19 décembre 2018

«La transmission de la foi est un véritable défi pour les Églises»

Pasteure, mère de famille, Line Dépraz conçoit le message de Noël comme un appel à être en mouvement, à ne pas rester figé sur ses certitudes, à retrouver le socle commun de l’humanité, au-delà des particularismes.

Line Dépraz souriante en train de tenir un objet doré entre ses mains
Line Dépraz, en dépit de l’érosion de la pratique, croit au rôle de la religion dans un monde qui cultive de plus en plus l’entre-soi: créer du lien. Photo: Jeremy Bierer

Line Dépraz, à part un surcroît de travail, que représente pour vous Noël?

Un débordement de vie. Ce n’est pas banal pour une religion d’avoir un Dieu qui prend visage d’homme. Cet abaissement est fondamental. Avoir un Dieu qui a tout connu et tout vécu de notre vie, de la naissance jusqu’à la mort. C’est ce qui me permet d’avoir avec lui une relation vivante et pas juste un savoir intellectuel. Cette intime conviction qu’il a vécu, qu’il est né, a été éduqué par des parents, a été un sale gamin qui a fugué à l’âge de 12 ans, puis qui s’est ensuite mis en route et a marché pendant trois ans à travers son pays pour accompagner les gens, donner du sens, offrir des repères et qui a vécu la pire des injustices en étant mis à mort. Ce Dieu-là me rejoint.

L’incarnation, spécificité du christianisme, n’est-elle pas aussi sa plus grande difficulté? Croire en un Dieu qui s’est fait homme?

Mais c’est ce qui nous le rend accessible, qui fait que ce n’est pas juste une grande idée, une théorie, une philosophie. L’incarnation, c’est ce qui fait qu’il est à hauteur d’homme. Et que, quand je regarde quelqu’un, je me dis qu’il y a une étincelle de Dieu dans cette personne comme dans chacun de nous.

C’est ce qui m’encourage aussi au respect, au pardon, qui est la plus grande des valeurs chrétiennes. C’est concret et je peux m’en inspirer pour ma vie

Line Dépraz

Que peut nous apprendre la Bible sur Noël?

Une des choses qui m’a frappée en lisant les textes ces derniers jours, c’est qu’à Noël, tout le monde bouge. Les Rois mages, ces savants qui suivent une étoile, se mettent en mouvement. Marie et Joseph se mettent en mouvement pour aller se faire recenser,il y a des bergers qui sont rejoints par une apparition et qui se mettent aussi en mouvement. Le seul qui ne bouge pas, c’est Hérode, qui reste vissé à son trône, parce qu’il a la trouille qu’on le lui prenne, la trouille de ne plus être roi. Quand on pense à la question des flux migratoires aujourd’hui, au nombre de personnes qui sont sur les chemins de l’exil et à ceux qui ne bougent pas de leur siège pour dicter une politique européenne ou mondiale, on voit qu’on ne prend pas suffisamment au sérieux ce que ces textes peuvent nous dire aujourd’hui.

Comment la femme d’Église que vous êtes juge-t-elle le fait que Noël ait très largement perdu pour nombre d’entre nous son sens religieux?

Quand Noël est devenu Noël, cela s’est greffé sur une fête païenne, Sol invictus, et sans doute que ceux qui avaient l’habitude de vivre cette fête se sont dit aussi que ce n’était plus tout à fait la même chose. Noël reste malgré tout une des périodes de l’année où il y a peu d’égoïsme. Le cœur des gens s’ouvre. À Noël, les églises sont davantage remplies. Ce mystère de Noël vit encore. Nombre de familles s’ouvrent à d’autres le temps d’un repas, par exemple. La notion de solidarité humaine vit encore. Certes, entre le consumérisme et ce que peut vouloir dire Noël,il y a un fossé, mais qui n’est pas infranchissable. Se rappeler que Noël est aussi un cadeau, que la venue de ce petit d’homme est un cadeau pour l’humanité, cela fait sens.

Ensuite, tout est question de proportion. Il ne faut pas non plus toujours avoir un regard moralisateur sur tout

Line Dépraz

La Bible reste un best-seller historique. Comment la lire aujourd’hui?

