21 novembre 2018

Le défi de la réinsertion professionnelle

Si le taux de chômage en Suisse reste relativement bas, le chemin est parfois long pour les demandeurs d’emploi avant de retrouver du travail. Malgré diverses mesures d’aide à leur démarche, certains profils demeurent plus vulnérables que d’autres.

Peter Breitler
Peter Breitler, 59 ans, Gland (VD), marié et père de deux grands enfants, a près de quarante ans de carrière dans le domaine de la finance (photo: Mathieu Rod).
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«Plus la période de chômage est longue, plus il est difficile de retrouver du travail. Un chef d’entreprise prendra rarement le risque d’engager un candidat sans emploi depuis deux ans: il aura tendance à penser que cette situation dénote un problème personnel.»

Assénée par Giuliano Bonoli, professeur en politique sociale à l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP) de l’Université de Lausanne, cette vérité est préoccupante. Surtout lorsqu’on sait que la part de chômeurs longue durée (soit d’un an ou plus) s’élevait à 16,3% en 2017. Et que cette même année, près de 3300 personnes arrivaient en fin de droit par mois et se trouvaient contraintes de s’inscrire à l’aide sociale.

«Néanmoins, en Suisse, il existe tout un arsenal de formations, de subsides et de mesures pour faciliter la réinsertion professionnelle, souligne le professeur à l’IDHEAP.

Même si on peut toujours faire mieux, l’offre à disposition ne présente pas de grosses lacunes.

Giuliano Bonoli

Variant d’un canton à l’autre, elle peut prendre la forme de placements temporaires en entreprise, de stages ou d’accompagnements personnalisés dans la recherche d’un emploi (lire aussi nos témoignages ci-dessous).

Davantage de difficultés au programme pour certains profils

«Les plus touchés sont les chômeurs âgés de plus de 50 ans, les étrangers extra- européens et les personnes peu qualifiées. Pour peu que quelqu’un cumule ces trois variables, la réinsertion peut s’avérer très délicate.» Et de pointer du doigt les changements structurels subis par l’économie ces dernières décennies: «On a besoin de plus en plus de main-d’œuvre qualifiée. Par ailleurs,

le système de formation devient toujours plus performant, mais tout le monde n’y a pas accès.

Giuliano Bonoli

Quant aux immigrés, des études montrent qu’ils sont clairement discriminés sur le marché du travail.»

L’ambiguïté des chômeurs de plus de 50 ans

Du côté des seniors, la donne est un peu différente. «C’est assez contradictoire: d’un côté, les employeurs disent apprécier leur stabilité et leur caractère responsable, de l’autre ils hésitent à leur donner leur chance. Ils ont l’impression que les personnes âgées de 50 ans et plus n’arriveront pas à se projeter suffisamment dans l’avenir et s’investiront donc moins. Ils auront davantage tendance à les engager pour des missions ponctuelles.»

De là à dire que, pour ces profils-là, les mesures de réinsertion sont inutiles, il n’y a qu’un pas, que Giuliano Bonoli refuse net de franchir. «Même si les résultats peuvent paraître décourageants,

chaque personne qui retrouve un emploi représente une économie importante pour le budget public.

Giuliano Bonoli

Par ailleurs, les bénéfices vont bien au-delà: les effets sur la vie de cette personne et sur son mental peuvent être spectaculaires.»

André Hamelin, 41 ans, Genève, célibataire, sans enfants, ex-danseur et maintenant agent d’accueil au Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (photo: Mathieu Rod).

André Hamelin: «Au fil des ans, mon CV s’est bien étoffé»

«J’ai l’impression d’avoir retrouvé une vie normale!» Voilà quelques mois qu’André Hamelin, 41 ans, travaille comme agent d’accueil au Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant- Rouge à Genève. Un soulagement pour cet ancien danseur, qui bénéficiait depuis 2014 d’un emploi de solidarité (EDS) – destiné aux chômeurs en fin de droit au sein de l’Association Bienvenue (lire aussi notre encadré ci-dessous): «J’y ai acquis de nombreuses compétences et vécu des expériences très enrichissantes, mais le but des EDS, c’est quand même d’en sortir…»

Formé à l’École nationale de ballet du Canada, son pays natal, il arrive en Suisse en 2001 pour rejoindre les rangs du Grand Théâtre de Genève. «J’y suis resté jusqu’en 2012. Avec l’arrivée d’une nouvelle génération de danseurs, l’atmosphère était devenue plus compétitive. J’ai senti que c’était le moment de m’en aller. La plupart de mes collègues s’apprêtaient à devenir professeur de danse, de yoga ou de pilates. D’autres envisageaient de reprendre des études.

