15 mars 2018

Clare O’Dea: «ll est difficile de trouver beaucoup de défauts à la démocratie suisse»

Sexistes, parfaits démocrates, collabos, brillants, ennuyeux, xénophobes, riches: les Suisses sont-ils vraiment tout cela? La journaliste Clare O’Dea démêle le vrai du faux.

Temps de lecture 8 minutes
Clare O’Dea brosse un portrait subtilement contrasté de notre pays.

Clare O’Dea, vous écrivez qu’être Suisse, c’est d’abord se sentir Suisse et «adhérer au projet». Mais quel projet, finalement?

L’idée que chacun est responsable de sa propre vie. Que la démocratie ne consiste pas juste à choisir des parlementaires et à oublier la politique pendant quatre ans, mais doit rester une chose très proche, très concrète, dans laquelle on est actif. Ce sont aussi des valeurs fortes, comme l’égalité. Que tout le monde doit avoir accès à une bonne formation.

Ce qui se cache derrière tout ce processus, ce n’est pas d’examiner si vous remplissez les conditions, mais mettre de la pression sur les gens

Clare O'Dea

La Suisse n’a pourtant pas la réputation d’être un pays spécialement égalitaire...

Le système de classes est moins marqué par exemple qu’en Angleterre ou en Irlande, où votre accent montre déjà de quelle classe sociale vous venez. La mobilité sociale y est plus difficile pour beaucoup de gens qui vont dans des écoles moins bonnes, moins bien financées. Je pense qu’en Suisse l’idée est que nos enfants se mélangent, aillent à l’école ensemble, aient le même médecin, reçoivent le même traitement. D’autres pays parlent beaucoup plus d’égalité, mais ne la vivent pas autant. En Suisse, on trouve aussi le respect pour chaque profession, la volonté de protéger l’environnement et de garder les traditions

Quelque chose que vous n’aimez pas du tout, par contre, c’est le processus de naturalisation. Vous avez été traumatisée?

J’ai hésité longtemps à entreprendre la démarche, parce que quand on parle d’immigration aujourd’hui en Suisse, l’atmosphère est un peu empoisonnée et cela a pour conséquence que les étrangers se sentent un peu moins aimés, moins appréciés. J’ai en tout cas trouvé difficile l’interview pour la naturalisation, c’était beaucoup trop personnel, beaucoup de questions n’étaient pas du tout pertinentes, avec le sentiment de devoir mettre toute sa vie sur la table. Ce qui se cache derrière tout ce processus, ce n’est pas d’examiner si vous remplissez les conditions, mais mettre de la pression sur les gens, montrer les muscles de l’État, dire que si vous voulez vraiment venir dans notre club vous devez montrer que vous le méritez.

Regrettez-vous d’être devenue Suisse?

Au contraire, je suis contente d’être une citoyenne de ce pays, de participer aux discussions, aux votations, d’être impliquée, d’avoir la possibilité de dire oui ou non. C’est super.

Quand vous dites que les étrangers se sentent moins appréciés, c’est à cause de toutes ces votations sur l’immigration?

La thématique consistant à culpabiliser les étrangers comme une force négative dans la société finit par les démotiver. Mais il s’agit surtout d’une rhétorique. Dans la réalité, cela se passe plutôt bien, la grande majorité des étrangers n’ont pas de problèmes avec leurs voisins ou leurs collègues de travail. On peut très bien s’intégrer, trouver une place dans la Suisse, parce que la société est déjà ouverte, le système s’est déjà adapté à cette réalité.

Ce livre*, l’avez-vous écrit pour répondre à la mauvaise réputation que la Suisse peut avoir à l’étranger ou au contraire pour dire à la Suisse qu’elle n’est pas si parfaite qu’elle s’imagine?

Un peu les deux. Les stéréotypes qui existent sont souvent ou trop négatifs ou trop positifs. D’un côté, j’avais l’impression que la Suisse est mal comprise, surtout dans le monde anglophone, mais en même temps, je ne voulais pas juste défendre la Suisse. J’ai essayé de montrer les caractères des Suisses, montrer la diversité et la complexité du pays. Mieux on comprend quelqu’un, mieux on peut avoir de bonnes relations avec lui, parce que chaque personne, chaque nation est compliquée.

