets.
Trois futurs retraités, ici Jean-Claude Serex, parlent de leurs projets.
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«Fin de vie», «disparition professionnelle», «néant quotidien»: pour de nombreux seniors, le passage du rôle d’employé à celui de retraité sonne le glas de leur réseau, de leur identité et de leur reconnaissance sociale. «C’est sûr qu’il y a une rupture avec la vie d’avant, qu’on ait une fonction importante ou non au sein d’une entreprise. Il y a dès lors forcément un deuil à effectuer, et des craintes à surmonter», remarque Stéphane Der Stépanian, responsable du programme AvantAge mis en place par Pro Senectute pour préparer la retraite et mettre en valeur l’employabilité des seniors.

L’argent, pointe de l’iceberg

Première grosse inquiétude exprimée par la quasi-totalité des gens: l’aspect financier. Pas facile, certes, de savoir comment va se dérouler le quotidien lorsqu’on ne reçoit plus de salaire! Chaque cas étant individuel, de nombreux prestataires – des banques aux associations, en passant par des conseillers économiques privés – sont à disposition des seniors pour leur permettre de réfléchir à un plan de retraite adéquat. «Il faut toutefois se rendre compte que cet aspect-là ne constitue que 10% du total des préoccupations affrontées à la retraite», souligne Stéphane Der Stépanian.

On peut avoir la plus belle rente du monde, notre retraite n’en sera pas plus agréable pour autant si l’on est en mauvaise santé et coupé de toute relation sociale.

Ainsi, selon le spécialiste, nombreuses sont les autres problématiques auxquelles les seniors ne pensent pas du tout – au risque de se sentir pris au piège une fois la retraite arrivée. «Les six premiers mois, on a l’impression de passer de grandes vacances… jusqu’à ce que la réalité nous rattrape! Et là, il y a des risques de coup de blues, voire un moment de désorientation.»

Des séminaires pour se préparer

Afin d’éviter ce type de situation, les futurs retraités peuvent compter sur une aide utile et efficace, proposée par toujours davantage de prestataires: les séminaires de préparation à la retraite. Ainsi, AvantAge a commencé à proposer les siens en Suisse romande en 2006, et en propose dorénavant 170 par an, régulièrement réadaptés aux réalités quotidiennes. «L’idée n’est pas d’apprendre aux seniors à vivre à la retraite, mais de les sensibiliser à ce qui les attend et de favoriser les rencontres et discussions entre eux et avec des spécialistes, de sorte qu’ils confrontent leur propres représentations, explique le responsable du programme. Ces échanges leur permettent ainsi de mettre dans leur corbeille les éléments qui leur manquaient.»

Pour citer un autre exemple: Laura Calabrese, coach de vie et formatrice d’adultes dans le domaine des RH, et Laurent Claude, conseiller d’entreprises chez E-Gestion, viennent de lancer à Neuchâtel l’association à but non lucratif LabelRetraite. Ils proposent aux seniors des cours de deux jours. Le premier permet à ceux-ci de poser toutes les questions désirées à différents spécialistes dans les domaines financier, juridique, nutrition et santé en général. Le second les invite, en couple si possible, «à prendre du recul sur cette nouvelle aventure de vie, que ce soit du point de vue émotionnel, de la communication de couple ou des nouvelles valeurs qu’ils vont vivre dorénavant», en agrémentant la rencontre d’un atelier de cuisine commun. «Certains grands groupes ont développé des cours à l’interne pour leurs futurs retraités, remarque Laura Calabrese. Mais on remarque que ce qui manque souvent dans leur approche, c’est un aspect informatif complet, et surtout la notion de rencontre entre les gens. Le fait de se retrouver ainsi autour d’une table et de discuter de soucis et questionnements communs favorise le réseautage, et aide les participants à prendre du recul et à mieux comprendre le changement de vie qui les attend. L’idée est de créer de petits déclics, de manière qu’ils fassent ensuite le chemin eux-mêmes.»

Car c’est là l’enjeu primordial de ces séminaires et ateliers: faire prendre conscience aux futurs retraités du changement radical qui les attend, afin qu’ils puissent mieux s’y préparer. «Le mot-clé, c’est l’anticipation», martèle Stéphane Der Stépanian.

