6 décembre 2018

Le blues de l’anniversaire

Alors que certains s’impatientent de souffler leurs bougies, d’autres ne cachent pas leur inquiétude à l’approche de la date fatidique. C’est ce qu’on appelle le «birthday blues», un phénomène plus répandu qu’on ne le pense.

«birthday blues»
Le jour de son anniversaire rappelle à Isaline Ackermann que le temps passe trop vite et qu’elle vieillit. (Photo: Fred Merz/lundi13)

Les cadeaux que l’on déballe, la frénésie des rires, les bougies qui vacillent sur le gâteau meringué, le champagne et les verres qui
pétillent… L’anniversaire est traditionnellement synonyme de fête où, un jour dans l’année, nous sommes le centre de toutes les attentions. Pour certains, cette date est vécue avec joie, alors que pour d’autres, elle est source de sentiments beaucoup plus contrastés voire carrément négatifs (lire les témoignages). Stress, anxiété, appréhension… L’anniversaire peut devenir un cauchemar si bien que certains préféreraient, à tout prendre, que cette date soit effacée du calendrier. C’est ce qu’on appelle le «birthday blues».

«Cette expression désigne une période de petite dépression, de tristesse ou de morosité qui se développe autour de son anniversaire de naissance, explique Christian Heslon, psychologue français spécialiste des âges de la vie. Les raisons sont multiples et correspondent par exemple à l’avancée en âge qui inquiète, aux projets qui ne sont pas réalisés, au sentiment de ne plus pouvoir séduire parce qu’on se sent vieillir ou encore à l’inquiétude de voir les possibles se réduire. Ce sont en fait, de petits deuils par rapport à ses projets de vie.» Mais ce n’est pas tout. D’autres facteurs peuvent aussi transformer le sens d’un anniversaire.

«Certains ne le fêtent pas par refus des conventions sociales ou par croyances religieuses. C’est notamment le cas chez les
Témoins de Jéhovah où il est interdit de fêter sa date de naissance, rejoignant la vieille culture catholique où l’on privilégiait le saint dont on portait le prénom plutôt que la fête d’anniversaire. Et chez ceux dont la date coïncide avec un autre événement traumatique comme un deuil, ce jour peut être mal vécu puisqu’il rappelle la perte de l’être aimé.»

Une blessure narcissique

Enfin, il est intéressant de noter que ce rite ramène parfois à la question de l’estime de soi. «Il peut mettre en exergue l’amour ou le désamour de sa propre image. Par exemple, l’avancée en âge constitue, dans certains cas, une blessure narcissique. La mise en scène de soi est alors vécue de façon désagréable. De plus, l’anniversaire peut être une forme d’évaluation de l’amour qu’on nous porte et va s’incarner dans des questions telles que: Qui va m’offrir quel cadeau? qui va venir ou ne pas venir à ma fête?» Bref, derrière cette date se cache une série de problématiques plus complexe qu’il n’y paraît. «L’anniversaire semble anodin, mais en fait il est révélateur de plein d’enjeux psychologiques, familiaux, personnels, culturels et sociaux.»

«Je suis plutôt mélancolique et triste ce jour-là»

Isaline Ackermann, 37 ans, mère au foyer et blogueuse pour son site «Thérèse and the kids», Eclépens (VD) (Photo: Fred Merz/lundi13)

«Mes 23 ans ont été un moment charnière dans ma vie, notamment parce que c’est à cet âge-là que j’ai rencontré mon mari, mais aussi parce que c’est à partir de cette période que j’ai commencé à ne plus trop aimer mon anniversaire. Avant cela, plus particulièrement jusqu’à mes 18 ans, j’avais hâte de souffler mes bougies le 16 septembre, puisque chaque année me rapprochait de la majorité, synonyme de liberté. Mais aujourd’hui, ça n’a plus rien à voir.

Il faut dire que je n’aime pas être au centre de l’attention, d’ailleurs c’est pour cela que nous avons préféré organiser un mariage intimiste avec mon mari, qui je le crois est un peu comme moi à ce sujet. Ce qui me dérange? Tous ces messages qu’on reçoit le jour même comme «passe une journée exceptionnelle!» J’ai l’impression de me sentir obligée de faire quelque chose de spécial, d’être de bonne humeur alors que je n’en ai peut-être pas envie.

J’ai l’impression que le temps passe trop vite et donc que je vieillis. J’ai bientôt 40 ans, mais dans ma tête je suis toujours jeune

Isaline Ackermann

En fait, je constate que je suis plutôt mélancolique et triste ce jour-là. J’ai le blues comme on dit, parce que j’ai l’impression que le temps passe trop vite et donc que je vieillis. J’ai bientôt 40 ans, mais dans ma tête je suis toujours jeune. J’aimerais qu’on ne compte plus les années qui passent. J’ai aussi tendance à faire le bilan à cette date, en me concentrant sur ce que je n’ai pas fait, pas réussi, plutôt que le contraire. Parfois, j’ai peur d’être sur mon lit de mort et d’avoir des regrets sur tout ce que je n’aurais pas réalisé. Pour toutes ces raisons, je fais exprès de ne rien organiser la plupart du temps, mais je joue le jeu quand on me fait une surprise ou qu’on improvise quelque chose à la dernière minute. Je le fais aussi pour mes quatre enfants qui sont tout contents de venir me souhaiter un joyeux anniversaire.

