11 avril 2016

«Les jeunes sont obsédés par leur désir sexuel parce qu’ils sont inquiets»

Entre banalisation du porno et course à la performance, la jeune génération a-t-elle tiré profit de la libération sexuelle? Pas sûr, avance la sexologue Thérèse Hargot.

Thérèse Hargot tenant une fleur artificielle dans ses mains.
D’un formatage sournois à un romantisme exacerbé, les jeunes ont beaucoup de défis à relever dans leur vie amoureuse.
Temps de lecture 7 minutes

Cinquante ans après la libération sexuelle, qu’est-ce qui a changé?

Fondamentalement, rien. Notre rapport à la sexualité est toujours extrêmement formaté, il y a des devoirs, des interdits, des tabous. La norme a changé, mais notre rapport à la norme reste le même. Le devoir de procréer a été remplacé par le devoir de jouissance. On est passé de l’injonction «Il ne faut pas avoir de rapports sexuels avant le mariage» à «Il faut avoir des rapports sexuels avant de se marier». Il n’y a plus d’instance extérieure qui dit quand il faut faire des enfants, mais en réalité les femmes ont intégré le meilleur moment: quand toutes les conditions matérielles sont réunies. En fait,

nous avons l’impression d’être très libres, de ne plus avoir d’autorité qui nous dicte notre comportement. Mais cette autorité existe toujours, elle est seulement moins visible puisqu’elle est intériorisée.

Les jeunes d’aujourd’hui seraient-ils moins libres que leurs parents, sexuellement parlant?

Oui, parce qu’ils n’ont pas conscience de cette norme. Ils ont l’impression de choisir, mais ils ne font que reproduire ce que l’on attend d’eux. Autrefois, c’était l’Eglise qui disait ce qu’il fallait faire. On pouvait être d’accord ou non, la critiquer, mais la norme était visible. Alors que la norme d’aujourd’hui génère des angoisses.

Pourquoi?

Parce que les notions de performance, de réussite, d’efficacité se sont introduites dans la sphère intime. Il faut être performant dans sa vie sexuelle, il faut réussir à jouir, il faut être performante dans sa vie de mère, de femme, il faut être une bonne mère. Ce qui était autrefois de l’ordre de l’intime, du sexuel ou de la maternité est devenu angoissant. On se demande: «Vais-je être à la hauteur»? Par ailleurs, la quête existentielle propre à la jeunesse, le fameux «Qui suis-je?», se joue actuellement autour de la question de la sexualité. C’est la vie sexuelle qui donne la valeur, qui dit qui l’on est. Du coup, l’identité se charge affectivement de quelque chose d’immense, d’où inquiétude.

A croire que l’orientation sexuelle a remplacé l’idéologie politique…

Oui, autrefois, être de gauche ou de droite définissait l’individu. Aujourd’hui, c’est la sexualité qui joue ce rôle. Il faut savoir de plus en plus tôt si l’on est homo, hétéro, bi… Le débat sur le mariage pour tous en France a clivé la société et a eu un impact très fort sur le développement même des adolescents. Le coming-out est devenu politique, mais on demande aux jeunes de se positionner par rapport à quelque chose qu’ils ne comprennent pas. Et bientôt, ce sera la religion qui jouera ce rôle. Il suffit de voir la montée des radicalismes, que ce soit dans l’islam, le catholicisme ou le judaïsme. Beaucoup de jeunes trouvent un sens à leur vie à travers la religion, quand la sexualité est parfois une impasse.

Comment les jeunes font-ils leur éducation sexuelle de nos jours?

Il y a quelques années, la «génération sida» entrait dans la sexualité à travers la peur. Aujourd’hui, les jeunes y entrent par le prisme du porno. Youporn, un site internet de pornographie en libre accès, est devenu une véritable source d’information. Il faut dire que tout a changé avec Mai 68. Au moment où on a évacué la procréation au travers de la pilule, le corps est devenu un lieu de jouissance. C’est même la nouvelle finalité de la sexualité. L’industrie pornographique a surfé là-dessus, elle a créé un business et s’est imposée comme un mode d’emploi. Elle met en image une sexualité non procréative, de jouissance pure et simple. L’arrivée d’internet, des smartphones, des tablettes a changé la donne en facilitant l’accès à tout. La pornographie n’a plus rien de transgressif, puisqu’elle est omniprésente. Alors qu’à l’époque, il fallait élaborer des plans pour en regarder en privé, ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Thérèse Hargot en train de regarder l'écran d'une tablette avec une couverture rose.
La pornographie, omniprésente, n'a plus rien de transgressif de nos jours.