Il est essentiel qu’ils commencent à réfléchir et à s’organiser plusieurs années à l’avance, dans l’idéal autour des 55-58 ans, pour pouvoir ensuite être acteurs de leur retraite.

Créer un nouveau réseau

Première balise absolument essentielle à mettre en place: le réseau. Lors du passage à la retraite, bien peu de personnes réalisent qu’elles seront victimes de l’érosion rapide de leurs relations de travail et d’un plongeon dans l’oubli professionnel. Il est donc primordial de remplacer son réseau professionnel par un réseau privé tout aussi solide: un travail qui exige plusieurs ­années pour être mené à bien… «En général, on remarque que plus les gens sont haut placés dans la hiérarchie, plus la rupture professionnelle provoque ensuite un questionnement intense. Il s’agit donc pour eux d’anticiper d’autant mieux la transition, de manière à ne pas se retrouver soudain très seuls, avec l’impression de ne plus exister pour personne», note le responsable d’AvantAge. Afin de mettre en place ce nouveau réseau, les professionnels conseillent par exemple de se lancer dans le bénévolat, de ­diversifier ses activités de loisirs, de s’investir dans la vie de son quartier et de s’inscrire à différentes associations. Le tout donc déjà plusieurs années avant la retraite.

Pour une santé de fer

Dans la même idée, une autre thématique de base se doit d’être anticipée longtemps à l’avance: la santé. «Que ce soit en ce qui concerne la nutrition ou l’activité physique,

il est essentiel que les gens qui le peuvent accordent déjà de l’importance à leur santé dès 45 ans,

afin d’être en forme lorsqu’ils auront enfin du temps libre, remarque Laurent Claude. En collaboration avec l’espace de sport Atelier 71, nous proposons aux seniors une initiation au nordic walking, le sport qui nous semble le plus facile d’accès et le plus complet, ainsi que des ateliers pour découvrir comment maintenir une activité physique avec de simples objets du quotidien, comme une chaise pour faire des exercices.»

Outre ces deux grandes thématiques, de nombreux phénomènes collatéraux surgissent au moment de la retraite, prenant souvent les gens par surprise. Ainsi, «ils n’anticipent généralement pas du tout la gestion du temps, note Laura Calabrese. On remarque que les retraités actuels sont souvent overbookés. Certains par peur du vide, d’autres parce qu’ils ne savent pas dire non et sont alors constamment sollicités pour les petits-enfants, travaux de bricolage ou autres. Et les derniers, c’est simplement parce qu’ils ont été pris par surprise et ne savent pas comment s’organiser. Il est ainsi important, avant la retraite, de se projeter en se demandant ce que serait sa journée idéale, ses rêves, ce qu’on désirerait mener à bien. Cela permettra ensuite de mieux structurer ses journées et son agenda, en évitant la fuite en avant.»

L’être humain a trois besoins fondamentaux: la reconnaissance, la stimulation et la structure.

Stéphane Der Stépanian

«Il est donc absolument nécessaire de réfléchir à l’avance au sens qu’on va donner à ses journées lorsqu’on n’aura plus d’échéances, d’occupation quotidienne et de relations professionnelles.» Pour ce faire, le spécialiste conseille tout d’abord de se demander où on désirera vivre, quelles activités nous permettront de nous valoriser en continuant à utiliser nos compétences et notre expérience, etc. Puis de suivre des formations – et de faire des projets, d’abord modestes afin de pouvoir les mener à bien, puis plus importants si on le désire. «Il ne faut pas oublier qu’on peut et qu’on a besoin de stimuler son intellect durant toute sa vie», souligne-t-il.

Les habitudes de vie représentent 50% de la santé, et nous avons ainsi 50% de responsabilité immédiate sur la qualité de notre vie à la retraite.

Stéphane Der Stépanian, responsable du programme AvantAge mis en place par Pro Senectute

«Il existe un énorme choix d’activités et de cours, cela vaut la peine de se renseigner et d’en profiter.»