Pour ma part, je me cherchais un peu…

André Hamelin

Friand de voyages, de rencontres et de découvertes culturelles, André Hamelin envisage alors une reconversion dans le secteur du tourisme. Mais son absence de formation helvète lui joue des tours. «Au Canada, nous n’avons pas l’équivalent du CFC. Je me suis retrouvé au chômage. Quand j’ai vu que la situation ne progressait pas, j’ai même envisagé de rentrer dans mon pays d’origine. Mais tous mes amis étaient ici. La date butoir du fin de droit approchait: sans être paniqué, je commençais quand même à me faire du souci.»

Sa conseillère lui parle alors de l’Association Bienvenue, qui œuvre justement dans le secteur de l’accueil. Il y décroche un EDS, multipliant les missions pour le compte de diverses institutions genevoises, organisant des visites guidées pour les unes, dispensant des informations aux visiteurs pour les autres et s’attelant même à des tâches administratives à ses heures perdues.

Au début, c’était difficile de retrouver un rythme régulier de travail,

André Hamelin

surtout en ayant évolué dans un milieu comme celui de la danse, qui est un peu à part. Mais rapidement, j’ai trouvé génial de pouvoir toucher à une palette si variée d’activités. Au fil des ans, mon CV s’est bien étoffé.»

Poursuivant sa recherche d’emploi, il décroche de plus en plus d’entretiens. Jusqu’à obtenir, en mai dernier, sa place au sein du prestigieux musée. «Le regard des gens change: même si, au départ, les gens comprennent que c’est difficile pour un danseur de se reconvertir, au bout d’un moment ils finissent par se demander pourquoi on n’a encore rien retrouvé.

Aujourd’hui, avec mon temps partiel, j’ai même pu remettre un pied dans l’univers de la danse, en donnant des cours à des jeunes en difficulté.

André Hamelin
Karine Donzallaz, 38 ans, Fribourg, célibataire, sans enfants, a un CFC de vendeuse et bénéficie de nombreuses expériences dans l’administration (photo: Mathieu Rod).

Karine Donzallaz: «J’ai hâte de me remettre à travailler»

«Aujourd’hui, j’envisage l’avenir avec optimisme et détermination. Je sais que, tôt ou tard, je retrouverai un emploi.» Titulaire d’un CFC de vendeuse et ayant suivi les cours pour le brevet fédéral de spécialiste du commerce de détail, Karine Donzallaz a vu sa carrière s’interrompre assez brutalement il y a quelques années, alors qu’elle travaillait dans un centre d’appel à Bulle.

«Suite à des problèmes de santé, j’ai dû quitter l’entreprise d’un commun accord avec mon employeur. Malgré tout, je me suis dit: encaisse, relève-toi et continue. Mais

même avec la meilleure volonté du monde, je n’étais pas en mesure d'avancer. Cela a fortement entamé ma confiance en moi.

Karine Donzallaz

D’autant que j’ai dû subir le regard des autres, qui ne comprenaient pas forcément ma situation. C’était assez difficile à supporter.»

Dès le début de son parcours professionnel, elle avait pourtant mis toutes les chances de son côté: multipliant les expériences, notamment dans l’administration, tant en Suisse alémanique qu’en Suisse romande, s’exilant quelques mois à San Francisco et à Londres pour renforcer ses compétences linguistiques et faisant passer son rêve de toujours – devenir comédienne – au second plan. «Plus tard, lorsque l’occasion s’est présentée de suivre une formation dans cette branche à Paris, je l’ai saisie. Mais j’enchaînais parallèlement les missions temporaires durant l’été. Et comme je ne pouvais pas vivre de mes activités artistiques, j’ai cherché un emploi plus stable à mon retour en Suisse.»