«C’est devenu une corvée de plus à l’agenda»

Jean-Luc Barbezat, 53 ans, comédien et directeur du Montreux Comedy Festival (Photo: Fred Merz/lundi13)

«Souvent, il m’arrive d’oublier mon anniversaire. En fait, depuis quelques années, c’est même devenu une corvée de plus à l’agenda… D’autant que je suis né le 2 décembre, une période de l’année toujours très chargée, où tout le monde est particulièrement occupé.

Pour mes 50 ans, je ne voulais rien faire. Je passe déjà ma vie à organiser des événements, je n’avais aucune envie de travailler encore pour ça! Mais mes amis avaient tout prévu et tout préparé. Comme mon anniversaire tombe en plein Montreux Comedy Festival, je me suis retrouvé devant une salle de 1600 personnes, mises au parfum, qui ont chanté pour moi «Happy birthday». Je n’étais pas à l’aise, mais en même temps, il y a une fierté, une émotion de se dire que les potes ont pensé à vous. Si on m’oubliait complètement, ça pourrait me vexer.

Les gens peinent à imaginer qu’un comédien puisse ne pas aimer ça. Mais parler en public, sans les projecteurs et le cocon de la scène, ne me ravit pas du tout

Jean-Luc Barbezat

En tant que comédien, je passe tout mon temps à me mettre en avant. Du coup, pour mon anniversaire, j’aurais envie d’intimité. Juste une soirée avec ma femme et ma fille et du papet aux poireaux, mon plat préféré depuis l’enfance! Mais ça n’arrive pas souvent, je suis toujours pris…

Par rapport au temps qui passe, je n’ai pas d’appréhension. Je me sens de mieux en mieux dans ma vie, de plus en plus digne. J’ai toujours plein d’envies, vieillir ne me pose pas problème. Se rapprocher de la fin ne m’angoisse pas non plus. En tout cas, cela m’angoisse beaucoup moins que de devoir faire un discours, le jour de ma fête, devant une tablée ou une assemblée de personnes! Les gens peinent à imaginer qu’un comédien puisse ne pas aimer ça. Mais parler en public, sans les projecteurs et le cocon de la scène, ne me ravit pas du tout. Je ne sais jamais quoi dire…»

«Je n’ai jamais fêté mon anniversaire»

Yasmine Char, 55 ans, écrivaine et directrice du Théâtre de l'Octogone, Pully (VD) (Photo: Fred Merz/lundi13)

«Je n’ai jamais fêté mon anniversaire. Il faut dire que je suis orpheline depuis l’âge de 9 ans. Tout a basculé à ce moment-là, j’ai sans doute effacé les souvenirs d’avant. Avec mes quatre frères, nous avons été élevés par mes grands-parents paternels au Liban. Une famille très traditionnelle, qui ne fêtait pas le jour des naissances. Mais je ne leur en ai jamais voulu.

Il faut dire que le jour même de mon anniversaire, j’ai perdu un très proche parent. Par respect pour cette personne, il m’est difficile d’être heureuse ce jour-là. Et puis, je n’ai aucune attente particulière pour cette journée. Je préfère que, toute l’année, il y ait une attention, un bouquet de fleurs impromptu, un petit repas improvisé. Mais pas que tout soit concentré sur une seule date, en l’occurrence le 23 avril.

Je préfère que, toute l’année, il y ait une attention, un bouquet de fleurs impromptu, un petit repas improvisé. Mais pas que tout soit concentré sur une seule date

Yasmine Char

Plus tard, quand mes enfants sont nés, je ne comprenais pas pourquoi il fallait fêter leur anniversaire. Mais c’est mon mari, qui adore organiser des grandes fêtes, qui s’en est chargé. Et c’est en voyant le bonheur que cela procure que j’ai mieux compris et que j’ai fait l’effort pour eux. D’ailleurs mon mari a essayé de m’amener à fêter le mien. Il me préparait toujours de grandes surprises, qui m’angoissaient. Pour mes 50 ans, il avait décidé de m’emmener à Paris, de m’offrir un bijou sur la place Vendôme et d’improviser un pique-nique à Versailles. J’ai tout annulé! J’ai préféré aller voir le lever du soleil en famille aux Rochers de Naye. On s’est levé à 4 heures du matin et on a assisté à ce moment incroyable, en compagnie des chamois. Mes deux fils m’avaient offert une boîte avec, à l’intérieur, une pensée pour chaque jour. Ça m’a touchée, parce que ces petits messages retraçaient toute notre vie. C’est un des plus magnifiques souvenirs d’anniversaire qu’il me reste, un moment de cohésion familiale et de pure beauté.»

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