L’enjeu délicat de la vie de couple

Enfin, reste une dernière problématique que les gens abordent peu, mais qui prend soudain une dimension considérable après la retraite: les relations de couple… Pas facile, en effet, après avoir passé quelques heures par jour ensemble, de se retrouver soudain face à face vingt-quatre heures sur vingt-quatre! «On remarque souvent que l’homme, inactif et voulant bien faire, désire alors aider à la maison et soulager sa femme de toutes les tâches, la faisant se sentir inutile», explique Laurent Claude, tandis que Stéphane Der Stépanian souligne pour sa part que «généralement, l’homme à la retraite veut rester au calme chez lui, tandis que la femme n’a qu’une envie: découvrir le monde…» Résultat: on compte désormais trois fois plus de divorces après la retraite que dans les années 1970.

Pour éviter cette situation, une seule solution: la communication. «Il est essentiel d’investir de l’intérêt et de la tendresse dans le couple, mais aussi de définir les territoires de chacun, et d’attribuer puis de revoir régulièrement les rôles et responsabilités», détaille le responsable d’AvantAge. Qui décrit les trois types de couples existants: le fusionnel, qui fonctionne très bien jusqu’à ce qu’un problème potentiel ne déstabilise tout. Les couples très indépendants, qui risquent à moyen terme de prendre des routes différentes à force de mener chacun leur propre vie. Et les couples qui, favorisant le partage de certains projets tout en entretenant aussi chacun quelques activités propres, sont ceux qui parviennent le mieux à savourer leur retraite. «Il ne faut par ailleurs pas oublier qu’il est rare que les deux conjoints prennent leur retraite en même temps, souligne Stéphane Der Stépanian. S’ils ne communiquent pas et ne définissent pas le rôle de chacun, le premier qui arrête le travail risque d’occuper toute la place à la maison.»

Si certaines entreprises offrent spontanément des séminaires de préparation à la retraite à leurs employés, la grande majorité des ateliers sont proposés par différents prestataires, donc facultatifs et à la charge des intéressés. Mais sachant que la retraite représente dorénavant pour les seniors encore une bonne vingtaine d’années de temps libre en moyenne, ce serait bien dommage de gâcher l’aventure en omettant de s’y préparer!

Jean-Claude Serex: «On a encore une belle perspective d’une vingtaine d’années actives»

L’hyperactif: Jean-Claude Serex, 60 ans, enseignant, à la retraite dans deux ans.

«La retraite? Elle ne m’inquiète pas outre mesure, je m’en réjouis plutôt! J’ai plusieurs cordes à mon arc et ne suis pas à court d’idées sur la manière dont je pourrai occuper mon temps. J’ai envie de voyager un peu, de m’adonner davantage à mes passions: je chante en effet dans plusieurs chœurs et fais partie d’un groupe de rock.

J’ai aussi plusieurs projets pour la maison et me réjouis d’avoir plus de temps pour bricoler. Quoique… cela reste à voir: j’ai plusieurs connaissances qui sont déjà retraitées, et elles me disent que si on n’a pas une minute lorsqu’on travaille, on n’a plus une seconde lorsqu’on est à la retraite! L’avantage, je pense, c’est qu’on peut au moins faire les choses à sa guise, en aménageant enfin ses occupations à son rythme et selon ses envies. Je n’ai pas suivi de séminaire de préparation à la retraite, mais je suis allé à une formation proposée par VermögensZentrum, qui nous expliquait comment gérer la retraite au niveau financier. J’ai aussi pas mal d’amis avec qui on aborde le sujet, et j’entends souvent qu’il est important de ne pas se retrouver coupé d’un coup du monde extérieur, et qu’il faut prévoir des activités qui nous permettent de rencontrer du monde. Etant donné que j’enseigne le sport, des collègues m’ont déjà proposé de venir en renfort lors des camps qu’ils organiseront, et j’ai accepté.

Le meilleur capital qu’on puisse avoir, c’est la santé, et j’espère la conserver. Je suis un bon vivant et ne vais pas devenir végane pour autant! Mais je pense que lorsqu’on a une vie active et qu’on reste un peu jeune d’esprit, qu’on voit le verre à moitié plein, cela nous aide à aborder la situation de manière sereine. On est plutôt des gens gâtés, dans notre société, et si on prend conscience qu’il faudra certes s’adapter à un changement, qu’on n’aura pas les mêmes revenus, qu’il faut s’y préparer mais qu’on ne va pas se retrouver sans rien pour autant, je pense qu’on a encore une belle perspective d’une vingtaine d’années actives. On peut toujours râler sur tout ce qui n’est pas parfait, mais si on tire le positif du quotidien, on peut avoir une bonne qualité de vie.»

