13 avril 2013

La Suisse: une île de pirates informatiques

L’Helvétie se démarque des autres nations européennes par son laxisme en ce qui concerne le téléchargement sur le web. Si certains y voient une forme de démocratisation de la culture, d’autres craignent pour l’avenir des artistes locaux.

copyright
En matière de copyright, la loi suisse est considérée comme très permissive. (Photo: istockphoto)

Nonante millions de francs. C’est la perte annuelle qu’enregistre l’économie audiovisuelle de notre pays en raison des téléchargements illicites sur le web. Des chiffres estimés par l’Association suisse pour la lutte contre le piratage.

«Illicites», vraiment? Disons plutôt… «qui ne tiennent pas compte des droits d’auteur». Car la loi suisse en la matière est des plus permissives. Pour l’instant, les internautes helvétiques sont libres de télécharger tout contenu sur le web, à partir de n’importe quelle source, tant que le matériel ainsi acquis ne sert qu’à un usage privé.

Et la législation ne risque pas de changer de sitôt. Fin 2011, le Conseil fédéral a répondu à un postulat de la conseillère aux Etats Géraldine Savary (PS/VD) que le cadre juridique actuel était «suffisant». Le rapport indique ainsi que «jusqu’à un tiers des plus de 15 ans en Suisse téléchargent gratuitement de la musique, des films et des jeux». Malgré cela, «la part du revenu disponible dépensé par les consommateurs dans ce domaine reste stable». Mais on observe des transferts au sein de ce budget. Ainsi, «les utilisateurs de sites de partage continuent d’investir dans le secteur du divertissement les économies qu’ils réalisent en téléchargeant des contenus sur internet, mais au lieu d’acheter des CD et des DVD, ils s’offrent des billets de concert et de cinéma et des produits de merchandising».

(Illustration: Jutta Kuss-Getty Images)
(Illustration: Jutta Kuss-Getty Images)

Ce serait donc avant tout les grandes sociétés de production étrangères qui pâtiraient de ces nouvelles habitudes de consommation. Les craintes de voir cette évolution avoir un impact négatif sur la création culturelle suisse sont donc «infondées», juge le Conseil fédéral.

«C’est complètement faux, s’insurge Roger Chevallaz, secrétaire général d’AudioVision, le lobby de l’industrie helvétique du film. Environ 95% des artistes suisses ne peuvent pas vivre uniquement de concerts et de produits dérivés.»

La loi suisse sur le droit d’auteur ne correspondrait donc plus du tout aux défis d’internet. «Il est impératif aujourd’hui de bloquer l’accès aux sources sur le web qui ne rémunèrent pas les artistes, poursuit-il. Les prestataires de services, comme Swisscom ou Cablecom, ont un rôle à jouer! Nous avons déjà trouvé des solutions pour bloquer l’accès à d’autres sources illicites, notamment les sites web à caractères pédophile ou raciste. Pourquoi ne pas prendre des mêmes mesures pour les sites illégaux de téléchargement de musique, film ou jeux vidéo?»

Une proposition que soutient également Géraldine Savary. «Il est hors de question de criminaliser le consommateur. Ce sont les fournisseurs d’accès que nous devons responsabiliser, sous forme d’un code de conduite ou d’un engagement.» Sans quoi, la conseillère aux Etats craint pour la survie de la culture en Suisse. «Nous sommes dans un pays ultra-libéral en termes de soutien culturel, regrette la socialiste. Si nous ne respectons plus les droits d’auteur, les artistes ne pourront pas survivre!»

«Dans l’intérêt de la société»

Mais l’idée ne fait pas partout l’unanimité. «Cette mesure est une forme de censure, affirme Fabien Wulff-Georges, vice-président du Parti pirate suisse. Le partage de copies ainsi que l’utilisation générale d’œuvres dans un cadre non commercial ne devrait jamais être illégal. C’est dans l’intérêt de la société d’avoir ces données libres d’accès. Sans oublier que ce système coûterait très cher aux prestataires de services!»

(Illustration: Jutta Kuss-Getty Images)
(Illustration: Jutta Kuss-Getty Images)

Et avant de penser à bloquer les sites dits «illicites», il s’agit de veiller à ce qu’une offre payante de qualité existe. «On ne trouve pas une seule série télé sur le catalogue d’Itunes Suisse, se plaint Florence Bettschart de la Fédération romande des consommateurs. Il est très facile de se perdre aujourd’hui sur le web.

