2 avril 2012

Le chat, un désastre écologique?

Les tableaux de chasse de felis catus consternent les spécialistes de la faune sauvage et de la biodiversité. Pire, son empreinte carbone équivaudrait à celle d’une VW Golf. La parole à l’accusation et à la défense.

Chat guettant un écureuil
Les chats exerceraient d’importantes 
déprédations sur la faune locale. (Photo: Keystone/AP/Jim Tiller)
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Pour passer le temps, Walter dressa des listes mentales de tout ce qui avait mal tourné dans le monde depuis qu’il s’était réveillé au motel. Accroissement net de la population: 60 000; barils de pétrole brûlés dans le monde: 12 millions; tonnes de gaz carbonique envoyées dans l’atmosphère: 11 millions; nombre d’oiseaux tués par des chats domestiques ou redevenus sauvages: 500 000.» Bigre: sa majesté le chat classée au rang des nuisances écologiques majeures? Bon, il ne s’agit que d’un roman, Freedom, du grand écrivain américain à la mode Jonathan Franzen.

N’empêche: on retrouve le chat domestique (felis catus) dans la liste noire établie par le Programme mondial sur les espèces envahissantes. Entre la perche du Nil, le serpent brun arboricole, le ragondin ou le bulbul à ventre rouge. La faute entre autres à ses instincts de chasseur carnassier qui mettent à mal la faune locale. Des pulsions qui varient d’un individu à l’autre, semble-t-il. De véritables terreurs des jardins et des bosquets côtoient ainsi de paisibles individus n’attrapant jamais rien.

Des merles noirs en passant par les lézards et les souris

Les victimes sont connues: oiseaux (merles noirs, rouges-gorges, mésanges, pinsons, étourneaux et moineaux), petits mammifères (souris musaraignes, campagnols, mulots) ainsi qu’amphibiens ou reptiles comme le lézard.

Raphaël 
Arlettaz est professeur de biologie de la conservation à l’Université de Berne. (Photo: Daniel Stucky)
Raphaël 
Arlettaz est professeur de biologie de la conservation à l’Université de Berne. (Photo: Daniel Stucky)

Il n’existe pas de véritables statistiques mais plutôt des estimations, notamment en Grande-Bretagne où le sujet commence à être sérieusement discuté: en une année, les 8 millions de chats anglais attraperaient 55 millions d’oiseaux. Chez nous, les proportions seraient sensiblement les mêmes: 1,35 million de chats enverraient plus de six millions d’oiseaux chaque année au tapis. «Le problème est sérieux, confesse Raphaël Arlettaz, professeur de biologie de la conservation à l’Université de Berne. «Les gens ont tout simplement trop de chats. Si le chat était livré aux capacités du milieu naturel, c’est-à-dire s’il n’était pas nourri par l’homme, on arriverait à des densités beaucoup plus faibles.» Pour Tomi Tomek, fondatrice de l’association SOS chats, les déprédations exercées par nos amis félins sur la faune sauvage «ce n’est pas un problème: c’est la nature».

Pour alerter les proies potentielles

Aux propriétaires de chats qui ne seraient pas convaincus, elle recommande de mettre à leur animal «une clochette autour du cou» de manière à alerter les proies potentielles. «On peut utiliser les clochettes qu’on trouve sur certains lapins de Pâques en chocolat, ça marche très bien. De cette façon, les chats n’arrivent à attraper que des oiseaux déjà malades ou faibles.» Raphaël Arlettaz, lui, ne croit pas à cette méthode: «Les chats sont assez malins pour apprendre très vite à se déplacer sans bruit même avec un collier à grelots.» Et d’évoquer un autre moyen, plus efficace qu’il a observé notamment en Australie: «On met au chat des collerettes en plastique autour du cou, qui le font s’encoubler quand il s’élance pour attraper une proie. Mais ce n’est évidemment pas très esthétique.»

Mettre une clochette autour du cou de son chat? Une méthode efficace selon les uns, un coup d’épée dans l’eau selon les autres. (Photo: Getty Images/Marser)
Mettre une clochette autour du cou de son chat? Une méthode efficace selon les uns, un coup d’épée dans l’eau selon les autres. (Photo: Getty Images/Marser)

Les sociétés ornithologiques recommandent aux propriétaires de chats certaines autres mesures à l’efficacité plus ou moins avérée. Comme ne pas laisser sortir l’animal, spécialement à l’aube et au crépuscule, en cas de risque accru, par exemple si l’on a détecté dans le voisinage la présence de jeunes oiseaux sortis du nid. Entretenir régulièrement les griffes de son tigre de poche permettrait de diminuer son efficacité de tueur patenté.

