2 octobre 2018

«Quel que soit notre corps, on a toujours un complexe»

Blogueuse et auteure d’un ouvrage sur le «body positivisme», celle qui se fait appeler Ely Killeuse propose de changer le regard que l’on porte sur son corps. Loin des diktats et des normes de beauté trop restrictives, son livre est une invitation à s'aimer tel que l’on est.

Ely Killeuse
Le «body positivisme» est un mouvement qui vise à accepter son corps tel qu’il est, en dépit des normes de beauté véhiculées par la société. Avec son ouvrage qui s’inscrit dans cette nouvelle tendance, l’auteure et blogueuse Ely Killeuse propose des astuces et des conseils, tirés de sa propre expérience, pour se réconcilier avec son physique. (Photo: Jean-François Chavanne)

Ely Killeuse, dans votre ouvrage «Body positive attitude», vous proposez d’avoir un regard positif sur son corps. Plus facile à dire qu’à faire, non?

Oui, même beaucoup plus facile à dire qu’à faire. Personnellement, il m’a fallu réaliser un long chemin pour qu’aujourd’hui, âgée de 30 ans, je sois moi-même «body positive». Cela ne fait d’ailleurs que deux ans que j’ai cette attitude envers mon corps. Mon livre est en quelque sorte le fruit de tout ce cheminement. J’y donne des conseils, des petites choses à mettre en place pendant un laps de temps précis et inspiré de ce que j’ai moi-même appliqué pour apprendre à aimer mon corps.

En quelques mots, le «body positivisme» qu’est-ce que c’est?

C’est accepter son corps sans vouloir à tout prix le faire entrer dans une catégorie. C’est admettre d’avoir un physique différent de celui que la télé, les magazines ou les défilés de mode nous renvoient. C’est accepter par exemple d’avoir les oreilles décollées, une ablation mammaire, des kilos en trop ou pas assez. Et je pense qu’aujourd’hui, peu importe le physique que l’on a, on est à peu près tous complexés par quelque chose. Le «body positivisme» vise, entre autres, à valoriser tout ce que notre corps nous apporte, comme le fait de pouvoir faire du sport, marcher, faire des balades, etc. Donc au lieu de lui en vouloir pour quelque chose qui ne convient pas selon la norme, nous devrions plutôt le remercier pour tout ce qu’il fait pour nous.

Justement, vous lui en avez personnellement voulu pendant longtemps à votre corps, n’est-ce pas…

Oui, j’ai commencé les régimes à l’âge de 12 ans à la suite d’une réflexion de ma professeure de sport qui me disait que j’étais trop grosse dans mon justaucorps à la gym. D’ailleurs, je crois qu’à partir de ce moment, j’ai arrêté toute activité sportive. Je ne m’y suis remise qu’il y a quatre ans. Pendant toutes ces années, j’étais persuadée que, pour aimer mon corps et m’y sentir bien, il fallait qu’il corresponde à la norme. J’y suis parvenue puisque j’ai porté des habits en taille 36. J’ai été mince et musclée. Cela ne m’a pourtant pas empêchée d’être encore plus complexée puisque je refusais par exemple d’aller à la piscine ou au restaurant. En fait, cette taille ne me rendait pas heureuse. Alors qu’actuellement, avec une taille 42, je me mets aussi en maillot de bain et cela ne me pose aucun problème.

Avec ces photos, j’explique qu’aujourd’hui mon corps est peut-être moins mince, mais que je me sens mieux dans ma peau

Ely Killeuse

Quel a été le déclic?

C’était à la suite d’un cours de crossfit… Ce jour-là, j’arrive dans les douches collectives et je vois toutes ces nanas qui s’entraînent comme moi le matin avant d’aller travailler. Je constate alors qu’elles ont les seins qui tombent, de la cellulite, des vergetures, qu’elles ne font pas du 36 et qu’elles n’ont pas les abdos saillants comme les «fitgirls» sur internet. Et je me demande pourquoi on ne les voit pas, ces filles-là? Car si on les voyait davantage et que le modèle qu’on nous montrait tout le temps était différent, peut-être que je n’aurais pas été si complexée. C’est à partir de là que je décide de montrer mon vrai visage, mon vrai corps, pas forcément sous son meilleur angle, mais sous son jour le plus naturel. Et je commence à publier des photos avec mes bourrelets et ma cellulite sur les réseaux sociaux.

