15 juin 2018

Le bottin, vestige du passé

Près de trois millions d’annuaires téléphoniques sont encore imprimés et distribués chaque année en Suisse. À l’heure du tout numérique, est-ce bien raisonnable? 

bottin
Le premier annuaire téléphonique suisse est paru en 1880 à Zurich. Ici, l’édition de 1954. (Photo: Keystone)
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A l’ère du big data et de la numérisation galopante, voilà un mot qui fleure la poussière et le temps jadis: bottin. Et pourtant, près de 3 millions d’annuaires téléphoniques sont encore distribués chaque année en Suisse par Localsearch, la société qui appartient à 69% à Swisscom et 31% à Tamedia. 

Face aux applications et aux annuaires électroniques, l’incongruité du bottin commence à provoquer des réactions. Un postulat du député PDC Sylvain Défago a ainsi été déposé au Grand Conseil valaisan suggérant que seules les personnes qui le souhaitent reçoivent les annuaires. Leur bilan écologique semble en effet bien lourd pour un usage appelé à diminuer inexorablement.

En 2016 déjà, le conseiller d’État genevois Luc Barthassat partait en guerre contre les annuaires et le gaspillage généré, la plupart finissant à la poubelle dès réception. Le ministre lançait alors une campagne de désabonnements, en vue de soulager les poubelles genevoises de quelque 80 tonnes de papier. Le résultat a été plutôt maigre avec 6200 résiliations. Fin 2017, le quotidien La Liberté révélait que seuls 13% des bottins étaient imprimés en Suisse. Les autres l’étaient et le sont toujours en Allemagne et en Pologne. Pas pour des questions de coûts, assurait alors Localsearch, mais plutôt de qualité: aucune société suisse ne serait parvenue à «remplir les conditions fixées pour un aussi gros volume». Bref, le bottin continue d’incarner la fracture numérique. Jusqu’à ce que mort du dernier réfractaire à internet s’ensuive? 

Utilisez-vous encore le bottin téléphonique en papier?

«On ne peut pas faire basculer mécaniquement des citoyens dans l’obsolescence»

Olivier Glassey, sociologue à l’Université de Lausanne (UNIL)

Olivier Glassey, trois millions de bottins sont imprimés chaque année... n’est-ce pas une incongruité?

Cela semble être le vestige de pratiques anciennes, habituelles, mais qui sont en train de changer. Cela pose la question de savoir combien de temps ce type de production va perdurer et sous quelle forme.

Il semble quand même que 54% des gens consultent encore les annuaires papier...

Il faudrait voir ce qui se cache derrière ce chiffre, voir la pratique, voir comment les annuaires sont utilisés. Est-ce régulièrement? Occasionnellement? Est-ce une utilisation première ou seulement un recours, un pis-aller quand les autres moyens ne marchent pas? Il y a des gens qui utilisent toujours ces instruments, mais, ce qui est sûr, c’est que cet usage n’apparaît plus chez la majorité des utilisateurs, pas seulement chez les jeunes. Ça ne me semble plus être le premier réflexe quand on cherche une information, un numéro de téléphone. Cela étant dit, il n’est pas toujours facile de trouver ces informations en ligne, même s’il existe des annuaires électroniques.

Où situer finalement la limite de la numérisation forcée?

Il y a parfois une volonté économique, politique de rationalisation des coûts qui encourage, voire qui force une intégration au numérique. D’un autre côté, il existe une nécessité d’avoir, en tout cas pour un temps, un système dual qui préserve des moyens analogiques. On le voit avec la manière de voter, de remplir ses impôts ou, justement, de chercher un numéro de téléphone. À chaque fois la question qui se pose est de savoir comment induire du changement, des transformations, tout en faisant attention de ne pas exclure par là même un certain nombre de personnes qui, à tort ou à raison, n’ont pas forcément envie. Des gens pour qui ces changements demanderaient beaucoup d’efforts, voire seraient insurmontables.

Un double système pourtant pas très rationnel...

Évidemment, faire se côtoyer l’analogique et le numérique, cela a un coût. D’un autre côté, on peut défendre une forme de solidarité, d’universalité qui se traduit par le fait de ne pas forcément contraindre tout le monde à passer ce virage-là à la même vitesse, au même moment, et de respecter des pratiques peut-être en diminution mais qui existent quand même chez des citoyens qu’on ne peut pas faire basculer comme ça mécaniquement dans l’obsolescence.   

L’argument écologique contre le papier est-il vraiment fondé?

Il s’agit d’un argument valable, mais peut-être pas aussi décisif qu’on le pense. En effet, on parle peu des coûts énormes qu’engendre la maintenance des bases de données. Il est illusoire de penser que le numérique n’a pas d’empreinte énergétique importante. C’est d’ailleurs l’idée de simplification et de limitation des coûts plutôt que l’argument écologique qui est mise en avant pour promouvoir la numérisation. Ce qui coûte assez cher avec le papier, outre l’impact environnemental, c’est la logistique: la production, la distribution et le recyclage.  

Les annuaires papier sont souvent vus comme du service public, tandis que les données numériques sont associées aux GAFA* et aux risques de manipulation. Une vision simpliste?

Symboliquement en tout cas, l’annuaire téléphonique traditionnel pouvait avoir cette apparence. On l’avait tous en commun, avec cette dimension matérielle peut-être un peu embarrassante, mais qui occupait de la place chez vous. Et c’est vrai qu’avec le numérique où tout se joue sur des plateformes nécessitant d’aller chercher l’information, ce symbole-là est moins visible. La dématérialisation qu’opère le numérique peut s'avérer déstabilisante. 

* Acronyme qui désigne Google, Apple, Facebook et Amazon.

A votre avis

En chiffres

3-5

pourcent de résiliations du bottin papier ont lieu en moyenne par année.

2,94

millions d’exemplaires des bottins papier ont été imprimés par Localsearch pour 2018

54

pourcent des gens consultent encore les annuaires téléphoniques papier.

Sources: Localsearch, REMP

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