La richesse de la Bible, mais aussi de tout texte sacré, c’est de ne jamais avoir donné son sens une fois pour toutes. Le sens n’est jamais clos. Il est toujours en devenir. La grande richesse des textes sacrés, c’est de devoir être réinterprétés à chaque génération, pour savoir ce qu’ils peuvent vouloir nous dire aujourd’hui. La Bible est une parole vivante, pas des lettres mortes qui auraient donné une fois pour toutes leur sens. Larabbin Delphine Horvilleur dit que faire violence au texte, c’est ce qui permet de ne pas faire violence à l’humain. C’est avec le texte que l’on a à batailler, pas avec autrui.

Mais le fanatisme se nourrit aussi d’interprétations personnelles des textes sacrés...

D’interprétations personnelles et figées,qui sont toujours des interprétations d’hier.On va rechercher ce qui a été dit hier et on le prend comme normatif. Du coup, on fait de l’Évangile un code moral et on oublie que c’est quelque chose qui demande à être vécu. Je trouve terrifiants et mortifères les discours qui figent, qui s’agrippent à ce que l’on croit savoir, pour ne pas évoluer, pour empêcher le monde autour de soi d’évoluer. Ce qui donne sens et vie à la Bible, ce ne sont niles dogmes ni une vérité qui en précéderait la lecture, mais la capacité qu’a chaque génération d’en questionner les récits. Le point commun des discours fondamentalistes, de quelque religion que ce soit, c’est leur prétention à détenir la vérité, qui est alors source d’intransigeance et de violences.

Quelle serait votre définition de la foi?

Le monde d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier et notre manière de l’habiter, y compris au niveau de la foi et des convictions, évolue forcément. Sinon cela devient anachronique, cela perd son sens. J’aime bien la définition de la foi que l’on prête à Martin Luther King: monter sur la première marche quand on ne voit pas la fin de l’escalier. En latin, d’ailleurs, le même mot désigne la foi et la confiance. Dès lors que l’on est dans la confiance, on est dans l’intime, dans la relation, dans l’interpersonnel. C’est donc forcément diversifié. En fonction non seulement de l’histoire et des cultures, mais aussi de chaque personne. La foi, pour moi, c’est ainsi cette confiance que je suis précédée par un amour, par quelque chose qui me porte. Ça me donne une assise, qui fait que j’arrive à questionner le sens des choses, à essayer de le trouver.

La foi, c’est cette relation à un Tout Autre qui me décentre et qui fait que je ne peux jamais me contenter de regarder les choses comme si je pouvais les percevoir et les comprendre totalement

Line Dépraz

Comment envisagez-vous votre mission de pasteure?

La transmission de la foi est un véritable défi pour les Églises. Longtemps, cela se résumait à la transmission des dogmes, de l’histoire, des traditions, qui passaient de famille en famille. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas.Le défi monumental est de savoir comment donner accès à de la culture religieuse, comment aujourd’hui dire et faire entendre ce qui ne se dit plus dans les familles. Indépendamment de vouloir endoctriner les gens ou pas, il y a un minimum de culture à faire passer, de connaissances, juste pour savoir ce dont on parle et éviter les clichés, la méconnaissance, la peur, les jugements et tout ce qui dérive en fanatisme et en violence.

Votre travail se résumerait à la simple transmission d’une culture?

Je ne dis pas qu’on doive s’en satisfaire mais il faut bien commencer par là dans un monde où les fondamentaux ne sont plus acquis par une large partie de la population et où l’on assiste à une crise des institutions et de l’autorité dans tous les domaines, y compris dans la religion. Le pasteur, le médecin et le syndic sont toujours là, mais ils ne sont plus que trois parmi les autres. Tout cela complexifie notre travail, et c’est tant mieux finalement: offrir des repères dans une société où tout évolue très vite est un rôle qui peut être déterminant. Accompagner chacun, mettre les gens en relation, insister sur le socle d’une identité commune plus large que les particularismes. Avec la conviction aussi que l’histoire, que les historiens écrivent avec un H majuscule, n’est dans le fond que la somme de nos petites histoires.

Nombre de pasteurs, mais aussi le pape actuel, se voient souvent reprocher leurs prises de position politiques. Vous fixez-vous une limite comme pasteure dans vos interventions publiques?