Quelles ont alors été les réactions?

À ma surprise, les commentaires étaient très positifs. Ils m’ont vraiment aidée à accepter mon corps tout au long de ce cheminement pour me sentir bien.

Comment est née l’envie d’écrire un ouvrage?

Tout est venu d’un article publié sur mon blog avec des photos «avant-après» un peu différentes: une image de moi de la période où je faisais du 36 et une autre où je fais, comme maintenant, du 42. Avec ces photos, j’explique qu’aujourd’hui mon corps est peut-être moins mince, mais que je me sens mieux dans ma peau. Cette publication a fait tout un buzz sur les réseaux sociaux et a été relayée sur différents comptes et sites. C’est ainsi que les Éditions Marabout m’ont repérée et m’ont proposé d’écrire cet ouvrage sous forme de conseils, d’astuces et d’exercices pratiques.

Quels conseils donnez-vous par exemple?

Faire passer son bien-être avant le reste. Cela se passe avant tout dans la tête en prenant conscience qu’on est autre chose que notre apparence physique. Ça se passe ensuite dans l’alimentation en arrêtant les régimes et en apprenant à manger en pleine conscience et aussi via l’exercice physique. Par exemple, pour ceux qui souhaitent faire du sport mais qui n’y arrivent pas, je conseille d’abord de trouver une activité qui leur fasse plaisir. Dans mon cas, j’ai pendant longtemps fait des activités qui faisaient maigrir, mais qui ne me convenaient pas forcément. Or, la notion de plaisir est essentielle, tout comme prendre en compte son état de santé et sa condition physique quand on choisit un sport. Ça peut sembler aller de soi, mais dans les faits, cette évidence ne se vérifie pas toujours.

À qui s’adresse ce livre?

Aux hommes et aux femmes, même si je constate bien sûr que j’ai davantage de lectrices. J’espère surtout que ce livre puisse aider ne serait-ce qu’une personne à ne pas faire les mêmes conneries que moi, c’est-à-dire à éviter la boulimie, de se gâcher la vie pour quelque chose qui n’en vaut pas la peine et de se trouver des excuses pour ne pas manger à Noël ou sortir entre amis… Si cet ouvrage peut donc épargner au moins une personne, je serai heureuse. J’ai aussi constaté que certains hommes piquaient le livre à leurs femmes pour tenter de comprendre ce qu’elles vivaient. Je crois qu’ils sont parfois désemparés face à la relation que les femmes peuvent entretenir avec leur propre corps. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai consacré toute une partie à cette question.

Justement, le regard de l’autre, des hommes, c’est important?

Je pense que certaines y attachent beaucoup d’importance. Elles se disent par exemple que, quand elles seront plus minces, elles rencontreront un homme ou que leur petit ami les aimera davantage quand elles auront perdu du poids… Mais c’est un leurre. Personnellement, j’ai rencontré mon mari, très sportif, au moment où j’étais quasiment à mon poids le plus haut. Le problème est donc souvent le même: on fait peser sur notre corps tout le poids de nos échecs ou de nos manques de succès. Par exemple, si on ne réussit pas professionnellement, c’est parce qu’on n’est pas assez bien foutu, ou si on est célibataire, c’est parce qu’on n’est pas assez mince. Mais ce n’est pas tant le regard extérieur qui compte, c’est le regard qu’on va porter soi-même sur son propre corps qui va influencer la perception des autres.

