28 mai 2018

Le bénévolat nouveau est arrivé

En voie de disparition, le don de son temps? Pas du tout, mais l’engagement prend d’autres formes: les gens veulent désormais effectuer des tâches qui ont du sens, limitées dans le temps et sans contrainte d’horaire ni de lieu.

Fabien Kupferschmid
Pour Fabien Kupferschmid, il faut aimer les autres pour être un bon bénévole. (Photos: Christophe Chammartin)

S’il est toujours bien présent en Suisse, le bénévolat vit une profonde mutation. C’est ce qui ressort d’une étude de l’ Institut Gottlieb Duttweiler (GDI) nouvellement parue, intitulée «Les nouveaux bénévoles – L’avenir de la participation de la société civile», réalisée pour le compte du Pour-cent culturel Migros. «Dans beaucoup de pays, c’est l’État qui s’occupe de ce type d’enquête, souligne Lukas Niederberger, directeur de la Société suisse d’utilité publique (SSUP) – qui chapeaute elle-même l’ Observatoire suisse du bénévolat . En Suisse, l’Office fédéral de la statistique ne possède que des chiffres généraux sur la thématique, alors nous avons décidé depuis 2005 de faire régulièrement un sondage. Cela nous permet d’avoir une comparaison avec les autres pays et de discerner les tendances, de manière que les grandes associations comme la Croix-Rouge, par exemple, puissent s’organiser afin de conserver leurs bénévoles.»

C’est qu’avec ses 100 000 associations, la Suisse peut se targuer d’être un pays très demandeur en matière de bénévolat. «Ce dernier y est élevé par rapport à d’autres pays, mais notre étude montre qu’il est en train d’évoluer fortement», remarque Lukas Niederberger. Parmi les facteurs de changement, l’étude met ainsi en lumière quatre éléments-clés: l’efficacité, l’autonomie, les liens sociaux et l’accessibilité.

Un besoin d’efficacité et de bénéfices

Ainsi, l’étude souligne que les bénévoles cherchent désormais à effectuer des tâches qui non seulement ont du sens, mais qui leur apportent également un potentiel d’apprentissage et d’évolution. «Nous vivons dans une société beaucoup plus individualiste qu’il y a une ou deux générations, note le directeur de la SSUP. Alors que les bénévoles d’autrefois effectuaient des tâches pour Dieu ou pour la patrie, les jeunes d’aujourd’hui désirent que le travail bénévole augmente leurs compétences professionnelles et qu’il ait un effet positif pour leur carrière.»

Peu convaincus par les fonctions d’exécutants, les bénévoles leur préfèrent par ailleurs dorénavant celles qui leur permettent de prendre part aux décisions. Ils favorisent les discussions autour d’objectifs communs, renforçant leur sentiment d’utilité.  

La mobilité est devenue si grande qu’on ne sait pas où on sera dans six mois

Sandro Cattacin

Essor du bénévolat informel chez les jeunes

Deuxième point soulevé par l’étude: dans une société sans cesse en mouvement, les bénévoles préfèrent maintenant les projets ponctuels et limités dans le temps. «La mobilité est devenue si grande qu’on ne sait pas où on sera dans six mois, remarque ainsi Sandro Cattacin, directeur de l’Institut de recherches sociologiques à l’ Université de Genève et membre du groupe de projet de l’Observatoire du bénévolat. Il est donc difficile de trouver des gens qui s’engagent pour des années. On remarque que beaucoup de personnes, et surtout les jeunes, favorisent le bénévolat informel: ils ne collaborent plus dans une structure officielle mais préfèrent donner des coups de main ponctuels aux voisins ou autres.»

Mobiles et indépendants, les nouveaux bénévoles veulent pouvoir aider où et quand ils le veulent. C’est ainsi que le virtuel commence à prendre une place prédominante, puisqu’il permet de développer un site ou une page Facebook sans contrainte de temps ni de lieu.

Les mentalités doivent changer

Résultat de ces évolutions: les petites associations limitées à une région et encore très traditionnelles perdent leurs bénévoles et menacent de disparaître. «Les seules qui tirent leur épingle du jeu sont les clubs de sport, dans lesquels les bénévoles s’engagent généralement de génération en génération, constate Lukas Niederberger. Pour les autres, il est important de changer de mode opératoire si elles veulent survivre.»

