17 septembre 2012

Le chic des cheveux gris

De plus en plus nombreuses, certaines femmes décident d’assumer leur chevelure poivre et sel ou carrément blanche. Bientôt à la mode?

Montage de plusieurs têtes de femmes avec cheveux gris
Le gris, c'est chic! (Photos: Leland Bobbe, Ralf Nau, Image Source. Montage MM)
Emmanuelle Ryser a un jour décidé d’arrêter de se colorer les cheveux: «Mon mari trouve que ça me va bien et ma fille s’en fiche.» Photo: Matthieu Rod
Emmanuelle Ryser a un jour décidé d’arrêter de se colorer les cheveux: «Mon mari trouve que ça me va bien et ma fille s’en fiche.» Photo: Matthieu Rod

Qui a dit que l’artificiel était plus joli que le naturel?» demande avec conviction Emmanuelle Ryser, 44 ans. Préférer le naturel à l’artifice. Oser sortir de la doxa des chevelures aux teintes somptueuses recouvrant le moindre cheveu blanc. Coupe courte à la garçonne résolument poivre et sel, Emmanuelle a tourné le dos aux couleurs en apercevant ses premiers cheveux blancs. «Depuis l’âge de 20 ans, je me suis amusée à passer de l’aubergine à l’orange, du noir corbeau au peroxydé entrecoupé d’une belle brochette de roux. Et puis un jour, j’ai vu que les racines grisonnantes avaient bien gagné du terrain, et que si je continuais, c’était surtout pour les cacher. Alors j’ai dit stop.»

«Je crois que ton enfant t’accepte comme tu es»

Avec conviction et d’un ton bien tranché, comme d’habitude chez cette porte- parole d’un musée lausannois. Son époux trouve que ça lui va bien. Et sa fille? «Elle s’en fiche. Plusieurs copines me disent qu’elles continuent pour ne pas que leurs enfants les trouvent vieilles. Moi je crois que ton enfant t’accepte comme tu es, pour autant que tu t’assumes.»

Valérie Baud: «Mes élèves n'ont pas réagi» (Photo: Mathieu Rod)
Valérie Baud: «Mes élèves n'ont pas réagi» (Photo: Mathieu Rod)

Difficile de parler de vague de fond. Il n’empêche. Il suffit de s’installer à une terrasse pour le constater: de plus en plus de femmes assument leurs cheveux blancs ou gris. Pour Valérie Baud, le choix date d’il y a une bonne dizaine d’années. «Avec mes cheveux longs, je faisais des balayages blond- châtain. Et j’avais l’impression de passer mon temps chez le coiffeur. Avec ma famille, je vis en pleine nature au- dessus de Montreux, je ne me sentais plus en accord avec moi-même.»

Son compagnon l’encourage. Et Valérie décide de laisser la nature reprendre ses droits. «Ma sœur aînée, noiraude, a eu ses premiers cheveux blancs à 25 ans. La même durée plus tard, elle a pris la même décision. Alors que pour notre mère, il a fallu attendre ses 70 ans quand même.»

Après avoir longtemps travaillé dans le social, Valérie Baud vient de terminer la HEP et enseigne désormais en classe enfantine. «Les seules réac­tions que j’appréhendais un peu étaient celles des élèves. En fait, ils s’en fichent, je crois. Tout comme mes enfants, bien plus âgés qu’eux.» Comme Emmanuelle, Valérie en a fait son choix: pas question de se laisser envahir par les remarques. «Il y en a peut-être eu de désagréables, reconnaît Emmanuelle. Je les ai à peine entendues, elles ne m’ont pas atteinte.»

Hélène Becquelin: «A chaque grossesse, j’ai gagné 20% de cheveux gris.»( Photo: Pierre-Yves Massot/ Archive)
Hélène Becquelin: «A chaque grossesse, j’ai gagné 20% de cheveux gris.»( Photo: Pierre-Yves Massot/ Archive)

Se montrer comme on est. Ne pas devenir esclave de produits qui restent souvent chimiques. Et pas terribles pour le cuir chevelu. «A chaque grossesse, j’ai gagné 20% de cheveux gris, sourit la dessinatrice et blogueuse Hélène Becquelin. A 30 ans, j’ai estimé que j’en avais assez pour qu’ils deviennent ma vraie couleur. J’en ai eu marre de cacher la moindre racine avec mes cheveux foncés. Et vous savez quoi? Je crois que ça me rajeunit.» Pas du genre à se laisser marcher sur les baskets, l’auteur d’Angry Mum a dès lors considéré que c’était son choix, et qu’il n’y avait pas matière à discussion. «Ni de la part des copines, ni de mon mec. Les enfants, 19 et 16 ans, ne m’ont jamais vue autrement et ils seraient horrifiés si je me reteignais.»