Le système de classes est moins marqué par exemple qu’en Angleterre ou en Irlande, où votre accent montre déjà de quelle classe sociale vous venez

Clare O'Dea

Pays complexe, mais ennuyeux. C’est en tout cas ce que dit le stéréotype. C’est aussi votre avis?

Tous les soucis de la vie sont plus ou moins réglés en Suisse. On peut trouver un logement, un travail, avoir une formation. On est libéré de ces tracas, ce qui permet plus facilement de vivre une vie riche et intéressante. Un couple suisse est allé en Corée du Sud à vélo et a parcouru 17 000 km pour voir leur fils qui participait aux JO. Ce genre de défis est assez fréquent en Suisse, les gens font des choses un peu folles parce qu’ils le peuvent, alors que dans beaucoup d’autres pays, on perd beaucoup de temps juste pour se débrouiller dans la vie quotidienne, au détriment de la créativité.

D’où vient alors cette réputation d’ennui?

Si on compare avec la vie dans les rues de Naples, par exemple, on pourra trouver que la Suisse manque de spontanéité. En public, les Suisses se comportent comme des introvertis qui préfèrent observer les autres plutôt qu’attirer l’attention sur eux. Et c’est vrai qu’en dehors du carnaval, les villes, villages et cafés suisses manquent de couleur, de mouvement, de bruit. Cette tranquillité de surface peut être considérée comme ennuyeuse, mais c’est une vision trop simple. Mes années comme journaliste m’ont permis d’explorer l’envers du décor et je n’ai jamais trouvé ces découvertes ennuyeuses.

Ce manque de spontanéité, en avez-vous souffert à votre arrivée?

Oui, dans le sens où l’Irlande est un pays moins formel, plus homogène, tout le monde dans le même bateau, alors qu’en Suisse cela prend du temps pour arriver à décrypter les situations. Par exemple, à la place de jeux, on ne sait jamais si la personne à côté de vous parle français, allemand ou quelque chose d’autre, où est le point commun entre nous. En Irlande, tout le monde a la permission de parler avec tout le monde et à l’arrêt du bus, c’est certain que l’on va échanger quelques mots. En Suisse les inhibitions sont un peu plus hautes s’agissant de la communication entre les personnes ne se connaissant pas. Le nouvel arrivé doit faire l’effort, ce n’est pas évident à trouver, mais il y a toujours un chemin pour se connecter avec la société. Pour ma part, ça a été d’abord à travers les cours de langue de l’École-club Migros et les cours d’aérobic.

Vous avez été aussi frappée par le grand nombre de réglementations en tout genre...

On peut aussi y voir du perfectionnisme. C’est une société qui accorde beaucoup de valeur à la qualité. On veut toujours le meilleur. La formation et les écoles par exemple sont excellentes, ce qui génère une certaine pression. On doit avoir les meilleurs résultats. Cette pression, c’est peut-être le prix à payer pour un niveau de vie si élevé.

Parmi tous ces clichés que vous examinez, lequel aurait le plus de vérité?

Peut-être celui sur la démocratie. Il est difficile de trouver beaucoup de défauts à la démocratie suisse.

Vous citez pourtant Économiesuisse qui estime qu’il y a trop de démocratie directe…

Je suis d’accord avec l’idée d’élever le nombre de signatures pour déposer une initiative. Le système est un peu trop facile à manipuler. Une initiative devrait partir d’un mouvement très fort, de quelque chose qui brûle dans les cœurs du peuple, pas d’un comité de quatre personnes. Je cite l’exemple d’un responsable UDC expliquant aux parlementaires étrangers en visite à Berne qu’une initiative coûte Fr. 5.- par signature. Il faudrait en tout cas toujours se demander quel appareil et quelles personnes se cachent derrière chaque initiative. Concernant le cliché d’une Suisse sexiste, vous rappelez assez perfidement qu’elle a été «le dernier pays non arabe à accorder le droit de vote aux femmes»...Beaucoup d’hommes politiques, quelques femmes aussi, encore en exercice ont été élevés dans les normes qui prévalaient jusqu’en 1971. Je me souviens notamment d’une conversation avec Pascal Couchepin qui ne voyait pas où était le problème et me racontait que sa mère était très forte, que sa grand-mère avait tenu un magasin, que les femmes avaient une autre façon d’exercer de l’influence à l’époque. Si actuellement hommes et femmes partent sur un pied d’égalité au début de leur carrière professionnelle, les femmes stagnent ensuite, alors que les hommes progressent. La Suisse est connue pour son sens de l’innovation, elle pourrait saisir l’occasion d’être aussi innovante en matière d’équilibre des genres.