Sylvia Company: «J’aimerais me consacrer davantage à tout ce qui touche à la nature»

La terrienne: Sylvia Company, 63 ans, infirmière, à la retraite l’été prochain.

«Il est convenu que je prenne ma retraite en août prochain, et nous discutons à l’interne pour voir comment cela va se finaliser. L’idée de ce changement ne me perturbe pas trop, je me réjouis plutôt de pouvoir retrouver une notion du temps normale, car j’ai toujours l’impression de courir après.

Il faut dire que pour moi, la retraite ne va pas représenter un changement radical: je travaille à 50% et n’ai jamais travaillé à 100%, ce qui signifie que j’ai toujours eu l’occasion de faire des choses à côté, même si je n’avais pas le temps de m’y consacrer pleinement. Le changement va être plus important pour mon mari, qui va prendre sa retraite presque en même temps que moi. Nous nous sommes donc renseignés sur l’aspect financier, il existe de nombreux endroits où on peut avoir des informations sur les plans de retraite, et ce qui nous reste pour vivre quand on n’a plus de salaire. Cela peut modifier radicalement nos projets pour la suite. De notre côté, nous aurions bien sûr envie de voyager. On aimerait découvrir l’Asie, mais aussi passer plus de temps dans certains endroits comme l’Espagne, d’où vient mon mari.

Il est vraiment nécessaire de se parler dans le couple, car les attentes ne sont parfois pas du tout les mêmes. L’idéal est de se retrouver sur l’essentiel, tout en gardant chacun ses centres d’intérêt. Je m’imagine que cela demande un temps d’adaptation. Pour l’instant, je ne réfléchis encore pas trop à ce qui nous attend, mais je sais que j’ai des envies qui ne sont pas irréalisables. J’aimerais simplement améliorer certaines choses que je n’ai pas pris le temps de bien faire, comme cultiver les amitiés, reprendre des contacts, prendre du temps pour ceux qui m’entourent. J’aimerais aussi me consacrer davantage à tout ce qui touche à la nature, le jardinage et autres, car cela me ressource. Et j’ai pris la décision de bouger plus: j’aimerais m’inscrire à une activité en groupe, comme du taï-chi, par exemple, de manière à allier le mouvement à un moment social.»

Alain Kropf: «Je vais réaliser ce que je n’ai pas pu faire avant»

Le sportif: Alain Kropf, 62 ans, coordinateur logistique chez Pro Senectute Vaud, à la retraite dans trois ans.

«J’entends parler des séminaires de préparation à la retraite depuis que j’ai commencé mon travail à Pro Senectute Vaud, il y a bientôt vingt ans. Je vais en suivre un moi-même en décembre avec mon épouse, et je me réjouis de le vivre de l’intérieur! Du point de vue financier, nous avons analysé notre situation il y a une dizaine d’années. Pour ma part, j’ai voyagé et n’ai pas travaillé de manière continue entre 20 et 30 ans, et nous avons tenté de pallier ce manque de cotisation.

En ce qui concerne la retraite,je pense qu’il y aura forcément une forme de deuil à faire: travailler durant des années au sein de la même association crée des liens avec les collègues, et arrêter aussi soudainement entraîne potentiellement un moment de fragilité. Mais c’est sans doute un bon apprentissage. Pour ma part, je ne pense pas me retrouver sans rien faire: j’ai deux ou trois projets auxquels je réfléchis. La retraite permet sans doute de se réconcilier avec tout ce qu’on n’a pas pu réaliser avant. C’est aussi un changement qui peut être révélateur de nos relations de couple. Toutefois, étant donné que ma femme est un peu plus jeune que moi et qu’elle vient de se mettre à son compte, cela nous permettra de continuer à avoir certaines activités chacun de notre côté.

Je suis aussi sensibilisé à l’idée de prendre soin de ma santé. Je fais du vélo, de la gymnastique ou m’évade en montagne avec mes fils. J’ai bon espoir de pouvoir encore vivre des années qui me permettront de favoriser des projets personnels et de participer à des projets communautaires.»

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