5 décembre 2017

Mélanie Riggenbach: «La sexualité au sein du couple n’est pas toujours fun»

À l’aube de leur vie amoureuse, nombreuses sont les jeunes femmes qui se plient au devoir conjugal. Selon la sociologue Mélanie Riggenbach, elles agissent ainsi pour répondre à la norme, rester attractives aux yeux de leur conjoint et sauvegarder leur relation.

Mélanie Riggenbach
Pour Mélanie Riggenbach, il faut informer davantage les femmes sur la problématique de l’asymétrie du désir sexuel au sein du couple.
Temps de lecture 7 minutes

Qu’est-ce qui vous a poussée à vous intéresser aux femmes qui se soumettent au devoir conjugal à l’aube de leur vie amoureuse?

C’est parti d’une discussion que j’ai eue avec une amie à propos d’une sortie en amoureux. Son copain lui avait payé le resto et le théâtre et souhaitait terminer la soirée par une relation sexuelle. Mais elle n’en avait pas envie. Alors, il lui a dit que c’était la moindre des choses qu’elle se plie à sa demande puisqu’ils étaient en couple. Elle a fini par céder pour lui faire plaisir et parce qu’elle culpabilisait.

Cette femme s’est retrouvée dans une situation où il lui était difficile de dire non.

Ce témoignage m’a interpellée.

Pourtant, en tant que sociologue, vous connaissiez déjà la problématique de l’asymétrie des désirs dans le couple...

Oui, c’est quelque chose que j’avais déjà étudié. Je sais que la majorité des personnes qui vont chez des sexologues consultent à cause d’une asymétrie des désirs ou d’un manque de désir.

Selon certaines études, plus de 60% des femmes feraient un jour ou l’autre l’expérience de relations sexuelles consentantes sans désir. Ça paraît énorme!

Dans une relation de longue durée, la probabilité que deux personnes aient envie, à chaque fois en même temps, d’un rapport sexuel est tellement faible que ce pourcentage ne m’étonne pas. Je pense même que pratiquement toutes les femmes et une bonne partie des hommes vivent cette expérience au moins une fois dans leur vie. En fait, la monogamie implique ce genre de rapports sexuels.

Les relations sexuelles consentantes sans désir ne sont pas toujours perçues d’une manière négative.

Mélanie Riggenbach, sociologue

Ça ne se passe pas toujours dans la contrainte. Parfois, la femme n’en a pas envie, le rapport sexuel commence et finalement elle y trouve du plaisir.

Ce qui est plus surprenant avec votre recherche, c’est la jeunesse de vos participantes (elles avaient entre 16 et 27 ans au moment des faits)! On a en effet tendance à penser que faire l’amour sans envie est plutôt une conséquence de l’usure du couple…

Effectivement, on a le sentiment que cette problématique ne concerne que les couples au long cours. Eh bien, non! Ces jeunes femmes ont découvert ça dès qu’elles ont formé un couple stable, c’est-à-dire à l’aube de leur vie amoureuse. Mais elles m’ont toutes dit aussi, à l’exception d’une personne, qu’il y avait une symétrie des désirs au début de leur relation.

Mais pourquoi de si jeunes femmes consentent-elles à des rapports sexuels non souhaités? Est-ce parce que la sexualité est devenue aujourd’hui un élément central du couple?

«Il faut être en couple, il faut avoir une sexualité», c’est le message que véhicule la société et que martèlent les médias.

Mélanie Riggenbach, sociologue

Il n’est donc pas surprenant que le couple, l’amour et la sexualité soient des éléments indissociables pour ces jeunes femmes. Elles ne peuvent tout simplement pas imaginer une relation amoureuse, une relation de couple sans sexualité. Cette représentation est d’ailleurs ancrée très profondément dans leur esprit comme le montre le témoignage de cette jeune femme, malade, qui avait de fortes douleurs pendant les rapports, mais qui jugeait que ce n’était pas une raison suffisante pour ne pas faire l’amour avec son partenaire.

Ce que l’on constate à la lecture de votre mémoire, c’est que ces jeunes femmes se plient au désir de leur partenaire pour éviter les tensions et les disputes, et également pour faire perdurer leur couple...

Oui, il y a vraiment ces deux aspects qui ressortent. D’un côté, les femmes qui consentent à des rapports sexuels sans désir pour faire perdurer leur couple, pour éviter que leur conjoint ait des relations extraconjugales. Et de l’autre, celles qui cèdent à la pression de partenaires insistants pour éviter les conséquences négatives d’un refus comme la mauvaise humeur, les reproches, le chantage affectif, les disputes, voire la contrainte.

Dans certains cas, la limite entre rapports sexuels sans envie et viol conjugal est très ténue.

Mélanie Riggenbach, sociologue

D’ailleurs, d’autres études ont montré que même les personnes qui vivent des situations d’extrême violence peinent à définir ça comme du viol, en tout cas tant qu’elles sont dans la relation.

