15 mars 2018

L'art de vivre scandinave

«Lagom», «hygge», «friluftsliv»... ces tendances venues du Nord séduisent de plus en plus de Suisses, avides d’une vie plus authentique.

Scandinavie
Adepte du «friluftsliv», Gry Tina Tinde s’avère être une vraie femme des bois. (Photo: François Wavre/Lundi13)

Après la mode du hygge danois, place au lagom (prononcez lar-gom) suédois. Et attendez-vous à découvrir bientôt le friluftsliv norvégien, autrement dit la vie à l’air libre. Les tendances venues du froid semblent avoir la cote. Elles nous inspirent, nous fascinent, que ce soit en cuisine ou en déco, et façonnent même notre manière de voir le monde. Pourquoi un tel engouement? «Les études du Word Happiness Report montrent chaque année que le taux de bonheur est plus important dans ces pays-là. Normal qu’on cherche à s’en inspirer», explique Cindy Chapelle, auteure de plusieurs livres et d’un blog sur la slowlife .

Même son de cloche chez Jean-Didier Urbain, sociologue et anthropologue français spécialiste du tourisme, auteur de «L’envie du monde» (éd. Bréal): «On a l’impression que les pays du Nord sont soustraits aux turbulences internationales, qu’ils sont à la marge du vaste monde. On y perçoit une certaine sérénité sociale, réelle ou imaginaire: faible population, moindre degré de l’espace mité par l’habitat, peu de pollution.»

Ainsi le Danemark, la Suède et la Norvège seraient des pays modèles, des contrées enchantées où dénicher quelques recettes de sérénité. Pas étonnant quand on sait que les valeurs scandinaves rejoignent et relaient à merveille les préceptes de la slowlife, cet état d’esprit qui gagne du terrain sur tout le continent: la tranquillité, le respect environnemental, la qualité du lien social. Mais aussi le bien manger, le zéro déchet, le goût pour les savoirs traditionnels...

Célébrer la vie ensemble

Mais qu’est-ce qui se cache au juste derrière ces termes imprononçables? Pour les Danois, en effet, le hygge est avant tout une manière d’être ensemble. «Ce n’est ni une philosophie ni un art de vivre, mais une culture. Une façon de privilégier l’instant présent, en connexion avec les autres, quelle que soit l’activité en cours, sans penser en termes de productivité ou d’efficience», observe Meik Wiking, directeur de l’Institut de recherche sur le bonheur à Copenhague, qui, le premier, a défini le concept de hygge. Un carpe diem à la nordique donc, que l’on se trouve dans un café bondé aux Tivoli Gardens de Copenhague ou dans les landes sableuses du Jutland danois. Loin de l’imagerie du «cocooning» souvent véhiculée, une bougie et un plaid au coin du feu.

Les Suédois, de leur côté, ne jurent que par le lagom, l’art du ni trop ni trop peu. Le mot remonterait à une bande de Vikings, lesquels se passaient la corne d’hydromel, remplie juste à la bonne hauteur. Il fallait donc boire laget om, en faisant tourner le breuvage parmi eux, un peu mais pas trop, de manière à ce que chacun puisse en profiter. Dans lagom, il y a aussi le terme lag qui, en suédois, signifie à la fois la loi et l’équipe. Le concept s’applique à tous les aspects du quotidien: se contenter de peu, ne pas sortir du lot, apprécier la vie à sa juste valeur (lire encadré ci-dessous).

L’interprétation norvégienne

Quant au friluftsliv, moins connu sous nos latitudes, il célèbre l’amour des Norvégiens pour la nature, leur besoin de vivre en plein air. Les garderies à ciel ouvert, où les petits s’amusent et dorment à l’extérieur, quelle que soit la météo, sont un exemple parmi tant d’autres. Comme dit le dicton scandinave: «Il n’y a pas de mauvais temps, seulement de mauvais habits.»

«On retrouve dans ces tendances les caractéristiques communes aux modes de vie alternatifs que l’homme recherche depuis toujours, principalement en voyageant, relève Jean-Didier Urbain: le retour à la simplicité, loin des contraintes sociales et des rythmes imposés par un monde que l’on comprend de moins en moins, ainsi qu’un certain attrait pour la nature, mais une nature revisitée, accueillante, bienveillante.» S’inspirer de l’ailleurs serait une façon de prolonger le voyage: «Faute de changer le monde, on change de monde.»

«Les Norvégiens ont le ‹friluftsliv› dans leur ADN!»

Gry Tina Tinde, 54 ans, Genève

Blonde aux yeux clairs, le verbe facile et communicatif, Gry Tina Tinde est un échantillon de Norvège à elle seule. Arrivée en Suisse en 2004, elle travaille aujourd’hui pour la Fédération internationale de la Croix-Rouge et les Sociétés nationales du Croissant rouge. Mais n’a jamais perdu le lien avec son pays d’origine et l’art du friluftsliv: «C’est la vie dehors. Les Norvégiens sortent tous les jours, que le soleil brille ou non. Les nouveau-nés dorment en plein air, emballés dans des peaux de mouton. C’est très sain comme mode de vie.»

Habituée à randonner en famille tous les week-ends depuis l’enfance, cette mère célibataire a toujours entraîné ses enfants, aujourd’hui adultes, dans de longues excursions: «Tous les étés, depuis leurs 6 ans, on marchait entre 10 et 20 km par jour à travers les montagnes de Norvège et on dormait dans les cabanes. On continue de se retrouver pour les vacances d’été, et c’est mon fils qui porte mon sac.»

