21 novembre 2018

La sanglière de la forêt du Risoud

Marianne Golay perpétue une tradition ancienne typique de sa vallée de Joux: le prélèvement de sangles en épicéa destinées à la fabrication des fameux vacherins Mont-d’Or. Pour le plaisir d’être en forêt et pour mettre aussi du beurre dans les épinards.

Portrait de Marianne Golay dans la forêt
Ce que Marianne Golay apprécie particulièrement dans son travail, c’est d’être dehors, en liberté (photo: Matthieu Spohn).

Qu’il pleuve ou qu’il vente, chaque printemps et chaque automne depuis maintenant vingt-deux ans, Marianne Golay refait les mêmes gestes que les sangliers et les sanglières d’antan: elle met à nu des troncs d’épicéas pour prélever des bandelettes de liber, cette fine couche de la chair de l’arbre qui se trouve juste sous l’écorce. Bandelettes qui serviront ensuite à sangler et aromatiser une partie des vacherins Mont-d’Or fabriqués à la vallée de Joux.

«Je ne suis qu’une goutte d’eau», tient-elle à préciser. Cette quinqua alerte et énergique est en fait l’une des dernières artisanes à perpétuer cette tradition en voie de disparition.

Avant, c’étaient les apprentis bûcherons, les paysans et les retraités qui faisaient ça pour arrondir leurs fins de mois.

Marianne Golay

Aujourd’hui, à part notre interlocutrice, seule une petite poignée d’entreprises forestières livrent encore des lamelles de bois aux laiteries du coin. «Je n’ai vu que des gens arrêter, on ne peut pas vivre de cette activé, elle n’est pas assez rentable.» Marianne Golay, elle, travaille à 40% comme employée de bureau. Et également à 20% comme aide fromagère durant la saison du Mont-d’Or, soit du lundi du Jeûne à fin janvier. «Les sangles, c’est le beurre dans les épinards.»

Et aussi une respiration dans l’existence de cette femme qui adore se perdre dans l’immensité de la forêt du Risoud. «Je me sens bien dans ces bois où tout – le décor, le bruit, les odeurs – change constamment.

Je n’ai pas besoin de faire l’Everest pour me sentir vivante.

Marianne Golay

D’ailleurs, voyager ne l’intéresse guère. «Je suis allée en Espagne à 18 ans. Avec mon mari, nous sommes partis au Canada et en Finlande. Vous savez, ce n’est pas dans mes habitudes, ça ne me demande pas, j’ai tout ce qu’il faut à portée de main: un lac, des parcours VTT, des sentiers raquette, des pistes de ski...»

Une vraie Combière, bien dans ses chausses et sa Vallée, qui n’hésite pas à faire la promotion de la région où elle est née et qui fait battre son cœur.

Une précision d’horloger

Du coup, elle passe l’essentiel de ses vacances à lever des sangles. Jour après jour, au rythme que lui dictent son corps et la nature. «C’est un métier très physique, qui nécessite à la fois de la force et de l’habileté. Avec l’âge, je me rends compte que j’ai moins de résistance.»

En revanche, au fil des ans, ses sens se sont aiguisés, au point qu’elle peut presque jauger les sapins au premier coup d’œil. «Bon, je prélève toujours un échantillon de liber pour m’assurer de sa qualité.» Pour elle, l’épicéa idéal ne doit être ni trop branchu ni trop difficile à écorcer.

Le liber, c’est comme notre peau, il est différent d’un arbre à l’autre.

Marianne Golay

S’il est fin comme du papier à cigarette, on ne le prélève pas parce qu’on ne peut pas le travailler en laiterie. Normalement, il doit faire entre deux et quatre millimètres d’épaisseur. Pas plus, pas moins.» On ne badine pas avec la précision dans cette contrée d’horlogers.

C’est au petit matin que cette sanglière se rend sur les lieux de coupes que lui ont signalés les forestiers. Elle dénude les troncs à l’aide de son plumet («On batse comme on dit par ici.») et marque les longueurs voulues (40 ou 50 cm selon ses besoins) au cutter, avant de peler les fûts avec sa curette. Elle met ensuite les sangles en paquets de vingt, les porte à dos de femme jusqu’à sa voiture et les suspend sous l’avant-toit de sa maison pour les faire sécher.

Enfin, elle les stocke en fagots de 200 mètres qu’elle écoulera plus tard auprès de quelques fidèles clients. «Je lève ce que je peux. 400 à 500 mètres si la journée a été bonne. Mais c’est plus souvent 300 mètres. Et

il m’arrive parfois aussi de rentrer bredouille.

Marianne Golay

Sa production annuelle varie passablement d’un millésime à l’autre. Bon an, mal an, sans tempête ni pépins, entre 15 000 et 20 000 mètres.À la fin, au prix de 60 centimes le mètre, ça ne fait évidemment pas un salaire brut («Il faut encore payer les charges sociales.») de ministre!

L’argent n’est plus le moteur principal de Marianne Golay. Depuis longtemps. «Ça l’était au début quand mon mari (un garde forestier aujourd’hui à la retraite, ndlr) m’a appris le métier. En fait, j’étais partie dans l’idée de faire ce travail pendant quatre-cinq ans, jusqu’à ce que nos deux garçons soient loin de la maison. Oui, j’aurais pu arrêter à ce moment-­là, mais j’ai continué et

je continuerai tant que j’aurai la santé. Être dehors, en liberté, il n’y a rien d’autre qui compte.

Marianne Golay

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