20 juin 2018

La tyrannie des diplômes

En période de plein-emploi, ils sont toujours plus nombreux à se former de façon continue pour répondre aux exigences croissantes du marché du travail.

Illustration sympbolique des formations diplômantes en Suisse
Les options ne manquent pas pour se former de manière continue (illustration: Amélie Buri).

«Il y a une sorte d’inflation des diplômes de formation, lance Thomas Meyer, sociologue à l’Université de Berne. Ce qui fait la différence au niveau du succès professionnel a clairement progressé du diplôme post-obligatoire vers le diplôme d’études supérieures.» Une réalité que les Bilatérales et donc l’ouverture du marché du travail ont nettement confirmée.En quinze ans, les exigences professionnelles en matière de diplômes n’ont cessé de croître, édictant de nouvelles normes.

Des chiffres implacables

Depuis la fin des années 1990, la part de la population active titulaire d’un diplôme d’études supérieures (hautes écoles universitaires, pédagogiques et spécialisées, ainsi que formation professionnelle supérieure) a doublé, passant de 20% à 40%.

Un phénomène qui risque encore de s’amplifier. Les scénarios de l’Office fédéral de la statistique (OFS) prévoient que la moitié de la population adulte en sera bénéficiaire dans les prochaines décennies. Parallèlement à cela, la palette des formations supérieures s’est élargie avec la création des hautes écoles spécialisées (HES) il y a une vingtaine d’années.

Cette voie a permis à une partie de la population d’accéder à une formation supérieure,

Yves Rey

confirme Yves Rey, vice-recteur enseignement à la HES-SO.  Avoir un «papier» semble donc plus que jamais le sésame minimum pour réussir au mieux son entrée dans le monde professionnel.

«Entreprendre des études supérieures, c’est payant, confirme Daniel Cordonier, directeur de l’Office de l’orientation scolaire et professionnelle du Valais romand. Même si parfois on met plus de temps à entrer dans le monde du travail, on finit par accéder à un meilleur salaire que si on avait uniquement une formation de type CFC, maturité ou pas suivi de formation du tout.»

Changement de paradigme

Fini donc l’époque où l’on pouvait apprendre un métier sur le tas sans se soucier d’avoir ou non des qualifications écrites noir sur blanc. Diplômes, certificats, validation des acquis sont devenus les nouveaux mots d’ordre. «Au niveau fédéral, toute une campagne a été lancée avec comme slogan: ‹Il n’est jamais trop tard›, développe Daniel Cordonier.

Son but est précisément de promouvoir la certification des adultes.» Reste donc à se demander si cela s’avère plus facile pour un universitaire que pour un diplômé d’une HES. Ou encore si notre voie duale, souvent enviée à l’étranger, se montre toujours performante, avec une formation professionnelle débouchant facilement sur un emploi.

Un master qui fait de l’ombre au bachelor?

Selon l’OFS, les trois quarts des étudiants ayant un master universitaire sont insérés dans la vie professionnelle un an après la fin de leur formation. Mais le bachelor universitaire, lui, ne convainc pas vraiment, ni du côté des étudiants (près de 87% continuent jusqu’au master), ni du côté des employeurs.

À l’Université, le bachelor est souvent une première étape et ne donne pas forcément directement accès à un métier,

Eugénie Sayard

confirme Eugénie Sayard, cheffe de l’Office cantonal de l’orientation scolaire et professionnelle (Vaud). Une situation problématique. «Il y a eu une dérive par rapport aux intentions du système de Bologne (le processus de rapprochement des systèmes d’études supérieures en Europe, ndlr), précise Daniel Cordonier. Il prévoyait que l’on pouvait s’arrêter au bachelor. Mais en réalité, la grande majorité des étudiants à l’université continuent jusqu’au master.»

Les lettres et les sciences humaines restent très populaires. «Mais, depuis peu, on constate néanmoins un basculement vers le droit. Il s’agit là d’une branche qui commence à avoir de la peine à absorber tous les étudiants», précise Daniel Cordonier. À l’université, les sciences exactes débouchent-elles plus facilement sur un emploi? Alain Weiss, collaborateur scientifique à l’OFS, relativise:

En sciences exactes ou humaines, le taux de chômage des titulaires d’un master reste faible.

Alain Weiss

Dans les douze mois suivant le diplôme, le pourcentage de jeunes trouvant un emploi correspondant à leur niveau de formation est très similaire.»

Apprentissage et HES: des formations populaires

«Les deux tiers des jeunes suisses choisissent la filière de l’apprentissage», confirme Daniel Cordonier. Mais il existe d’importantes différences d’une région à l’autre. Dans certains cantons alémaniques, ils sont plus de 80% à choisir cette voie, alors qu’en Suisse romande, comme à Genève, la proportion du certificat fédéral de capacité (CFC) est beaucoup plus basse.» La Suisse reste donc le pays de l’apprentissage, mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il s’agisse de la filière la plus prisée.