Ainsi, le directeur de la SSUP souligne l’importance d’adapter le bénévolat au monde du travail, en proposant par exemple des partages de postes. Une autre piste: «Avec le prolongement de l’espérance de vie, les 60 ans et plus représentent un grand potentiel. Ils ont beaucoup de ressources, de relations, de compétences, de temps. Au lieu de jouer au golf, il faut les inciter à s’engager pour différentes causes. C’est une situation gagnant-gagnant, car ils représentent une aide précieuse, qui est ainsi valorisée. On remarque d’ailleurs que l’échelle d’âge des ­bénévoles s’est élargie, puisqu’on en compte beaucoup qui ont 70 ans, voire 80 ans.»

Pour sa part, Sandro Cattacin relève: «Dans de nombreux villages, de rares familles traditionnelles occupent encore tous les postes-clés. Si elles veulent continuer à bénéficier d’une vie interne, certaines communes doivent absolument briser ce monopole, entre autres en intégrant davantage les nouveaux habitants et les personnes étrangères. Il y a encore un réel effort à faire pour renforcer la citoyenneté.»

Avec le prolongement de l’espérance de vie, les 60 ans et plus représentent un grand potentiel.

Lukas Niederberger

Davantage de transparence

Pour ce faire, pas de miracle: tout passe par une information intensive. «Il est très important de mettre les besoins en commun de manière transparente, avec des brochures, des campagnes, etc., remarque Sandro Cattacin. La lutte est beaucoup plus profonde qu’on ne l’imagine, car nous sommes dans une société qui doit donner des signaux clairs d’ouverture.»

De son côté, Lukas Niederberger met en avant, là encore, l’importance du virtuel pour attirer les gens – et en particulier la nouvelle génération – à plus grande échelle: «Avec internet, un jeune se sent finalement plus solidaire d’un copain qui habite en Australie et qui a les mêmes soucis que lui que de l’association de son village. Il faut permettre aux gens de s’identifier à une cause, afin de créer un sentiment d’appartenance. Il est temps que la société civile s’organise, sans attendre que l’État s’en charge!»

«C’est important de partager»
David Corradini, 40 ans, graphiste, pratique le mécénat de compétences pour la Croix-Rouge.

«Chez trivial mass, où je suis associé en charge du digital depuis deux ans, je m’occupe entre autres des projets web pour différents clients. Nous organisons notamment Bô Noël (Marché de Noël à Lausanne), et nous travaillons pour la Fête de la Danse, le CIO, Gaz naturel/Biogaz, le Salon du livre… Dans le cadre de notre collaboration avec la Croix-Rouge vaudoise, nous pratiquons ce que l’on appelle du mécénat de compétences. Entre les séances, les conseils et la production de divers documents, c’est un mandat difficile à chiffrer. Disons qu’il y a environ 30% des heures totales que nous ne facturons pas. Je crée leurs documents print, j’assure la ligne graphique et je prépare avec eux toute la communication autour de leur campagne d’automne. Sans honoraires. C’est notre façon de participer à leur engagement, je crois en leurs projets d’entraide. Cela nous paraît naturel et eux sont pleinement gagnants.

Avec peu d’heures, on peut donner beaucoup.

David Corradini

J’ai toujours fonctionné comme ça. Plus jeune, je faisais du graphisme gratuitement pour différents clients dans le domaine culturel qui n’avaient pas d’argent. Et ça m’est toujours revenu. Je n’ai jamais eu besoin de chercher du travail! Avec peu d’heures, on peut donner beaucoup. C’est vrai que j’aime bien mettre mes compétences au service d’amis. J’ai le don facile ou peut-être que je ne sais pas dire non? La frontière est mince…

Dans mon agence, on ne se paie pas des salaires exorbitants. Depuis dix-huit ans, l’agence tourne bien, ce qui nous permet de fonctionner aux coups de cœur et à l’intuition. On préfère une qualité de vie et de mandat. Le but, c’est de privilégier la relation, les projets qui nous plaisent, des interlocuteurs avec qui on s’entend bien, dans un climat de confiance et de respect mutuel. Tout n’est pas toujours rentable. Nous développons également des projets annexes, comme les jus de fruits «POMPOM» ou la torréfaction locale «The Coffee society» juste pour le plaisir. Nous avons aussi lancé un restaurant, L’Abordage à St-Sulpice, avec plusieurs amis. A chaque fois, c’est une histoire d’amitié et de réseau. Dans notre société, les richesses se concentrent de plus en plus. C’est important de partager ce que l’on peut.»