Pour revenir à cette stratégie visant à sauver le couple, elle marche?

En l’occurrence, de toutes les personnes que j’ai interrogées, une seule est encore en couple. Même si, dans la littérature, on voit que les questions sexuelles sont très souvent à l’origine des séparations, il ne faut pas tirer une généralité de mon étude. D’autant que les participantes étaient toutes jeunes et que l’on sait que les premières expériences en couple durent rarement toute la vie.

Les hommes sont-ils toujours conscients que leurs partenaires s’obligent à faire l’amour avec eux?

Certaines femmes le cachaient parce qu’elles voulaient correspondre au profil de la bonne petite copine. D’autres, en revanche, en parlaient ouvertement à leurs partenaires, leur précisaient même qu’elles allaient se plier à leurs désirs pour qu’ils changent d’attitude. Et pour ces derniers, ce n’était pas du tout un problème qu’elles acceptent d’avoir des rapports sexuels sans envie… À noter qu’aucune des participantes à mon étude n’est parvenue à éliminer complètement les rapports sexuels consentants sans désir de sa relation. Pour certaines, ce n’était même plus que ça!

Le devoir conjugal, que l’on croyait relégué aux oubliettes depuis la révolution sexuelle, est toujours d’actualité. Y compris chez les jeunes couples, comme nous l’apprend la sociologue Mélanie Riggenbach, qui a consacré son mémoire de master à ce sujet encore tabou.

Ce qui choque, c’est que les femmes ne remettent jamais en question l’envie de leurs conjoints, alors qu’eux ne se gênent pas pour mettre la pression...

Effectivement, toutes légitimaient cette envie du partenaire. L’idée que l’homme a naturellement une plus forte libido que la femme persiste et puis, une fois encore, c’était normal pour elles de désirer l’autre du moment qu’elles étaient en couple. Du coup, dans leur esprit, c’était elles le problème! Et quand ces femmes en parlaient à l’extérieur, avec des amies ou des spécialistes, on leur conseillait en permanence des solutions pour booster leur libido. Un vrai cercle vicieux qui renforçait encore leur sentiment d’être LE problème. Ça montre bien que c’est d’abord aux femmes de changer.

La domination masculine semble encore avoir de beaux jours devant elle, non?

La socialisation à la sexualité a évolué, mais elle est encore différenciée. Dans l’éducation, son approche est toujours beaucoup plus libre et ouverte avec l’homme qu’avec la femme. Et puis, s’il y a une asymétrie dans un couple, ça signifie qu’il y en a toujours un qui sera frustré et l’autre qui se sentira forcé. Comment résout-on cette problématique dans le modèle monogame? Comment résout-on ça si chacun veut vivre sa sexualité comme il la ressent? Il n’y a pas d’issue.

En fait, aucune des participantes ne s’attendait à vivre pareille situation. Elles aspiraient toutes à une sexualité épanouie et étaient donc loin d’imaginer qu’il existait un entre-deux «entre sexe consentant, désiré et viol». Etonnant?

Aucune d’elles ne s’attendait à avoir un jour des relations sexuelles consentantes sans désir. Pourquoi? Parce qu’on parle de viol, on parle de rapports sexuels consentants, désirés, mais on ne parle jamais de ce qui se situe entre les deux. Les messages qui concernent la sexualité sont à l’opposé de ce qu’elles vivent et de ce qu’on leur a toujours dit. Du coup, ce n’est pas étonnant que certaines femmes aient le sentiment de ne pas être normales.

Les femmes d’aujourd’hui se plient-elles au devoir conjugal pour les mêmes raisons que leurs aïeules?

Non, je ne crois pas. Avant, le devoir conjugal, c’était ce qu’elles devaient faire pour servir leur mari. Et maintenant, c’est ce qu’elles doivent faire pour être normales.

Le «viol consenti», comme l’appellent certains chercheurs, reste un sujet tabou. Vous écrivez d’ailleurs, en conclusion de votre mémoire, qu’il faudrait rendre ce thème plus visible «afin que les jeunes aient conscience des côtés parfois moins glamour des relations sexuelles au sein du couple»…

Toutes ces questions sur le harcèlement sexuel, le consentement ont explosé suite à l’affaire Weinstein. Ça prouve à l’évidence qu’il est essentiel de les thématiser, déjà pour montrer que la sexualité au sein du couple n’est pas toujours fun, qu’il ne faut pas juste se protéger et voilà! Informer davantage permettrait aux femmes de ne pas se sentir seules responsables de cette asymétrie des désirs dans le couple et les aiderait à se rendre compte qu’elles ont le droit de dire non. Enfin, s’ils étaient conscients de cette problématique, les hommes et les femmes pourraient plus facilement dialoguer et peut-être mieux se comprendre aussi.

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