Des consommateurs paient parfois pour visionner des films sur des sites qui ne tiennent pas compte des droits d’auteur et qui n’ont pour seul but qu’encaisser le maximum d’argent. Il faut organiser des campagnes d’information à ce sujet!» C’est ce que demande également Denis Rabaglia, réalisateur et président de la Société suisse des auteurs. «Je ne veux pas qu’on pénalise le ski hors piste. Je veux seulement qu’il y ait des pistes balisées, où les skieurs savent qu’ils sont en totale sécurité!»


Témoignages de pirates du web

David*, 18 ans, Genève

Je n’ai pas mauvaise conscience

«Je m’approvisionne en musique presque entièrement à partir de YouTube. C’est le plus simple: en quelques clics, je télécharge sur mon disque dur la bande-son des vidéos en copiant leur URL sur l’un des nombreux sites qui offrent ce service. Je n’achète donc sur Itunes qu’une ou deux chansons par mois. Il s’agit des morceaux que l’on ne trouve pas en bonne qualité sur YouTube.

En ce qui concerne les films, j’en télécharge cinq à six par mois. Il me faut environ quinze minutes pour downloader un film d’une heure et demie. Cette manière de faire me convient très bien. D’abord parce que je ne suis pas du tout attaché à l’aspect physique des pochettes d’albums ou des films. Je préfère importer directement ma musique sur mon smartphone pour en profiter partout où je vais.

Je n’ai pas mauvaise conscience à télécharger sur le web, car je sais que mon comportement n’est pas en opposition avec la loi suisse actuelle.

Et puis j’estime que les musiciens gagnent assez d’argent avec leurs concerts. Personnellement, je vais fréquemment voir les artistes sur scène, qu’ils soient déjà connus ou débutants.


Jack*, 32 ans, Genève

Une dizaine de films par mois

«Je suis un grand cinéphile. J’acquiers une dizaine de DVD chaque mois, neufs ou d’occasion. L’achat se fait essentiellement pour les gros films, très attendus, ou les classiques indispensables à ma collection. L’objet reste quelque chose d’important, car il me permet de prêter les films ou CD que j’aimerais faire découvrir. L’autre avantage, ce sont les bonus: making-of, commentaire audio du réalisateur et des acteurs… Depuis l’avènement du DVD, les éditeurs mettent tout en œuvre pour que le consommateur en ait pour son argent.

En plus de tous ces achats, je télécharge une dizaine de films gratuitement sur le web, principalement les œuvres inaccessibles dans le commerce ou dont je ne suis pas sûr de la qualité. L’argent ainsi épargné me permet d’aller voir un ou deux films par mois dans une salle de cinéma. Je n’ai donc pas vraiment mauvaise conscience… Le téléchargement me sert uniquement à couvrir ma frustration de ne pas pouvoir tout acheter ou louer.»


Adam*, 21 ans, Yverdon

Plus rapide que sur les sites payants

«Pourquoi acheter un morceau alors qu’on peut le télécharger gratuitement en un clic ou deux? C’est plus rapide encore que sur les sites payants, où il faut remplir un profil et donner son numéro de carte de crédit! Je télécharge une soixantaine de chansons par mois, la plupart depuis un site de partage de fichiers.

J’achète en revanche quelques DVD en magasin. Ce sont les œuvres de mes réalisateurs préférés, ceux que je sais déjà que je visionnerai plusieurs fois. Je loue aussi de temps en temps des films à partir de la Swisscom TV de mes parents. Mais je trouve les tarifs un peu chers… Je privilégie donc le streaming ou le téléchargement sur les sites gratuits.

Pour moi, le téléchargement est devenu quelque chose d’ordinaire. Je suis étudiant en art et, même dans mon école, nos professeurs nous incitent à downloader certains programmes informatiques illégalement pour contourner leurs prix souvent exorbitants!

Je n’ai aucun remords à télécharger les morceaux de Lady Gaga. C’est un peu différent en ce qui concerne les artistes qui n’ont pas beaucoup d’argent. Mais d’un autre côté, je me dis que ces artistes préfèrent être populaires plutôt que riches mais méconnus! Sans oublier qu’au final mon budget pour la culture reste toujours le même.»

*prénoms d’emprunt

Vidéo: dessin animé de l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle à propos du rôle et de l'importance du droit d'auteur. (source: YouTube - OMPI)

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