26 avril 2018

«Les neurosciences voient dans le cerveau l’homme tout entier»

Les neurosciences cognitives offrent-elles vraiment la connaissance la plus complète possible de l’être humain? Le sociologue Alain Ehrenberg fait le point sur cette épineuse question.

Temps de lecture 6 minutes

Alain Ehrenberg, les neurosciences sont souvent critiquées pour leur participation à une certaine instrumentalisation de l’être humain. Votre vision, elle, est plus optimiste…

Ni pessimiste ni optimiste, mon propos est de décrire la place de ces sciences dans les mœurs contemporaines. Il faut dépasser les polémiques entre ceux qui pensent que les neurosciences cognitives réduisent l’homme à son cerveau et ceux qui proclament que la psychanalyse ne soigne rien. Les conceptions thérapeutiques ne sont pas les mêmes, mais derrière les affrontements, on peut déceler une certaine complémentarité sociologique.

Vous parlez d’une nouvelle science de l’homme...

Au sens où les neurosciences cognitives pensent rendre compte des comportements normaux autant que pathologiques. Depuis le début des années 1990, la valeur médicale et sociale du cerveau s’est démultipliée. Sa connaissance, nous dit-on, devrait permettre d’immenses progrès dans la prise en charge des pathologies mentales comme la dépression ou la schizophrénie, mais aussi dans le traitement de multiples problèmes sociaux. Car les neurosciences sont devenues sociales. Dans la mesure où elles prétendent expliquer l’homme pensant, sentant et agissant dont on pourrait avoir une connaissance complète à travers l’étude de son cerveau et des ramifications du système nerveux dans le corps, elles sont à la fois une biologie de l’esprit et une anthropologie, une idée de l’homme. Laquelle? C’est justement à la préciser qu’est consacré ce livre. Ma démarche consiste à faire apparaître des connexions inaperçues entre idéaux sociaux et concepts scientifiques.

Les neurosciences cognitives pensent rendre compte des comportements normaux autant que pathologiques

Alain Ehrenberg

Comment définir la galaxie des neurosciences cognitives?

Les neurosciences étudient le cerveau, l’adjectif cognitif désigne les psychologies scientifiques, cognitives et comportementales. L’expression caractérise l’association entre la neurobiologie et ces psychologies. Ces disciplines bénéficient aujourd’hui d’un engouement qui était celui de la psychanalyse jusque dans les années 1970 et 1980, et cela tant pour les thérapies et que pour des applications dans les politiques publiques, particulièrement l’éducation.

Action et autonomie sont-elles les maîtres mots des neurosciences?

Si la psychanalyse confronte l’homme à ses limites et à ses manques, les neurosciences à l’inverse lui proposent de les dépasser. C’est un langage de l’action. Ce déplacement de l’intérêt de nos sociétés entre les deux savoirs correspond aussi à un changement profond dans nos manières de vivre et d’agir, avec la prééminence de l’autonomie. Dès les années 1970, les idéaux de liberté de choix et de propriété de soi, d’initiative individuelle, mais aussi d’innovation, de créativité, de diversité commencent à s’ancrer dans les mœurs. Nous entrons dans un individualisme de capacité individuelle et d’autonomie. Les neurosciences cognitives se développent dans ce nouveau contexte et sont imprégnées par ces idées. Mon fil conducteur est qu’elles cristallisent ou réfractent dans un langage scientifique ces nouveaux idéaux.

Dans les théories les plus radicales, tout se passerait dans le cerveau...

J’appelle cela le programme fort. C’est celui dont on parle le plus, entre autres dans la presse. Prenez l’exemple de la plasticité cérébrale, qui est devenue un concept social alimentant l’idée très séduisante que nous pouvons nous changer nous-mêmes en permanence. Sans que l’on évoque les limites de cette plasticité dans les travaux des neuro-­scientifiques eux-mêmes. Comme dans les années 1950 pour la psychanalyse, certains voient dans ces neurosciences la réponse à tous les problèmes, capables de guérir aussi bien l’autisme que la schizophrénie.

Certains voient dans ces neurosciences la réponse à tous les problèmes,

Alain Ehrenberg

C’est ce que vous appelez alors un individualisme de capacité...

