14 février 2019

«Le bio ne doit pas être un luxe»

Le fondateur d’Alnatura, Götz Rehn, est un pionnier de l’écologie: il a popularisé les produits bio en Allemagne dès le milieu des années 1980. Dans cet entretien, il nous parle de son partenariat avec Migros et du nouveau siège d’Alnatura, fabriqué en argile.

Götz Rehn au nouveau siège d'Alnatura bâti en argile.
Götz Rehn au nouveau siège de la société, à Darmstadt, en Allemagne (photo: Tim Thiel)

Götz Rehn, le nouveau siège d’Alnatura a été construit en grande partie en terre glaise. Pourquoi ne pas avoir choisi un matériau plus classique?

Utilisé depuis des millénaires dans la construction, l’argile est une matière durable qui a fait ses preuves. Lorsque Alnatura finira par disparaître, les façades pourront simplement tomber en ruine et redeviendront terre. Il était impensable de vendre des produits bio et de travailler dans un bloc en béton.

L’idée de durabilité doit transparaître à travers l’ensemble de l’entreprise.

Götz Rehn

D’où provient l’argile qui a servi à la construction du bâtiment?

D’une part de deux régions proches du siège, l’Odenwald et l’Eifel. Nous avons également utilisé les déblais de l’énorme projet ferroviaire allemand «Stuttgart 21» . Nous avons ainsi tiré quelque chose de positif de ce chantier qui avait suscité de vives controverses.

Le bio est désormais une notion très répandue. Que signifie précisément ce terme pour Alnatura?

Nos produits sont fabriqués exclusivement à partir de matières premières provenant de paysans certifiés bio, par exemple d’exploitations Demeter allemandes. Le bio implique également des recettes simples, réalisées à partir d’un petit nombre d’ingrédients naturels. Certaines de nos confitures contiennent par exemple 70% de fruits.

Les articles Alnatura restent malgré tout les produits bio les moins chers de Suisse. Comment est-ce possible?

Les économies réalisées sur la publicité nous permettent de ne pas lésiner sur les ingrédients. Notre objectif n’est pas d’enregistrer des bénéfices démesurés. Nous souhaitons seulement atteindre une marge d’un petit pourcent. Dans l’univers de la bourse, Alnatura n’aurait aucune chance.

Cela fait désormais cinq ans que les produits Alnatura ont été intégrés à l’assortiment national Migros. Pourquoi avoir décidé de mettre en œuvre ce partenariat?

Depuis leurs débuts, Migros et Alnatura ont à cœur d’assurer le bien-être de la population. Les deux marques placent l’homme au centre de leurs valeurs.

J’admire Gottlieb Duttweiler, le fondateur de Migros. Il a réussi à transformer son entreprise en coopérative et en a fait don aux Suisses.

Götz Rehn

Durant la période d’après-guerre, il a rendu de nombreux articles accessibles aux familles les plus pauvres. Je suis pour ma part convaincu que le bio ne doit pas être un luxe.

Götz Rehn, le fondateur d'Alnatura, dans le premier supermarché Alnatura, en 1986, à Mannheim, en Allemagne (photo: DR).

En 1984, lorsque vous avez créé Alnatura, votre but était-il de rendre le bio populaire et de le proposer à un prix avantageux?

La réflexion n’était pas aussi simple. Au tout début, mon unique objectif était d’offrir quelque chose qui ait du sens pour la population et pour la planète. Je voulais créer une entreprise fonctionnant en harmonie avec la nature.

C’est ainsi que j’ai pensé à l’agriculture biologique. Elle respecte le sol, l’eau et l’air et permet d’obtenir de savoureux produits.

Götz Rehn

J’espérais les vendre bon marché dans les supermarchés, mais il n’y en avait pas suffisamment pour remplir les rayons des grandes surfaces. Nous avons donc été obligés de développer notre propre gamme.

À l’époque, le bio n’était encore qu’une niche. Vous a-t-on déconseillé de vous lancer dans ce projet?

Oui, tout le monde m’a mis en garde. Mais les entrepreneurs qui réussissent misent souvent tout sur une idée dont le succès n’est pas immédiat. Selon un grand sondage mené par l’institut Forsa, en 2018 en Allemagne, Alnatura est la marque alimentaire préférée des Allemands, et ce, pour la troisième fois consécutive.

Aviez-vous la certitude que les produits Alnatura seraient appréciés par les clients Migros?

J’étais confiant. D’après mon expérience, les Suisses ont une forte conscience écologique et attachent une grande importance à la qualité. Évidemment, nous avons dû tester au préalable notre assortiment sur ce nouveau marché. Nous voulions savoir ce que la population aimait. Nos pâtes à tartiner fabriquées à partir de légumes ont dans un premier temps étonné, mais les clients y ont pris goût.

Et inversement, votre gamme a-t-elle évolué depuis votre présence en Suisse?

Oui, désormais trente produits Alnatura sont élaborés en Suisse, à l’instar de la sauce tomate au basilic, fabriquée par l’entreprise de la M-Industrie Bischofszell Produits alimentaires SA. Et ce n’est qu’un début.

Cela fait longtemps que le bio n’est plus une niche, ni en Allemagne ni en Suisse, mais fait partie du quotidien. La demande peut-elle encore augmenter?

Je ne partage malheureusement pas votre avis. La part de marché des produits bio ne s’élève qu’à 9% en Suisse et à 5,2% en Allemagne. Certes, le bio fait couler beaucoup d’encre compte tenu de l’intérêt croissant de nos concitoyens pour les questions alimentaires. Mais il faut encore nettement renforcer la diffusion effective de ces produits dans les années à venir.

Et comment pensez-vous y parvenir?

Je compte sur le pouvoir de persuasion des consommateurs. Une fois séduit par un article bio, le client en parle de manière positive autour de lui et en fait la publicité. Il est important que les gens prennent conscience des bienfaits de l’agriculture biologique pour les sols, les nappes phréatiques et la diversité de la faune et de la flore.

Les paysans bio contribuent grandement à la protection du climat.

Götz Rehn

Les produits bio sont pour vous la meilleure option. Mais comment choisir par exemple entre une huile de colza suisse issue d’une agriculture conventionnelle et un article bio importé de Croatie?

J’essaie d’avoir une vue d’ensemble. Chez Alnatura, l’idéal est bien sûr que le produit soit fabriqué à partir de matières premières issues de l’agriculture bio locale. Quand l’article est importé, il faut soigneusement peser le pour et le contre. Un long transport est un argument négatif, mais une entreprise étrangère bio peut préserver la nature et contribuer dans la mesure du possible à la mise en œuvre de conditions de travail équitables.

La nature est une composante essentielle de votre travail. Où passez-vous votre temps libre?

J’aime faire de la voile sur la mer du Nord. Les reflets argent de l’eau au coucher de soleil y sont magnifiques. Je me balade également dans l’Odenwald, un massif de montagnes qui s’étend de Francfort à Heidelberg. Le week-end, on y est souvent seul au monde. Je suis toujours étonné de voir à quel point les Allemands ne sont pas friands des promenades en forêt, à la différence des Suisses et des Autrichiens.

Benutzer-Kommentare

Articles liés

Christian Frei en train d'enrouler une affiche du film «Genesis 2.0».

«Genesis 2.0», le retour des mammouths?

Selon Emmanuel Ravalet, la tendance à la grande pendularité va se poursuivre et s’intensifier

«La grande mobilité des uns est permise par l’immobilité des autres»

Le télétravail, c’est la santé!

«Si tes rêves ne te font pas peur, c’est qu’ils ne sont pas assez grands»