Dans un couple, c’est presque toujours la femme qui a la responsabilité de la logistique pour les enfants

Clare O'Dea

Vous suggérez néanmoins que, depuis cette époque, la Suisse a avancé peut-être plus vite que d’autres en matière d’égalité...

Le congé maternité est venu un peu tard quand même. Je connais pas mal de femmes de plus de 60 ans qui n’avaient pas les mêmes droits dans le domaine financier et bancaire, qui s’entendaient toujours poser cette question: «Où est votre mari?» Une question qui n’a pas complètement disparu. Certes, d’un point de vue légal les femmes sont bien protégées en Suisse, mais dans la pratique, dans la vie quotidienne, cela reste plus compliqué pour elles de concilier travail et famille que dans beaucoup d’autres pays, comme la France, l’Italie ou la Scandinavie. Typiquement: les écoles qui ferment à midi. Et dans un couple, c’est presque toujours la femme qui a la responsabilité de la logistique pour les enfants.

Sur les stéréotypes comme ceux de banquiers véreux ou s’accommodant du nazisme durant la guerre, vous donnez beaucoup de chiffres, sans prendre parti.

S’agissant de la guerre, il faut montrer le contexte pour comprendre pourquoi certaines décisions ont été prises. Vu d’aujourd’hui, le comportement de la Suisse peut paraître décevant, mais à l’époque, il se justifiait par l’intérêt national. En Suisse, le travail consistant à reconnaître ses fautes, à présenter des excuses, a été fait à travers le rapport Bergier. Je trouve admirable la façon dont la guerre est traitée dans les livres d’école. Toutes les nations européennes ont eu à un moment ou à un autre des comportements honteux – esclavagisme, colonialisme, discriminations des minorités, agressions militaires, etc. – qui ne sont pas autant analysés ou critiqués que la Deuxième Guerre mondiale.

Pensez-vous que les banquiers vont mener la même réflexion?

Pas forcément, parce que le contexte de la place financière suisse est beaucoup plus large que la Suisse elle-même. Un système complexe s’est développé dans le monde entier pour gérer et protéger la fortune des ultrariches. Ces clients disposent de la meilleure expertise, qui permet de cacher la source ou le véritable propriétaire de l’argent Des règles différentes s’appliquent aux riches en termes de résidence, d’impôts, de transparence. Nul doute qu’avec ses services financiers la Suisse joue un rôle clef dans ce système.

Vous ne parlez pas tellement du côté anti-européen des Suisses…

La Suisse ne devrait pas voir l’Union européenne (UE) comme une menace et surtout pas comme une menace existentielle. Elle est presque déjà plus ou moins membre de l’Union européenne. Le Parlement doit reprendre une grande partie des lois européennes sans changer un seul mot, parce que tout est tellement déjà imbriqué, dans tous les secteurs, les gens, les transports, les exportations, les importations, etc. La meilleure marche à suivre avec l’UE c’est de ne pas y penser comme un ennemi et de rester pragmatique, de ne pas faire l’erreur du Royaume-Uni. La Suisse a besoin de l’UE, le monde a besoin de l’UE, comme un contrepoids aux autres grandes puissances qui n’agissent pas toujours dans notre intérêt: la Chine, la Russie et les États-Unis.


*À lire: «La Suisse mise à nu», Clare O’Dea, 2018, Ed. Helvetiq. Disponible sur www.exlibris.ch


⇒ Lire aussi: Diccon Bewes: «L'Angleterre est une île géographique... la Suisse une île mentale»

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