Ainsi les deux attributs indissociables du Norvégien sont le matpakke, des sandwichs garnis de maquereaux à la tomate, de saumon et de concombre, c’est selon, et le sac à dos. Gry Tina Tinde s’avère être une vraie femme des bois. Elle maîtrise l’art du «pain de la forêt», qui consiste à enrouler une pâte (faite maison) autour d’une branche et à la cuire sur les braises. «Ça sent bon, les enfants adorent! La vie en plein air réduit les tensions entre les enfants et les aide à bien se développer. Profiter de la nature nous a sauvés plus d’une fois, eux et moi, et nous a évité de nous entretuer!», rigole Gry Tina Tinde.

Tout est bon pour mettre le nez dehors.«La culture de la vie libre dans la nature, c’est plus important que le travail. Les Norvégiens ont le frilufstliv dans leur ADN…» Le pays, avec son haut plateau et sa côte découpée, semble fait pour le sport d’extérieur. «Quand je voyage à l’étranger, la première chose que je demande en arrivant c’est: ‹Où peut-on randonner?› C’est un réflexe!»

«Être ‹lagom›, c’est rester dans la norme»

Susanne Nilsson, 55 ans, Genève

«C’est un mot qu’on utilise beaucoup, qui est presque banal. Mais il est intraduisible dans les autres langues.» Pour Susanne Nilsson, le lagom est une notion de mesure, mais sans être précise. Autrement dit: ni trop ni trop peu. «Quand je demandais à ma mère combien de sel ou d’épices il fallait mettre dans telle ou telle recette, elle me répondait souvent: ‹Lagom›», se souvient cette Suédoise, qui a grandi dans un village au sud de Göteborg. «C’est un mot qu’on entend tout le temps, dès l’enfance, mais qui ne s’enseigne pas. On l’apprend sans en avoir conscience.»

Le lagom est bien plus qu’un mot, il devient un art de vivre, une manière de voir le monde. Tout concorde. Entre compromis et contentement, juste mesure et une forme de simplicité, le lagom semble incarner à lui seul l’esprit suédois: «Au début du XXe siècle, l’écrivain Aksel Sandemose a imaginé un code de conduite pour être heureux, la loi de Jante, qui est resté ancré dans l’âme scandinave. Il s’agit de rester dans la norme, de ne pas dépasser, de ne pas penser que l’on est meilleur que les autres. On dit que le Suédois a toujours Jante sur son épaule, même si aujourd’hui on essaie de s’en détacher un peu, parce que ce n’est plus toujours perçu comme une valeur positive.»

Établie à Genève depuis 2005, Susanne Nilsson enseigne le suédois aux tout-petits dans une école privée. Le lagom a-t-il sa place dans les cours? «Ce n’est pas un sujet d’étude en soi. Mais on l’utilise tous les jours. Quand les élèves se servent au repas, je leur demande de prendre lagom, à la mesure de leur appétit.»

Quand on pense à quelques célébrités suédoises, Ingvar Kamprad, Björn Borg ou le groupe Abba, laquelle incarne le mieux l’esprit lagom? «Aucune d’entre elles! Entre le chef d’entreprise qui en voulait toujours plus et le tennisman qui passait ses journées à frapper une balle contre un mur de garage, ce n’est pas très lagom… La chanteuse Agnetha s’en rapproche peut-être le plus, ayant quitté la scène pour revenir à une vie plus ordinaire. Être lagom, c’est être mainstream, incognito dans la foule, sans sortir du lot.»

«Le ‹hygge›, c’est être connecté à l’instant présent»

Camille Ritz, 30 ans, Genève

Hygge. Tel est le nom de la boutique que Camille Ritz a ouverte l’an dernier à Genève. Ambiance chaleureuse et couleurs pastel, elle y vend du mobilier scandinave épuré, des objets déco en céramique ou en béton, des accessoires divers – et triés sur le volet – pour chambres d’enfants. Bref, tout le nécessaire pour créer une atmosphère cosy à la maison… «J’ai toujours été assez cocooning, préférant partager un bon repas avec des amis à la maison plutôt que de sortir faire la fête. Pour moi c’est en grande partie ça, le hygge: le plaisir d’être chez soi. Mais pendant longtemps, je ne savais pas que ça portait un nom.»

Ce n’est qu’après des études d’architecture d’intérieur et un stage à Bruxelles, où elle tombe amoureuse du design nordique, qu’elle découvre dans un magazine la description du hygge. «J’avais déjà entrepris les démarches pour ouvrir ma boutique, trouvé un lieu qui me correspondait, sélectionné les produits que j’allais y vendre. J’ai complètement retrouvé ma vision dans ce concept danois. C’est devenu une évidence de nommer ainsi mon magasin.»

Mais le hygge, ce n’est pas seulement l’art de décorer son intérieur. «C’est aussi une mentalité, confirme la jeune maman. C’est être connecté avec l’instant présent, passer du temps avec les personnes que l’on apprécie, à la maison mais aussi dans la nature, savoir prendre du recul et se dire: ‹Là, je suis bien.›» Et comment intègre-t-elle cet art de vivre dans son quotidien? «Nous montons souvent à la montagne avec ma famille et des amis, sans téléphone portable ni ordinateur. Coupés du monde, nous profitons simplement de ces moments passés ensemble, autour de jeux de société ou en écoutant de la musique. Sinon, j’aime bien bricoler, travailler le bois ou le béton par exemple. Ça aussi, ça peut être hygge: prendre du plaisir à ce que l’on fait.» Elle organise d’ailleurs des ateliers do it yourself dans sa boutique.

L’envie d’aller vivre au Danemark l’a déjà effleurée: «Là-bas, les gens ont l’air plus détendus, ils semblent trouver le bonheur dans les petites choses simples de la vie. Cela m’attire beaucoup! J’aurais peut-être sauté le pas si j’avais été célibataire. Mais ma boutique, c’est une manière d’importer ici cette mentalité.»

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