3 octobre 2019

Lancy, la plus bio des villes suisses

La troisième commune du canton de Genève, qui cultive et entretient tous ses espaces verts sans utiliser le moindre produit chimique, est la première collectivité publique du pays à obtenir la certification le Bourgeon délivrée par l’association Bio Suisse.

Le défi de la ville de Lancy: cultiver 46'000 plantes, fleurs et légumes ainsi qu'entretenir 55 hectares de zones de verdure sans user de produits phytosanitaires de synthèse. (Photos: Aline Paley)

Au début de cette année, après deux ans de reconversion (le temps que terre et végétaux se purgent de toute substance chimique) et quelques modifications dans la gestion de ses parcs et plantations, la commune de Lancy a été labellisée bio. Une première pour une collectivité publique suisse !

Pour obtenir le fameux « Bourgeon », la troisième ville du canton de Genève (plus de 32'000 habitants) a dû répondre aux nombreuses exigences du cahier des charges de l’association Bio Suisse, en commençant par renoncer à l’utilisation de produits phytosanitaires de synthèse pour cultiver ses 46'000 plantes, fleurs et légumes ainsi que pour entretenir ses 55 hectares de zones de verdure.

Une gageure, fruit d’un travail d’équipe, d’une union entre jardiniers et politiques, que nous résument ci-dessous et en cinq points Damien Bonfanti, conseiller administratif en charge de l’environnement et du développement durable, Sandrine Michaillat, cheffe de la section des espaces verts, et Eric Tenthorey, chef de cultures.

La petite graine

Fraîchement élu, le vert Damien Bonfanti décide de mettre en place un pôle nature pour sensibiliser la population en général et les enfants en particulier à la préservation et à la protection de l’environnement. Conçu à l’origine comme une vitrine bio avec vue sur le Salève, cet espace didactique, qui a pris racine dans le parc Navazza-Otramare, est inauguré en 2016.

Aujourd’hui, il s’étale sur une surface de 1'300 m2 et comprend un grand potager communal collectif de 460 m2 géré par les jardiniers de la ville (la majorité des 700 kilos de légumes qui y sont récoltés chaque année sont offerts à l’épicerie solidaire de Lancy), un rucher pédagogique pour voir comment les abeilles travaillent, un grand hôtel à insectes et même des toilettes sèches.

Une fois cette petite graine plantée, l’idée a germé – autant dans la tête des politiques que dans celles des responsables des parcs et plantations – de poursuivre cette expérience bio en l’étendant à l’ensemble du territoire communal. Sans bien sûr que cela n’occasionne de surcoûts au niveau budgétaire !

Bannie, la chimie

Qui dit bio dit sol exempt de toute substance chimique. Démarrée début 2017, la reconversion prendra deux ans, le temps donc que la terre se purge, se purifie. Renoncer à l’utilisation des produits phytosanitaires de synthèse était d’ailleurs dans l’ADN de cette commune genevoise, puisqu’elle avait fait une croix sur le glyphosate – cet herbicide classé comme « probablement cancérogène » par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) – en 2015 déjà.

Avant le passage au bio, les jardiniers lancéens possédaient un arsenal d’engrais et d’insecticides chimiques qui tenait à peine dans une grosse armoire. Désormais, ils n’usent plus que de trois produits phytosanitaires organiques. Et ils recourent à des auxiliaires, à des prédateurs naturels (larves, mini-guêpes, acariens…) pour combattre les ravageurs que sont la mouche blanche, le thrips, le puceron ou encore la mineuse. Les plus coriaces comme les chenilles processionnaires, ils les achèvent si nécessaire à coup de produits biologiques autorisés par Bio Suisse.

Globalement, les résultats sont satisfaisants. Seules les maladies cryptogamiques semblent faire encore de la résistance à ces thérapies douces, surtout lorsqu’elles sévissent dans les plantations de fleurs. Lutter contre ces champignons indésirables nécessite un changement de stratégie, une adaptation des méthodes culturales. En l’occurrence, il suffit d’aérer davantage les massifs floraux afin de priver d’humidité les cryptogames.

Terre à terre

La ville de Lancy, qui utilisent désormais des engrais organiques, a dû aussi modifier ses terreaux si elle voulait être estampillée le « Bourgeon ». Principalement, en éliminant la tourbe de leur composition. But de l’opération : éviter que l’on exploite et détruise les biotopes que sont justement nos tourbières. Cela n’a pas été aussi simple qu’il n’y paraît : les jardiniers ont en effet dû multiplier recherches et essais avant de trouver des substrats adéquats.

Pour produire le compost, ça a été nettement plus facile, puisque la matière première provient des déchets végétaux récoltés dans les espaces verts publics qui sont déjà bio évidemment.