Du coup, ni dans le tome qui vient de sortir ni dans le précédent, la coupe au carré grise de son double dessiné ne fait débat. «Ça n’a pas été un combat féministe pour moi, ni un enjeu de couple. Je n’ai jamais eu besoin de proclamer quelque chose avec cette décision, c’était juste la mienne.» Si Hélène Becquelin constate que le gris – ou le blanc – devient presque à la mode, et regrette donc d’être «un peu moins originale qu’avant», elle reconnaît que ses lecteurs n’ont pas trop de mal à la reconnaître dans la rue. «On m’arrête en me lançant: Hé, mais vous êtes Angry Mum! C’est plutôt sympa...»

Son créneau? Assumer le naturel

La sociologue Eliane Perrin a découvert son premier fil blanc à l’âge de 18 ans. Pourtant, à 67 ans, elle ne se souvient pas s’être teint les cheveux une fois dans sa vie. «Sauf au henné, qui vit un retour en grâce aujourd’hui mais était surtout très à la mode après 1968 et la période yéyé. Mes cheveux châtain foncé devenaient auburn avec des reflets carotte, c’était marrant.» Son créneau capillaire? Opter pour une belle coupe, faire attention à la propreté avec l’âge, et assumer le naturel. «Ce qui ne veut pas dire ne rien faire. Regardez la très chic Christine Lagarde, la nouvelle patronne du FMI. Avec sa superbe coupe grise, elle fréquente certainement très régulièrement son coiffeur, et dépense largement autant que si elle se teignait les cheveux.»

Remplacement d’un conformisme, celui des fonds de teint et des couleurs éclatantes, par un autre: maquillage invisible et nécessité de rester «naturellement jeune. Ce qui demande bien sûr autant de soins qu’avant, mais orientés différemment. Une femme trop maquillée représente le pire du pire. Une teinture qui laisse entrevoir les racines, c’est pareil.»

«Ce qui était synonyme de pauvreté devient branché»

Avec leurs open-spaces, les entreprises donnent l’illusion de l’ouverture et de la transparence. La chirurgie esthétique se généralise, tout comme les produits de beauté hors de prix y compris chez les hommes, mais ne doit pas se voir. «Tout à coup, ce qui était synonyme de pauvreté – des cheveux gris ou blancs – ne l’est plus forcément, et peut même devenir branché.» Tout cela reste profondément culturel, relève Eliane Perrin. Qui en veut pour preuve la stupéfaction provoquée par sa chevelure blanche au Japon. «Chez les femmes, et non chez les hommes, cela reste associé à une image misérable.»

Dans cette optique, le choix d’arrêter les teintures devient socialement acceptable car il participe à ce qu’Eliane Perrin désigne par un «naturel hyperculturel où la part de technologie demeure cachée». Par contre, remarque la sociologue, la mode étant toujours initiée par les classes supérieures, une femme de pouvoir faisant ce choix «autorise beaucoup d’autres au train de vie moins élevé à en faire autant».

Et peut-être que le regard social changera, que le gris ne sera plus forcément signe extérieur de vieillesse ou de tristesse.

Beaucoup de femmes en demeurent convaincues, à l’instar de Patricia: «Je ne me sens pas dans la peau d’une grand-mère. Produit colorant classique pour les racines, henné moins fort mais moins nocif pour le reste: une visite tous les deux mois chez le coiffeur suffit. Je n’ai jamais essayé de changer de couleur, note cette Lausannoise de 47  ans au magnifique sourire du Sud. Je le vis donc bien comme une sorte de nécessité. Et je crois que mes enfants me surveillent du coin de l’œil.»

Les panthères grises ne sont pas assez nombreuses pour se crêper le chignon avec les coloristes classiques. Il n’empêche. La sociologue voit donc le phénomène s’amplifier parmi la gent féminine, surtout à partir de 30 ou 40 ans. Etre comme les autres. Tout en s’en distinguant: les spécialistes appellent ces dogmes contemporains des injonctions paradoxales. Et si tout cela n’était pas un peu cousu de fil… blanc?

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