27 mars 2018

Ismaël Khelifa: «La virilité traditionnelle a connu un véritable séisme»

Dans son ouvrage «Mâles d’hier, hommes d’aujourd’hui», l’écrivain-aventurier Ismaël Khelifa s’interroge sur les bouleversements de la place de l’homme dans la société occidentale. Loin des postulats alarmistes, il nous offre une vision pleine d’optimisme.

Ismaël Khelifa, habillé d'un costume de superman, fait jouer ses faux muscles
Dans son ouvrage, Ismaël Khelifa s’est tout autant penché sur les paroles d’experts que sur celles d’une nouvelle génération d’hommes ouverts au changement (photo: Julien Benhamou).
Temps de lecture 8 minutes

Ismaël Khelifa, la question du statut des hommes aujourd’hui a été maintes fois traitée. Qu’apporte de neuf votre ouvrage?

J’ai voulu partir du point de vue historique et rassembler des témoignages d’hommes qu’on ne réunit pas habituellement. Par exemple, on a d’un côté Alexandre, un papa poule, prof de boxe, et de l’autre, Jean-Jacques Courtine, un anthropologue qui a travaillé toute sa vie sur la virilité, ou encore Alain Héril, un sexologue. Je ne suis pas un universitaire, ce n’est pas ma culture. Mon but était plutôt de réaliser un livre citoyen, accessible à tous en donnant la parole à différentes personnes. J’ai aussi beaucoup pensé à ma mère en l’écrivant, en me disant que c’est un sujet complexe et que j’aimerais qu’elle puisse participer à ce débat.

Quel point commun ont les hommes qui témoignent dans votre livre?

Ce sont des personnes bien dans leurs baskets. Des hommes heureux de vivre au XXIe siècle, c’est-à-dire dans une quête d’égalité et à l’aise avec cela. Ceux qui souffrent et qui pensent que c’était mieux avant, je crois qu’on les entend déjà assez dans tous les médias. Moi, je suis profondément optimiste, je ne vois pas en quoi ce que l’on vit actuellement est grave.

Quand je découvre des témoignages d’hommes, j’ai parfois l’impression qu’il y a une espèce de pleurnicherie un peu victimaire dénonçant la terrible émergence de ces femmes castratrices.

Ismaël Khelifa

Et que malheureusement on serait passé d’un modèle de virilité à la Jean Gabin à celui du papa poule. Mais ma question est: est-ce si grave? Est-ce qu’on ne peut pas être à un moment Jean Gabin et à un autre papa poule? Je trouve que cette possibilité d’être les deux, et même multiple, est en fait une position d’homme qui est assez chouette.

Vous pensez que c’est un avis partagé par la majorité?

C’est dur à dire, mais il est certain que deux tendances s’affrontent: la nostalgie et l’optimisme. On le voit en France avec des succès de librairie quasi équivalents. D’un côté, on a des commentateurs conservateurs à la Éric Zemmour, qui parlent de destruction de la société et de suicide français, et de l’autre des personnes comme Michel Serres, un célèbre philosophe, qui dit tout le contraire. La vérité est sans doute un peu entre les deux. C’est sûr que la vie d’un homme, en tout cas comme on la fantasme au XIXe siècle, avait alors quelque chose d’héroïque.

On allait être le soldat, partir pour de grandes aventures avec un bel uniforme: à nous le bordel, la politique et la grande vie! Aujourd’hui, tout cela a changé.

Ismaël Khelifa

Nous sommes un peu plus des administratifs, des gens de bureaux qui consacrent du temps à l’éducation des enfants et au ménage. Justement, comment historiquement, l’image de la virilité s’est-elle construite? La virilité est en fait l’image d’un idéal, celui du courage au combat et de la maîtrise de soi. Un idéal qui va structurer la société dès la Grèce antique tout en institutionnalisant la domination masculine. Enfin,

c’est un idéal qui se transmet de père en fils mais qui va connaître une rupture profonde au XXe siècle, notamment à cause de la Première Guerre mondiale.

Ismaël Khelifa

Cet événement va remettre en question l’héroïsme du soldat qui ne meurt plus debout mais comme un rat, vaincu par des machines dans les tranchées. Cette réalité va porter un coup à l’héroïsme guerrier, au courage au combat mais aussi à la place de l’homme comme dominant dans le couple, puisque les femmes vont être plus présentes que jamais dans le monde du travail.C’est donc tout un mécanisme qui va se mettre en place et mener à l’affaissement de l’image de la virilité construite au travers des millénaires.

Mais l’image de la virilité n’a-t-elle pas toujours été en constante évolution?

Oui, et il y a toujours eu l’idée qu’elle était, en fait, quelque chose de fragile. Même quand on passe du chevalier médiéval à la société de cour, il y a une nostalgie du chevalier avec son armure et sa lance qui va se fracasser contre un autre gros balèze. La virilité s’est donc aussi construite sur une sorte de sensation de nostalgie et de fragilité mais ce n’est qu’au siècle dernier qu’elle a connu un véritable séisme, une sorte de big-bang.

Quel rôle ont joué les trois dernières décennies dans ce chamboulement?

Il y a des lois qui, dès la révolution féministe des années 1960 et 1970, viennent confirmer les processus de changement enclenchés au début du XXe siècle. Parmi ces lois, on peut par exemple citer celle de 1997, qui suspend le service militaire obligatoire pour les hommes en France. C’est sûr que,

dès lors que la loi se met en marche et que les hommes perdent leur statut de combattant, les trois dernières décennies ont mis un sacré coup à l’image de la virilité archaïque.