Oui, avec des attentes très fortes sur l’autonomie individuelle. L’augmentation de la liberté et des opportunités possède une contrepartie: elle exige un niveau d’autocontrôle émotionnel plus fort que celui qu’on demandait auparavant. Par exemple, il existe beaucoup plus de liberté dans le rapport entre hommes et femmes qu’il y a un demi-siècle, mais cette situation exige en même temps un fort contrôle émotionnel et pulsionnel. De là la montée du thème des émotions et l’explosion des questions de santé mentale.

Auparavant, la maladie mentale restait avant tout un enjeu médical avec la question centrale de la folie, mais plus aujourd’hui...

Aujourd’hui, ces questions de pathologie mentale traversent la société. Pensons à la sphère professionnelle notamment, avec le burn-out ou le stress. Ou encore à l’école avec la phobie scolaire et l’hyperactivité de l’enfant. Et l’on pourrait multiplier les exemples. La souffrance psychique devient également une occasion d’agir non pas seulement sur la personne, mais sur son entourage professionnel, son couple, etc. À l’école, les questions de socialisation sont également devenues très importantes. Toutes ces évolutions induisent évidemment un profond bouleversement des pharmacothérapies et des psychothérapies qui ne sont plus seulement un moyen de se soigner, mais aussi le moyen d’être accompagné dans des parcours plus ou moins cahoteux. Si la psychanalyse naît dans un contexte où la question qui se pose à chacun est: «Que m’est-il permis de faire?», les neurosciences cognitives se développent dans un contexte où la question est plutôt: «Suis-je capable de faire, d’agir?»

Ces neurosciences cognitives rendent-elles, du coup, la psychanalyse obsolète?

Disons qu’elles semblent bien parties pour devenir le baromètre de la conduite des vies au XXIe siècle comme la psychanalyse fut celui du XXe. L’une et l’autre renvoient aux deux grandes manières de soutenir ou de rebâtir notre être moral dans les sociétés individualistes. La première, autour des disciplines se revendiquant de la psychanalyse, qui est essentiellement une recherche d’intelligibilité pour se repérer par soi-même dans les relations. Et un ensemble de pratiques provenant des psychologies cognitives et comportementales, aujourd’hui appuyé sur les neurosciences, qui s’intéresse à l’individu comme sujet pratique devant faire des choix et ajuster des moyens à des fins. Ce sont des sciences de l’action. En France particulièrement, on s’est beaucoup battu dans ce que j’ai appelé «les guerres du sujet». Mais ces deux ensembles de pratiques peuvent s’avérer complémentaires. Les neuro­sciences cognitives revendiquent un naturalisme du fondement biologique. Mais derrière ce naturalisme du fondement biologique, il en existe un second, qui provient de la philosophie écossaise, le naturalisme de la régularité: est naturel, pour Hume, ce qui ne dépend pas de la volonté humaine et se répète régulièrement. D’où le titre de mon livre, La Mécanique de passions*: la raison ne peut rien contre les passions, seule une passion positive peut transformer une passion négative (une souffrance). Et parmi les pratiques qui permettent la conversion des passions, et c’est l’intuition fondamentale de l’empirisme, il y a l’exercice, la répétition comme principes facilitateurs de l’action. Ces disciplines cristallisent la figure de l’homme fiable.

Le sociologue Alain Ehrenberg aimerait dépasser les polémiques.(Photos: Julien Benhamou)

Un apprentissage plus efficace figure parmi les avancées dues à une meilleure connaissance du cerveau, mais la pédagogie ne se renouvelle pas beaucoup…

Les neurosciences, finalement, vont dans le sens des pédagogies critiquant les défauts bien connus du système scolaire avec un enseignement centré surtout, notamment dans la maternelle, sur les aspects purement cognitifs. Elles apportent le poids de la science à des réformes nécessaires .

Quel est l’apport des neurosciences cognitives, finalement?

Elles répondent sans doute aux aspirations humaines d’un développement des capacités individuelles dans un type de société avec des attentes maximales dans ce domaine. Elles alimentent l’idéal de voir en chaque individu l’agent de son propre changement, de lui fournir toutes les cartes pour maximiser ses potentiels grâce à la plasticité cérébrale.

* À lire: «La Mécanique des passions. Cerveau, comportement, société», Alain Ehrenberg, Éd. Odile Jacob. Disponible sur
www.exlibris.ch

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