16 avril 2016

Financer son projet en un clic

Autrefois l’apanage des projets culturels, le financement participatif se retrouve dans tous les domaines. Du bar à vin à la campagne politique en passant par le soutien aux sportifs, ils sont toujours plus nombreux à faire appel à la générosité des donateurs.

Elâ, Yannick et Guillaume ont récolté 275 000 francs pour lancer leur projet de bistrot.
Elâ, Yannick et Guillaume ont récolté 275 000 francs pour lancer leur projet de bistrot.

Sac écoresponsable à fabriquer, crèche à agrandir ou livre à éditer, demandez le programme! Eh oui, le crowdfunding, ou financement participatif en français, n’est plus réservé aux projets culturels et artistiques. Désormais, cette façon ludique et sympathique de demander l’aumône se retrouve dans toutes les branches. Un rapide clic de souris sur les plates-formes dédiées à la levée de fonds sur internet suffit à s’en rendre compte: tout est à financer. Et certains s’en sortent plutôt bien. Récemment, c’est un sac à dos suisse, dont la société est basée à Coire, qui a affolé les compteurs de la plate-forme américaine Kickstarter. Alors qu’ils tablaient sur 80 000 francs pour lancer leur projet, les responsables ont obtenu un demi-million!

Plus près de chez nous, Elâ, Yannick et Guillaume ont rencontré le succès avec leur projet de bistrot et leur apéro à vie en contrepartie. Les trois compères qui ont lancé Ta Cave, à Lausanne, ont récolté pas moins de 275 000 francs sur son site internet en six petits jours, cela sans l’aide d’une plate-forme de financement. «Plutôt que d’aller voir les banques et d’entrer dans de longues démarches, nous nous sommes dit: «Pourquoi ne pas demander de l’aide aux clients?», se souvient Elâ. Idem pour Manuel Donzé, candidat malheureux aux dernières élections à la Municipalité de Lausanne en février dernier, mais heureux élu au Conseil communal de la ville. C’est pour obtenir une visibilité avant le démarrage officiel de la campagne que ce professeur d’économie au gymnase et président du PDC lausannois a lancé une récolte de fonds pour s’offrir une campagne personnelle d’affichage. Et c’est parce que le crowdfunding a désormais la cote que Gregorio Varrazza, jeune entrepreneur jurassien de 33 ans, a décidé de lancer sa propre plate-forme pour aider les sportifs de Suisse romande.

Un taux d’échec de 40%

L’arrivée récente en Suisse romande du géant américain Kickstarter et la création en Suisse de Wemakeit, devenue depuis l’une des plus grandes plates-formes d’Europe, n’y sont sans doute pas pour rien. Depuis son lancement en 2012, cette dernière a levé près de 15 millions de francs. Une goutte d’eau en regard des 2,3 milliards de dollars récoltés par Kickstarter depuis sa création en 2009 ou des 47,5 millions d’euros de Kisskissbankbank depuis 2010, sans oublier les 31,4 milliards d’euros que pèse aujourd’hui le financement participatif.

A côté de ces chiffres dignes de donner le tournis au plus blasé des hommes d’affaires, les perdants restant sur le carreau sont nombreux: près de 40% en moyenne, à en croire les statistiques des plates-formes. Preuve qu’un projet mal ficelé ne rencontrera pas plus de succès auprès du public qu’auprès des banques.

«Nous voulions créer une communauté»

Elâ Borschberg, 33 ans, Guillaume Luyet, 33 ans, et Yannick Passas, 32 ans.

«Premier bar crowdfoundé de Suisse». Voilà comment se présente Ta Cave sur la page d’accueil du site internet dédié à ce bistrot pas comme les autres niché à la rue du Simplon, dans le quartier Sous-Gare de Lausanne. Ouverte en avril 2015 par trois potes à l’esprit épicurien, l’enseigne qui propose vins, bières et produits du terroir sur une carte à l’évolution constante ne désemplit pas. Il faut dire que les 850 membres fondateurs que complète la clientèle lambda ont le privilège de bénéficier d’un verre à vie avec un ami à l’heure de l’apéro.

Le but était de créer une communauté et d’aller à l’encontre de la mentalité qui veut qu’on doive consommer énormément pour se voir offrir un café.

Chez nous, la personne reçoit d’abord tout en offrant un verre et le challenge consiste à la faire rester», raconte Elâ Borschberg, co-fondatrice.