On sait que des enfants de 10 ans sont parfois déjà confrontés à des films porno. C’est grave, docteur?

Oui, dans la mesure où, avant un certain âge, l’enfant n’a pas la maturité nécessaire pour faire la part des choses entre le réel et le virtuel. Il n’est pas encore capable de comprendre l’impact de ces images sur son corps puisque ces images sont faites pour provoquer l’excitation sexuelle en vue de la masturbation. Il ne va pas comprendre ce choc et il va se dire que ce n’est pas bien pour lui, d’où un mélange de culpabilité et d’excitation

Thérèse Hargot tenant une poupée masculine et féminine dans ses mains.
Pour Thérèse Hargot, l’apprentissage de la vie des ados ne doit pas être réduit à leur éducation sexuelle.

La banalisation du sexe a-t-elle tué le romantisme?

Au contraire, elle l’a amplifié! L’amour et la fidélité restent de très grandes valeurs. C’est un phénomène de balancier. D’un côté, le corps n’est plus porteur de sens, puisque la sexualité s’est transformée en un objet de consommation, où tout est réduit à une mécanique technique de jouissance. De l’autre, on a des jeunes ultraromantiques, qui ne pensent qu’aux sentiments et à la vie de couple. D’ailleurs, ils se mettent ensemble de plus en plus tôt. Une jeune fille m’a dit un jour que son plus grand rêve était de sortir avec un garçon populaire pour être enfin regardée par tout le monde! Le couple est devenu une valeur refuge, un lieu de réconfort. Mais ce sont souvent encore des couples immatures, narcissiques, qui sont davantage dans une recherche de réassurance que dans une recherche de relation interpersonnelle.

Que pensez-vous du discours hygiéniste tenu dans les écoles?

Les jeunes sont surinformés sur la question sexuelle! A cet âge-là, les ados n’ont pas besoin de conseils d’hygiène, ils ont de grandes questions existentielles sur leur valeur, sur le sens de la vie. Et on leur explique comment mettre un préservatif…

Vous parlez de la méfiance des jeunes filles à l’égard de la pilule contraceptive…

Les féministes en ont fait un emblème de la libération sexuelle. Mais la «génération Marion Larat» sait les accidents très graves qui peuvent survenir. Avant, on n’avait aucun recul. Cette jeune fille, qui a eu un accident cardiovasculaire à cause de la pilule contraceptive, a libéré la parole.

Une étude menée en Suisse auprès de 2500 jeunes de moins de 15 ans montre que 13% des filles ont subi des violences sexuelles. Est-ce que cela vous étonne?

J’aurais même estimé ce pourcentage plus haut. On sait aussi que les violences conjugales n’ont jamais été aussi fortes que de notre temps. Sans doute la pornographie, l’immaturité, la reproduction des images violentes jouent un rôle. Quand on voit que la femme est considérée comme un objet sexuel dans la pub et divers médias, ce n’est pas étonnant que ce manque de respect entraîne différentes formes de violence. Les couples précoces sont aussi très fusionnels, donc destructeurs et pétris de jalousie. Les violences verbales et physiques fusent vite.

Qu’auriez-vous envie de dire aux parents d’adolescents?

Que leurs ados ne sont pas des adultes, ce sont de grands enfants. Ils sont en train de construire leur personnalité, d’où l’importance de respecter leurs étapes de croissance. Et surtout, qu’on arrête de leur parler de sexualité! Laissons-les s’occuper de leur développement personnel plutôt que de les caser dans une relation amoureuse.

Avant d’être avec quelqu’un, il faut être quelqu’un.

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Photographe: Julien Benhamou

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