Si les espèces auxquelles le chat s’attaque habituellement ne sont pas protégées, les dégâts peuvent néanmoins se révéler importants. «L’impact dépendra du dynamisme des populations touchées, c’est-à-dire de leur capacité à se reproduire dans un milieu donné. Celles qui ont un taux de reproduction faible pourraient à terme disparaître des zones suburbaines», explique le biologiste.

D’autres causes de mortalité

Tomi Tomek, elle, fait valoir le peu de fiabilité des données – «comment sait-on combien d’oiseaux sont tués par les chats, et comment sait-on que ce sont les chats les responsables» et cite de nombreuses autres causes de mortalité pouvant affecter la gent ailée. «Par exemple les fils électriques, ou d’autres prédateurs, ou des maladies. Des défenseurs allemands de l’environnement ont mis en évidence aussi que les pesticides répandus dans les champs ou sur les arbres causaient de gros dégâts chez les oiseaux.»

Comment sait-on combien d’oiseaux sont tués par les chats?
- Tomi Tomek

Raphaël Arlettaz concède qu’un doute existe sur la part du carnage à attribuer, dans les zones peuplées, aux chats ou aux corvidés: «Comme les corneilles, les pies, les geais, attirés dans les agglomérations par les poubelles, les composts, voire les gamelles des... chats, et qui se nourrissent de jeunes oiseaux. Parfois même les gens leur donnent à manger alors que dans certains endroits à la campagne on les tire encore.»

Tomi Tomek, fondatrice de l’association SOS chats. (Photo: Xavier Voirol)
Tomi Tomek, fondatrice de l’association SOS chats. (Photo: Xavier Voirol)

Autres victimes expiatoires de Grosminet: les lézards. Le bien mal nommé lézard agile, le moins leste, en fait, de sa famille, en raison d’un corps massif et de petites pattes, «est pénalisé par sa lenteur et se trouve actuellement potentiellement décimé dans les zones suburbaines».

«Pas les chats mais les chiens ou les rapaces»

Là aussi Tomi Tomek a son idée: «J’ai rarement vu un chat s’attaquer à un lézard. Ce sont plutôt les chiens en promenade ou les rapaces qui les chassent. Et puis les lézards recherchent plutôt les endroits peu peuplés.» La passionaria des félidés rappelle au passage que l’initiative lancée par SOS chats pour interdire la chasse des minous errants ou libres – dotés d’un propriétaire mais sortant librement – a recueilli pour l’heure 20 000 signatures. Et que Doris Leuthard, au nom du Conseil fédéral, en a déjà recommandé le rejet, en raison justement des dégâts occasionnés contre la faune: «A croire qu’elle n’a jamais eu de chat de sa vie.»

Raphaël Arlettaz de son côté raconte que dans son jardin en Valais chaque année des merles viennent nicher. «Mais depuis 1997 je n’ai plus vu un seul jeune. Il faut quand même croire qu’il y a un problème.»

Manger son chien?

On connaissait la boutade «sauvez un arbre, tuez un castor». Dans la même veine il y a désormais «luttez contre le réchauffement, mangez votre chien». Ou votre chat. Depuis en tout cas la parution de Time to eat the dog, le livre des architectes anglais Brenda et Robert Vale, spécialisés dans l’habitat et les modes de vie durables. Un ouvrage dans lequel ils révélaient l’empreinte carbone de nos braves compagnons à quatre pattes. Pour un chien domestique, c’est le double d’un Land Cruiser Toyota 4,6 litres roulant 10 000 kilomètres par an, tandis qu’un chat approcherait celle d’une WV Golf. Des calculs basés sur les aliments – viande et croquettes – mangés par les chiens et les chats et les hectares de terrain nécessaires à la production de ces délicatesses.

Il a été opposé assez justement aux Vale l’apport social indéniable des animaux domestiques en matière d’équilibre personnel, de bien-être ou de lutte contre la solitude. Qu’aussi il y avait peut-être d’autres mesures plus évidentes, urgentes et immédiates, à s’appliquer à soi-même, pour réduire notre empreinte écologique que sacrifier les animaux domestiques. Et puis devant l’évidence qu’un hamster était écologiquement aussi nuisible qu’un écran plasma, il s’est trouvé des amis des animaux pour insinuer qu’en regard de la qualité des programmes TV, même un hamster apporterait plus de satisfaction.

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