«L’apprentissage est parfois une voie choisie par défaut et non pas par motivation première. Dans ce cas, les étudiants y vont parce qu’ils n’ont pas les notes pour accéder aux autres filières.» Reste que, dans l’ensemble, le CFC est un diplôme bien valorisé par la population comme par les employeurs. «De toute évidence, une personne bénéficiant d’un CFC trouvera facilement une place de travail», confirme Gilles Miserez, directeur de l’Office de l’orientation genevois.

En Suisse, l'apprentissage est toujours très populaire (illustration: Amélie Buri).

L’OFS a analysé entre 2012 et 2015 le parcours de 89 000 titulaires d’un certificat dit du degré secondaire II (soit une formation professionnelle débouchant sur un certificat fédéral de capacité après trois à quatre ans, ainsi que les formations dites générales: maturité gymnasiale, professionnelle et en culture générale).

Fait réjouissant: 85% des titulaires d’un CFC accèdent à un premier emploi dans les trois mois suivants. Parmi eux, ils sont cependant un quart à avoir entrepris un second cursus: préparation à la maturité professionnelle, formation professionnelle supérieure ou encore second apprentissage. «Cela indique que la période de transition après le CFC dure plusieurs années», au point qu’il n’y a plus de frontière nette entre formation et emploi.

Les hautes écoles spécialisées, de leur côté, sont en pleine expansion. «Elles connaissent beaucoup de succès, lance Yves Rey. En dix ans, on a doublé le nombre d’étudiants en Suisse romande, passant de 13 000 à 26 000.» Ce succès est senti dans tous les domaines de formation.

Il n’y a pas vraiment un domaine plus prisé qu’un autre puisque, même du côté de l’art, il y a beaucoup de demandes,

Yves Rey

que ce soient les hautes écoles de musique ou celles d’art et de design. Il règne aujourd’hui un bon équilibre.» Mais qu’en est-il côté débouchés?

«Ils sont différents selon qu’on a fait des études d’ingénierie ou d’art, c’est clair, poursuit Yves Rey. Mais on observe dans l’ensemble que nos étudiants trouvent assez facilement du travail. Le taux de succès dans la péné­tration du marché après leur formation est très bon. Nos étudiants trouvent de l’emploi dans les six mois.» À relever qu’une HES se distingue notamment de l’université par le fait que la majorité de ses étudiants entrent sur le marché du travail après le bachelor.

«La santé et les soins sont des branches en plein boom»

Thomas Meyer, co-directeur du projet Transitions de l’école à l’emploi (TREE), Université de Berne.

Thomas Meyer, vous dirigez la grande enquête suisse TREE qui étudie le parcours de vie des jeunes en Suisse. Que révèle-t-elle sur le monde du travail?

On constate que le marché du travail en Suisse absorbe presque tout le monde, même des personnes perçues comme problématiques, c’est-à-dire sans diplôme post-obligatoire. L’explication est que le marché du travail suisse a une demande assez forte à tous les niveaux de qualification et c’est encore plus marqué pour les diplômés du tertiaire (université, HES formation professionnelle supérieure).

Quelle différence existe-t-il sur le marché de l’emploi entre ceux qui ont un diplôme secondaire et ceux qui possèdent un diplôme supérieur?

Le salaire et la situation d’emploi sont des indicateurs. Les jeunes avec un diplôme tertiaire gagnent à peu près Fr. 1000.- par mois de plus que les autres. Ceux qui ont «juste» un CFC ne vont pas trop mal non plus, ils sont bien ancrés dans le marché du travail, mais gagnent nettement moins.

Pour quel niveau de qualification existe-t-il le plus de demandes en Suisse?

Chez nous, il existe un déficit très clair de qualifications supérieures de type université, HES et haute école pédagogique. On en «produit» trop peu. La demande sur le marché du travail est beaucoup plus grande que l’offre, et cela se reflète dans les statistiques de l’immigration du travail. Les gens qui viennent travailler en Suisse, plusieurs dizaines de milliers par an, sont plus de 50% à avoir un diplôme du degré supérieur.

Et côté filières, quelles sont les plus porteuses?

On voit clairement que la santé et les soins sont des branches en plein boom. La demande sur le marché du travail excède largement l’offre. Idem pour les domaines nommés MINT (mathématique, informatique, sciences de la nature et techniques).

Pour atteindre le succès professionnel, la règle serait donc désormais d’aller vers des études toujours plus longues et plus poussées?

Oui, cette évolution s’est beaucoup accentuée depuis la fin de la dernière grande récession des années 1990 au début des années 2000. Dès lors, avec les Bilatérales et donc l’ouverture du marché du travail, la tendance a explosé: Les courbes sont en nette ascension depuis une quinzaine d’années.

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