On sait néanmoins aujourd’hui que la «beauté» a un impact sur la façon dont les gens sont perçus…

Oui, il existe d’ailleurs de nombreuses études scientifiques, étayées, qui prouvent qu’on va prêter des qualités à une personne belle selon la norme, contrairement à celles qui sont moins attrayantes. Néanmoins, la notion de confiance en soi a un fort impact. Je l’ai constaté moi-même sur le plan personnel et professionnel: dès que je me suis mieux sentie dans ma peau et que je me suis acceptée comme j’étais, les gens m’ont fait davantage confiance, m’ont confié plus de responsabilités, et des perspectives auxquelles je n’aurais jamais pensé se sont ouvertes à moi. Pourtant je corresponds moins aux critères de beauté qu’il y a quelques années quand j’étais très mince. Finalement, on amène à soi ce que l’on croit mériter.

Vous tordez en quelque sorte le cou aux idées reçues…

Oui, et il faudrait que cette volonté de tordre le cou aux idées reçues soit collective afin que les choses changent en profondeur.

En disant qu’il faut être bien dans son corps, est-ce qu’on ne tombe néanmoins pas dans une autre injonction?

Je suis «body positive» mais, tous les matins, je ne me réveille pas non plus en me disant que je suis une bombe atomique. Il y a des jours où je me trouve moche, où rien ne me va, où, quand je suis dans la cabine d’essayage d’un magasin et que je regarde mes fesses, je me demande pourquoi je n’ai pas autant de cellulite quand je les regarde à la lumière de chez moi… On a bien entendu le droit d’avoir ses humeurs… Et surtout, on n’est pas obligé d’être «tout», pour ne pas être «rien».

Le «body positivisme» incarne une forme de rébellion face à la société

Ely Killeuse

Peut-on, dans le sillage du mouvement «Me too», inscrire le «body positivisme» dans une volonté de renverser les diktats?

Le «body positivisme», comme beaucoup d’autres mouvements, est né de là. Il incarne une forme de rébellion face à la société. Une rébellion qui montre d’ailleurs des résultats positifs avec des magazines qui doivent maintenant indiquer lorsqu’ils utilisent des photos retouchées. C’est un petit pas, mais je trouve important de le valoriser. Aujourd’hui, de plus en plus de marques travaillent aussi avec des mannequins d’origines différentes, qui possèdent des morphologies variées ou même des mannequins avec des handicaps. Tout cela parce qu’on a besoin de s’identifier à des images qui nous ressemblent. Dans cette évolution, les réseaux sociaux ont un rôle à jouer: en donnant la parole à chacun, ils permettent de diversifier les images qui circulent.

Les réseaux sociaux véhiculent pourtant un peu toujours les mêmes images idéalisées, esthétisées…

Ce sont peut-être les images dominantes mais il ne tient qu’à nous de nous y soustraire. Par exemple, sur Instagram, en fonction des comptes que l’on suit et de nos «like», le réseau social va nous proposer des comptes et des images en lien. Ainsi, selon nos gestes, nos choix d’abonnement, on peut prendre les commandes de ce à quoi on s’expose. D’ailleurs personnellement je sais que mon fil d’actualité a beaucoup changé sur Instagram dès que j’ai pris conscience de cela. Par exemple, quand je voulais maigrir, je ne suivais que des femmes qui avaient l’air d’avoir une vie parfaite, qui faisaient énormément de voyages, qui n’avaient pas un gramme de cellulite et qui avaient du temps pour faire du sport toute la journée alors que moi j’étais en galère pour placer une heure de sport de temps en temps dans mon agenda. Maintenant, tout cela a totalement changé. Je choisis les comptes auxquels je m’abonne avec un autre regard et je vois beaucoup plus de diversité.

Il faut donc faire le tri…

Oui, et pas que sur les réseaux sociaux. Il faut aussi s’éloigner des personnes qui nous culpabilisent dans la vie. Des relations toxiques qui tirent vers le bas. C’est essentiel pour pouvoir aller de l’avant et se débarrasser de cette croyance qui voudrait qu’on ne soit qu’un corps, qu’une enveloppe.

Ely Killeuse encourage son public à se défaire de la pression des normes physiques de rigueur. (Photo: Jean-François Chavanne)

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