L’idée du financement participatif avec en contrepartie un apéro à vie est rapidement apparue à cette diplômée de l’Ecole hôtelière de Lausanne et à ses deux compères, le Valaisan Guillaume Luyet, lui aussi issu de l’EHL, et Yannick Passas, jeune œnologue à la tête de la Maison du Moulin à Reverolle, non loin de Morges. «On s’est dit que si les financements participatifs marchaient pour acheter un tableau, cela pouvait aussi fonctionner pour lancer un bistrot», résume Elâ. Une bonne dose de savoir-faire médiatique et un buzz sur les réseaux sociaux ont fait le reste. Résultat, il n’a fallu que six jours pour récolter les 275 000 francs nécessaires à l’ouverture de Ta Cave, cela sans faire appel à une plate-forme de crowdfunding. Un succès auquel Elâ et ses deux acolytes ne s’attendaient pas et qu’ils comptent bien répéter dans d’autres villes.

«C’est une façon ludique de demander de l’argent»

Manuel Donzé, 44 ans.

Comment récolter des fonds pour sa campagne électorale lorsque l’on est issu d’un parti sans le sou qui n’est même pas représenté au législatif de la ville? Cette question, le président du PDC lausannois Manuel Donzé se l’est posée à la fin de l’année dernière. Conscient qu’il avait tout à gagner en se faisant voir avant les autres dans la course aux élections communales de février, ce professeur d’économie a fini par opter pour le financement participatif via la plate-forme Wemakeit, sur les conseils d’un ami. A la manière d’un Bernie Sanders aux Etats-Unis (quelques millions de dollars en moins), le politicien a donc tenté le pari de financer sa campagne d’affichage personnelle grâce à la générosité de donateurs connectés.

C’est très dur de demander de l’argent: en Suisse, on n’ose pas et les repas de soutien ne suffisent pas.

Passer par le crowdfunding était une façon ludique de le faire.» En décembre, il a lancé «Donzé à la Municipalité» avec pour objectif de récolter 3000 francs nécessaires à sa campagne d’affichage personnelle (sa bobine a été placardée sept fois aux quatre coins de la ville durant deux semaines), proposant des contreparties aussi diverses que des cours d’économie, un repas chez lui, au restaurant, d’assister à un match du Lausanne Sport, de faire le DJ à une soirée ou du coaching de course à pied… Pari réussi puisqu’il a empoché 3935 francs grâce à la générosité de 28 donateurs. S’il n’a pas été élu à la Municipalité, il est entré au Conseil communal. Si c’était à refaire? «Je recommencerais volontiers.»

«Les sportifs n’ont pas le temps de chercher des sponsors»

Gregorio Varrazza, 34 ans.

«J’avais envie de créer quelque chose pour aider les sportifs, car dans ce milieu-là, personne n’a vraiment d’argent.» Et Gregorio Varrazza, Jurassien de 34 ans, en sait quelque chose. En contact avec les divers milieux sportifs de la région, cet ancien joueur de inline hockey mûrit depuis trois ans son idée: lancer une plate-forme de financement participatif uniquement dédiée aux projets de Suisse romande. Un pari osé face aux géants Wemakeit ou Kickstarter mais qui, estime-t-il, a sa place dans le petit monde en pleine expansion du crowdfunding.

Il y a un peu plus d’un mois, G-Incub voyait ainsi le jour.

L’idée est d’aller plus loin que les plates-formes généralistes où toutes sortes de projets se mélangent.

Ici, le coup de projecteur est donné sur les projets liés au sport.» Du billet d’avion pour se rendre à un championnat à un soutien pour l’entraînement d’une saison, la palette est large. La contrepartie est quant à elle unique, «car les sportifs sont déjà bien assez pris par le temps», argumente-t-il. L’offre va de l’apéro à la carte postale en passant par le cadeau dédicacé. Les dons sont quant à eux directement versés sur un compte géré par Gregorio et auquel les sportifs ont accès sans devoir attendre la fin du décompte en jours de leur projet. «Le but est que, même si la somme visée n’est pas récoltée, l’argent leur soit tout de même utile, explique-t-il, et des pièces justificatives sont demandées afin d’être totalement transparent.» Pour l’heure, cinq candidats offrent de financer en partie leur projet sur G-Incub et Gregorio Varrazza a déjà reçu plusieurs nouvelles propositions.

Texte © Migros Magazine – Viviane Menétrey

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