Ismaël Khelifa

Peut-être aussi que certains hommes se sont alors sentis plus à l’aise avec ce changement radical. Je dois dire que, personnellement, la perspective de ne jamais prendre les armes est une chose que je vois davantage comme une chance que comme un inconvénient.

D’un autre côté, on a l’image de l’homme fort qui revient sur le devant de la scène politique mondiale, avec notamment Trump et Poutine. Comment comprendre ce phénomène?

Je pense que la force de ces hommes, c’est de souffler sur les braises de ce mythe viril toujours présent. On ne piétine pas quatre mille ans d’histoire comme cela, c’est important de le garder à l’esprit. Ce mythe viril est toujours incandescent dans notre société. Il suffit d’ailleurs de voir comment Daesh s’en empare puisque toute sa communication est tournée vers cette virilité archaïque. De plus, l’État islamique réussit même à séduire des femmes qui l’ont rejoint avec tout leur libre arbitre et à qui on a promis le modèle patriarcal.

Preuve que le mythe, en plus de ne pas avoir disparu, fascine encore.

Ismaël Khelifa

Comment fascine-t-il?

Les politiciens comme Trump incarnent un regret, une nostalgie de l’homme fort et du puissant patriarche. On est totalement dans le «c’était mieux avant» fantasmé même par certaines générations qui ne l’ont pas connu, cet «avant». En apportant cette forme d’autorité, ils rassurent et font rêver bien des gens qui ont besoin de repères clairs et visibles dans ce monde incertain. Mais ces politiciens ne sont en réalité que des caricatures du mythe. Les galons de la virilité traditionnelle, on les gagne au combat. Or, à ce que je sache, Trump n’a jamais tenu une arme entre ses mains pour aller combattre. Donc

ça joue les virils et la castagne, mais en fait ce ne sont que des pastiches de virilité qui s’approprient des caractéristiques enfouies dans notre inconscient collectif.

Ismaël Khelifa

De la même façon, les films de superhéros américains font toujours un carton au cinéma. Pourquoi? Je dirais que moins il y a de virilité archaïque, plus il y a de superhéros. Moins il y a de guerriers, plus il y a de Rambo. Moins il y a de forces, plus il y a d’Arnold Schwarzenegger bodybuildés. Et ce qu’il y a de fascinant, c’est de voir comment l’image de ces superhéros a évolué dans le temps: plus la virilité archaïque descend de son piédestal, plus, en réalité, ces superhéros sont nombreux, musclés, inhumains jusqu’à en arriver à Robocop et à Terminator – les hommes robots. Ainsi, je pense que, dans l’imaginaire masculin, on rêvera toujours davantage de l’aventurier solitaire à la façon d’un Indiana Jones que du petit mec de bureau sympa et père de famille. C’est d’ailleurs pour cela que je termine mon ouvrage en disant qu’il y a en chaque homme ces deux aspects qui cohabitent.

Vous dites qu’aujourd’hui l’homme est devenu multiple. Qu’il n’y a pas une virilité mais des virilités…

Oui, ce que vivent les femmes aujourd’hui, c’est-à-dire avoir cinq vies en une journée, c’est ce que connaissent les hommes aussi. Par exemple, le matin vous allez être le père attentif qui va emmener les enfants à l’école, après vous serez le patriarche qui contribue à mettre le pain sur la table, le soir, vous serez le confident et, une fois la lumière éteinte, vous allez peut-être vous transformer en amant passionné. Et cela dans notre quotidien, c’est quelque chose d’absolument révolutionnaire.

Historiquement, les hommes ne sont pas habitués à vivre toutes ces journées en une. Cette nouvelle posture masculine, plus multiple, bouscule aussi le quotidien des couples.

Ismaël Khelifa

Finalement, c’est quoi aujourd’hui, être un homme?

Je pense que c’est être à la fois doux et dur, capable d’être à l’écoute mais aussi de trancher, capable d’être autoritaire et en même temps dans la compassion. C’est un peu le gentleman qui n’est ni l’homme émasculé qui se soumet ni l’homme dominant.

On peut être à la fois celui qui prend les devants, celui qui est conquérant, mais aussi celui qui va être plus ouvert aux autres et qui assume ses failles et ses faiblesses.

Ismaël Khelifa

N’est-ce pas un peu schizophrénique d’être tout et son contraire?

C’est vrai que c’est compliqué et que ça prend du temps. Dans les débats actuels, on attend souvent des réponses très rapides et très tranchées. Aujourd’hui peuvent cohabiter Trudeau, Macron, Poutine et Trump au sommet du G20. Et à côté d’eux, on trouvera aussi Angela Merkel et Theresa May. C’est la preuve que, de nos jours, les choses changent et que les mélanges sont possibles, même si ce n’est pas toujours facile pour les hommes de s’y retrouver.

Pourtant c’est aussi ce qui leur permet de s’affranchir de toute une série d’injonctions, n’est-ce pas?

Oui, c’est une formidable libération. Je serais curieux de savoir, par exemple, combien d’hommes sont préoccupés tout au long de leur vie sexuelle par leur peur de ne pas assurer, de ne pas bander, d’en avoir une petite. De la même façon, l’homme doit toujours être en contrôle, montrer qu’il est le plus fort, le plus courageux. Il n’est tout simplement pas libre. Personnellement, je préfère être un homme de ma génération que de celle de mon père ou de mon grand-père.

Je pense que de pouvoir assumer ses faiblesses est une vraie libération. Cela permet d’être plus entier, authentique, soi-même et complet.

Ismaël Khelifa

➜ A voir ci-dessous: un bonjour d'Ismaël Khelifa aux jeunes lecteurs d'Opération Groenland.

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