Après de longs mois d’arrêt, une intervention chirurgicale lui permet finalement d’envisager à nouveau une vie professionnelle. Ne lui reste plus qu’à remettre le pied à l’étrier. C’est auprès de la Fondation IPT (lire aussi notre encadré) qu’elle recevra l’aide dont elle avait tant besoin.

Pour moi, ça a été un vrai tremplin. J’ai reçu une écoute de qualité et enfin j’ai eu l’impression qu’on prenait mon histoire personnelle en considération.

Karine Donzallaz

J’ai eu l’opportunité de suivre plusieurs modules de formation qui m’ont permis de reprendre confiance et j’ai été coachée dans mon processus de recherche d’emploi.» Pour elle, l’expérience la plus bénéfique a sans aucun doute été le stage qu’elle a effectué, par le biais de la Fondation IPT, à la Confédération d’août à octobre dernier.

«J’ai pu mettre en pratique mes compétences linguistiques et je me suis prouvé à moi-même que je pouvais reprendre une activité professionnelle. C’était très gratifiant et valorisant. Je me suis sentie utile.» La voilà donc fin prête à retrouver un emploi. «C’est mon objectif premier. Et je me suis donné les moyens de ne pas être limitée dans mes recherches. J’ai hâte de me remettre à travailler.»

Peter Breitler, 59 ans, Gland (VD), marié et père de deux grands enfants, a près de quarante ans de carrière dans le domaine de la finance (photo: Mathieu Rod).

Peter Breitler: «Être au chômage, ce n’est pas une maladie»

«Ce qui m’intéresse, c’est d’être actif. J’aime bien remplir un rôle, relever des défis.» Quand il s’est retrouvé au chômage à l’âge de 58 ans, Peter Breitler n’a pas envisagé une seconde de prendre une préretraite. D’autant plus que ses enfants sont encore aux études.

Depuis l’obtention de son CFC en 1978, ce Zurichois établi depuis plus de trente ans en Suisse romande a progressivement gravi les échelons dans le domaine de la finance, jusqu’à rejoindre l’équipe de direction d’une banque privée en 2005. «En décembre 2017, celle-ci a malheureusement dû déposer sa licence. Je suis donc en quête d’une nouvelle opportunité.»

Première difficulté rencontrée dans cette recherche: «Cela faisait longtemps que je n’avais pas eu à faire de CV. Jusqu’alors, mes futurs employeurs étaient toujours venus d’eux-mêmes me recruter. C’était un peu comme quand on apprend à nager: au début, on patauge un peu.»

Rapidement, Peter Breitler s’octroie les services d’un coach privé pour se remettre à jour, identifier ses forces et ses faiblesses, améliorer sa façon de se présenter lors d’un entretien. «C’était très utile pour éviter de se tirer une balle dans le pied.»

Puis le chômage l’oriente vers la plateforme Atout’Âge 50 (lire encadré). «Se retrouver avec d’autres personnes dans la même situation permet d’échanger nos expériences et de nous stimuler les uns les autres. En outre, chacun se voit proposer un programme sur mesure.» Sa stratégie pour retrouver un emploi: «Je mise beaucoup sur le réseautage. D’ailleurs, dans cette perspective,

je n’ai pas hésité à mettre mon entourage au courant de ma situation

Peter Breitler

et personne ne m’a regardé de travers. Après tout, être au chômage, ce n’est pas une maladie. Et j’ai travaillé en continu pendant près de quarante ans.»

Quid de son âge? «Les intervenants d’Atout’Âge insistent sur le fait qu’il ne devrait pas constituer un obstacle pour retrouver un travail. Ils nous ont montré que la différence de salaire avec un employé lambda est finalement assez minime. Mon principal handicap, c’est plutôt le fait que j’occupais un poste à responsabilité:

avant même de m’avoir rencontré, les potentiels employeurs pensent que je leur reviendrais trop cher…

Peter Breitler

Mais Peter Breitler ne perd pas espoir pour autant. «Je suis quelqu’un de positif. C’est important de conserver ce genre d’attitude quand on cherche un emploi. Bien sûr, certains jours sont plus difficiles que d’autres. Je ne suis pas dupe, je sais que mon secteur est saturé, mais je ne baisse pas les bras et je reste motivé.»

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