Seule ombre à ce tableau : les terrains de foot qui ne sont toujours pas aux normes de Bio Suisse, même si la commune dit travailler à leur reconversion. La « solution » pourrait venir du Lancy FC – plus grand club de Suisse en termes de membres – qui fait pression pour une mue synthétique de toutes les surfaces de jeu. Pragmatique mais pas très écologique.

Quelques soucis

Au début de l’aventure, les jardiniers ont très vite constaté qu’il n’était pas évident de dégotter de la jeune plante bio (ils en cultivent quand même 46'000), surtout de la fleur. Tout bonnement parce qu’il y a peu de demandes, donc peu d’offres. Pour étoffer les parterres fleuris, ils tentent de retrouver des variétés anciennes – y compris des légumes – qui sont peu ou pas cultivées. Cette année, ils ont par exemple planté du souci, ce qui leur a occasionné quelques… soucis.

Il faut dire que cette municipalité avait l’ambition d’offrir toujours de beaux massifs à ses contribuables, c’est-à-dire de passer au bio en conservant les mêmes standards esthétiques qu’auparavant. Ce qui a nécessité de gros ajustements en matière de production florale. Pari réussi ? A 100% si l’on en croit nos interlocuteurs qui disent n’avoir reçu que des retours positifs jusqu’à présent.

Huile de coude

Les 40 jardiniers de la commune (37 employés et 3 apprentis) ont dû adapter leur pratique à cette nouvelle manière de soigner le monde végétal. Ils avaient déjà un peu d’expérience en matière de désherbage depuis l’abandon du glyphosate en 2015. Aujourd’hui, huile de coude, machine à vapeur et paillage remplacent d’ailleurs cet herbicide controversé dans leur lutte sans fin contre les « mauvaises herbes ».

Depuis cette reconversion, ces femmes et ces hommes ont dû aiguiser non seulement leurs sécateurs, mais aussi leurs regards ainsi que l’expliquent les responsables des espaces verts : « Il faut être plus proactif. Parce qu’avec la chimie, on était surtout réactif et là, avec cette approche biologique, il s’agit de vraiment anticiper les problèmes. »

Les jardiniers lambda sont-ils heureux de cette petite révolution écolo ? « Il y a deux catégories : ceux qui adhèrent sans que cela ne leur pose de problème, et les autres qui regrettent que tout ne soit plus aussi propre en ordre qu’avant, qui ont la nostalgie du gazon anglais et des haies taillées au cordeau. » Damien Bonfanti, lui, est ravi parce que des insectes, qui avaient disparu des radars, qui avaient quitté le territoire de sa commune pour aller voir si l’herbe était plus verte ailleurs, sont revenus récemment voleter à Lancy-la-Bio…

« Nous appliquons le principe de précaution »

Damien Bonfanti, conseiller administratif de la ville de Lancy, en charge de l’environnement et du développement durable

Le but premier de cette reconversion : préserver la faune et la flore sur le territoire de la commune de Lancy ?
Avec notre patrimoine naturel, qui est quand même assez important, nous nous devions de protéger la faune, la flore et les différents biotopes de notre commune. Oui, nous souhaitons clairement préserver notre biodiversité, notre environnement.

Et aussi la santé de vos employés et citoyens ?

La santé de la population et de nos employés est évidemment au centre de nos préoccupations. Nous appliquons le principe de précaution, car l’on sait pertinemment aujourd’hui que plusieurs produits de synthèse posent problèmes. En tant qu’élus, nous avons une responsabilité : je n’aimerais pas que dans vingt ans l’on vienne me demander des comptes parce que nous aurions continué à utiliser des substances chimiques qui auraient provoqué l’apparition de certains types de cancer…

Avec l’espoir que les habitants de Lancy suivent votre exemple, vous emboîtent le pas ?

Avec cette reconversion réussie, nous pouvons sensibiliser la population : nous y sommes arrivés, donc il n’y a aucune raison pour que vous n’y parveniez pas ! Nous n’allons pas contraindre les gens, juste les informer, les sensibiliser et ensuite espérer un changement de comportement.

Avez-vous été contacté par d’autres collectivités publiques ?

Oui, oui, plusieurs communes du canton, de Suisse romande et même d’Europe nous ont fait part de leur intérêt. La ville de Paris, par exemple, nous a contactés pour savoir comment nous avions procédé.

La petite graine est donc en train de germer…

On l’espère. Comme politiciens, nous avons toujours envie de laisser une trace. Certains érigent des statues, d’autres des pyramides. Eh bien moi, je serais le plus heureux des hommes si cette petite graine, que nous avons plantée ici à Lancy, pouvait inciter d’autres communes à se lancer dans le bio.

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