La seule limite que j’ai, c’est que je ne donne pas de consigne de vote. Il existe quand même une superbe méprise entre ce qui est de l’ordre de l’intime et de l’ordre du privé. Ce que l’on entend aujourd’hui, c’est que la religion devrait rester une affaire privée, donc devrait rester entre les murs de la maison. Ce n’est pas vrai du tout. La religion est de l’ordre de l’intime, cela nous regarde au plus profond de nous-mêmes. Mais ça n’a jamais été privé, ça a toujours été communautaire et social. Toutes les religions ont un aspect communautaire fort. Elles ont toujours eu une part publique. Toutes les religions encouragent à plus de justice, à un rapport harmonieux avec la création.

Tout cela est éminemment politique. L’Église, à cet égard, fait partie intégrante de la société, ce n’est pas un contre-pouvoir, pas une contre-société

Line Dépraz

Si chez nous une très large majorité de gens continuent de se dire croyants, les temples et églises n’en finissent pas de se vider. Comment expliquez-vous le phénomène et vous semble-t-il irréversible?

Nous vivons dans une société qui met très en avant l’individu et, ce faisant, une forme d’égoïsme. Une des affirmations fortes du christianisme – le socle commun de l’humanité, une identité humaine au-delà des différences ou des divergences – est vraiment mise à mal par ce monde très individualiste. Un monde qui va très vite et où l’individu pour grandir, pour évoluer, pour être bien, a besoin de choses qui lui correspondent et vit donc de plus en plus dans l’entre-soi. Y compris sur Facebook: les amis sont ceux qui pensent comme nous, rarement ceux qui pensent très différemment de nous. On cultive cette espèce d’entre-soi et de culture du prêt-à-porter. On va chercher ce qui nous convient ici et là. Chacun bricole pour soi. Nous ne nous trouvons pas dans un trend où le communautaire a le vent en poupe, donc pas un trend où les églises vont se remplir. Mais les églises ne sont jamais que des outils dans la transmission d’une foi. Il ne faut pas avoir pour seul idéal des bancs pleins. On a déjà connu des bancs pleins avec des gens qui n’y croyaient pas plus que ça.

Donc cela ne vous empêche pas de dormir?

Cette érosion de la pratique communautaire reste inquiétante dans ce qu’elle dit de notre difficulté d’être en lien les uns avec les autres. La religion, étymologiquement, c’est la mise en lien, créer du lien, relierles êtres, être relié à soi, être relié aux autres, être relié à Dieu. La religion mise là-dessus.

Même si les gens sont de plus en plus individualistes, ils sont capables d’être rejoints, j’en suis persuadée.

Line Dépraz

Vous vous occupez aussi d’urgences psychologiques. Quel est peut-être l’apport spécifique d’une femme d’Église dans ce domaine?

Il s’agit d’un partenariat qui lie les Églises avec la police cantonale vaudoise. Cette dernière s’est rendu compte, notamment lors de morts violentes telles que les suicides, les accidents ou encore les meurtres, qu’elle n’avait ni le temps ni les compétences pour apporter un soutien aux victimes ou aux proches. Ce n’est pas sa mission. La police est là pour mener une enquête et nous pour soutenir les personnes, mais sans en faire trop. Faire tout ce qui est nécessaire, mais le moins possible, l’idée étant d’aider les personnes, dans les heures qui suivent un drame, à se reconnecter avec la réalité. Le but, c’est qu’elles puissent mobiliser elles-mêmes leurs propres ressources et leurs réseaux. La spécificité que l’on a peut-être par rapport à un psychologue, c’est que nous ne dressons pas de pathologie de la personne, nous la prenons vraiment dans sa globalité. Y étant très souvent confrontés dans notre ministère, nous avons aussi un rapport particulier à la mort, comme faisant partie de la vie. Une posture et une sorte d’acceptation confiante de cette vie, qui, je crois, aide les gens.

Comment conciliez-vous vie de familleet ministère?

Mal, vous dirait mon mari. Je ne crois pas fondamentalement aux frontières étanches. Comme femme, épouse, mère, pasteure, avec des copains ou au Rotary, mon prénom reste le même.

Mais c’est comme quand on jongle: régulièrement il y a une balle qui gicle. Il faut juste que ce ne soit pas toujours la même

Line Dépraz

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