7 mars 2016

Le bouffon ne fait plus rire

Le populiste new-yorkais avance à grands pas vers l’investiture du Parti républicain. Presque la terre entière tremble désormais à cette idée qui paraissait encore saugrenue il y a quelques semaines: Donald Trump président des Etats-Unis.

Donald Trump saluant ses supporters lors d'une présentation
Donald Trump a fait de sa campagne électorale un véritable show et peut compter sur de nombreux fans.

Twitter du Mussolini dans le texte (lien en anglais). Peiner à se distancier du Ku Klux Klan. Vouloir construire un mur pour empêcher des Mexicains évidemment «drogués, criminels et violeurs» de déferler sur les Etats-Unis. Interdire, tant qu’à faire, l’entrée du pays aux musulmans – on n’est jamais trop prudent. Sacré Donald. Toujours le mot pour rire.

Sauf que plus personne ne rit vraiment. Les frasques et saillies de Monsieur Trump, milliardaire new-yorkais au look improbable, ça allait quand il se contentait de rester dans son rôle de clown mal coiffé. De candidat fantoche à la présidence des Etats-Unis qui ne ferait guère qu’un ou deux tours de piste avant de s’éclipser.

Maintenant qu’il a laminé ses principaux adversaires à l’investiture du Parti républicain et que se profile un duel avec Hillary Clinton, c’est une autre chanson: cet homme-là n’est plus très loin d’avoir une chance sur deux de devenir le prochain président des Etats-Unis.

La panique a donc gagné la si délicate Europe, où l’épouvantail Trump révulse. Mais pas seulement. C’est aussi le Parti républicain qui ne sait plus comment se débarrasser de cet encombrant trublion. Une quadrature du cercle qu’ils résument ainsi:

Trump est un bouffon. Mais un bouffon à prendre au sérieux.»

Ceux qui se plaisent à peindre le plus de diables possible sur des murailles vacillantes annoncent déjà un nouvel axe du mal: Poutine à Moscou, Trump à Washington, Le Pen à Paris. Ce qui est sans doute se faire peur à bon marché.

«Trump n’est pas un candidat à la présidence, c’est une marque»

Portrait de Xavier Filliez
Xavier Filliez, journaliste suisse installé à New York.

Les Américains que vous rencontrez vivent-ils la montée de Trump avec la même sidération inquiète que les Européens?

Les gens que je côtoie, oui. Ils sont très surpris et effrayés par ce qui arrive. Mais ce n’est pas le public de Trump: j’habite à New York, dans un quartier de la classe moyenne supérieure, qui ne représente évidemment de loin pas toute l’Amérique. Je suis allé en Arizona pour un sujet sur les foires aux armes, et là, j’ai rencontré pas mal de «trumpistes» très énervés.

Des «trumpistes» essentiellement blancs et masculins?

En gros oui, mais souvent assez jeunes et surtout fâchés. Leur point commun, c’est leur mécontentement, par exemple sur les salaires minimums, et leur manque de confiance dans des élites en place qu’ils estiment vendues à Wall Street. Je ne pense pourtant pas que cette grogne anti-establishment n’ait été que le déclencheur de leur soutien à Trump.

Il faut se résigner à admettre que ces gens adhèrent aux concepts racistes, misogynes, anti-musulmans, rétrogrades et de repli sur soi que leur sert Trump.

Qu’ils sont séduits par des idées simplistes et surtout soumis à ce culte de l’apparence que porte cet homme. Trump n’est pas un candidat à la présidence, c’est une marque.

C’est-à-dire?

Avec lui on est dans le culte du spectacle, de l’entertainment, de la célébrité. C’est un peu l’ère Kardashian et celle du buzz rapide. Trump est tellement bon dans ce domaine qu’il a la capacité d’une star de télé-réalité à lancer des énormités, sans honte de quoi que ce soit. On lui pardonne tout et d’ailleurs elles ne sont pas perçues par son électorat comme des dérapages.

Faut-il néanmoins avoir peur de son succès?

Sans doute, mais pas tellement parce qu’il sera président des Etats-Unis: il ne le sera très probablement pas. Mais plutôt pour le phénomène, pour ce que cela dit des Etats-Unis en 2016, pour tout cet élan et cette ferveur qui durent depuis des mois.

S’il n’a aucune chance d’être président, alors pourquoi vote-t-on pour lui?

On ne sait pas, sauf que rien ne marche contre Trump.

Les excès en forme d’escalade ne l’ont jamais desservi, ils l’ont au contraire construit.

Il a dû en être surpris lui-même.

Comment les médias américains jugent-ils le phénomène Trump?

Ces dernières semaines, on constate enfin un travail de fond. Le «New York Times», par exemple, publie des enquêtes sur l’empire immobilier de Trump d’où il ressort qu’il n’est même pas un des grands acteurs du secteur à New York. Alors que ses partisans ne cessent de vanter ce businessman formidable qui a réussi dans le privé et donc va réussir à bien diriger le pays. Ce genre de papiers arrive un peu tard:

longtemps, les médias américains, même des titres de référence comme le «Washington Post» ou le «New York Times», ont traité Trump comme un candidat sérieux, chose inimaginable en Europe.

Trump, ce n’est pourtant pas l’Amérique profonde, mais New York, ville prétendument la plus cool et la plus multiculturelle du monde. Une réputation usurpée?

Je suis encore totalement amoureux de New York et je lui pardonne beaucoup de choses. Mais ce côté rutilant, clinquant, ce culte de l’apparence à la Trump existe bel et bien. Une des premières choses qu’on m’a dites à mon arrivée, c’était: «Ce que tu montres est plus important que ce que tu es. Ce que tu fais, montre-le autant que possible. Ce que tu fais est moins important que ce que tu montres.» Mais je n’arrive pourtant pas à résumer cette ville à ça. Elle a beaucoup plus à offrir que cet homme-là.

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