«Les gens qui font du bénévolat ressentent tous un appel profond»
Fabien Kupferschmid, 47 ans, apporte son aide à plusieurs structures lausannoises.

«J’ai toujours aimé aider les autres. Peut-être est-ce parce que j’ai été adopté, quelque chose me pousse à rendre à la ­société tout ce qui m’a été offert. Je commençais à peine le gymnase que je participais déjà à un projet de scolarisation d’enfants en Amérique du Sud. Ensuite j’ai fait l’armée et je suis pas mal monté en grade par envie de servir. ‹Servir›, c’est d’ailleurs le mot qui est inscrit sur le badge d’officier.

Je me rends compte que ce n’est pas pour rien que je travaille chez Moser Design, une agence spécialisée dans le branding, qui rassemble les compétences de chacun pour aider des sociétés à se démarquer.

Je crois qu’on ne peut pas être un bon bénévole si on n’aime pas les autres. Pour ma part, outre mon travail et mes trois enfants, je suis actuellement président du groupe de parents de la Commission d’établissement de Béthusy, ambassadeur de la Fondation Mercy Ships , conseiller paroissial à la paroisse de Chailly-La Cathédrale et je fais partie des Explorateurs du monde fini, un groupement de ‹facilitateurs› qui hume les demandes du marché.

J’ai toujours aimé aider les autres.

Fabien Kupferschmid

C’est l’avantage du bénévolat que de pouvoir choisir ce à quoi on désire participer. En fin de compte, les différentes aides que j’offre ne me prennent pas trop de temps, même s’il n’y a sans doute pas une semaine où je n’apporte pas ma contribution à un projet ou un autre. Cela représente environ une trentaine de séances par an et grâce à cela, je rencontre des gens d’autres milieux, dont je n’aurais jamais fait la connaissance autrement.

À mon avis, les gens qui font du bénévolat ressentent un appel profond. Ils participent à quelque chose qui les dépasse et leur permet d’échapper au métro-boulot-dodo.»

«J’aime l’échange de compétences et de services»
Sarah Roth, 43 ans, cocréatrice du SEL des Dranses à Martigny (VS).

«Je connaissais le système des SEL depuis longtemps lorsque j’habitais Genève. Il s’agit d’une plateforme d’échange ­local. Mais en Valais, où je vis ­actuellement en famille avec quatre enfants, il n’y avait pas grand-chose qui se faisait dans ce domaine. En 2016, nous avons donc lancé le SEL des Dranses avec trois copines.

Ce qui me plaît, en plus du troc des objets, c’est l’échange des compétences et des services. C’est intéressant humainement parlant. J’ai toujours fonctionné comme ça: rendre service sans attendre un équivalent immédiat. Je sais que ça reviendra sous une autre forme. Avec les SEL, tout est payé en perles, un système de points. Par exemple, une heure de travail donné équivaut à vingt perles. Il n’y a pas d’échelle de valeurs: la pose d’un carrelage équivaut à une leçon d’anglais! C’est le temps qui compte.

Comme j’ai une formation de réflexologue-infirmière, j’ai démarré en proposant des séances dans l’idée d’offrir ce soin à des personnes qui ne peuvent pas se le payer. J’ai aussi proposé des mères de vinaigre. Et, en retour, j’ai pu profiter d’outils de jardin, dont on ne se sert qu’une ou deux fois par année! Le troc d’habits pour les enfants fonctionne assez bien aussi. J’ai également demandé à apprendre le raccommodage de chaussettes! J’aime cette idée que les objets, un vieil arrosoir ou un moule à pâtisserie particulier, puissent intéresser quelqu’un d’autre. C’est une philosophie qui consiste à prendre le temps et rencontrer des gens. Ces plateformes d’échanges servent aussi à ça: créer des liens, favoriser le partage d’idées et de connaissances.

C’est une philosophie qui consiste à prendre le temps et rencontrer des gens.

Sarah Roth

En tant qu’animatrice de ce ­réseau, je m’occupe de la gestion des mails, des informations, de l’organisation des conférences, des rencontres… Je ne compte pas mes heures! Mais j’ai besoin de cet aspect ‹gratuit› dans ma vie, de cet engagement social. Voir les gens contents, c’est gratifiant!»

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