19 février 2012

Le drame des enfants abusés

Les plaintes pour sévices sexuels entre ou avec mineurs augmentent. Propos de professionnels de la prise en charge et témoignages.

Une personne tête baissée se protège avec ses mains.
L'abus sexuel représente toujours une violence. (Photo: Getty Images/Michaela Begsteiger)

Tout le monde le reconnaît: le nombre de plaintes pour abus sexuels entre mineurs explose. Marco Tuberoso et Thérèse Cuttelod professent du côté de cette enfance meurtrie. Au sein de l’association à but non lucratif Familles Solidaires, ces deux psychologues accueillent les victimes et abuseurs, ainsi que leurs familles. «Pour moitié des cas, ce sont d’ailleurs elles qui prennent contact. Parfois directement l’adolescent, s’il est ou a été victime. L’autre moitié nous est envoyée par des référents professionnels en contact avec eux», expliquent les deux thérapeutes basés à Lausanne. La liste est longue: juge du Tribunal des mineurs, Service de protection de la jeunesse, maître d’école, psychologues, médecins et parfois policiers. «Avant votre arrivée, nous recevions un jeune auditionné comme prévenu. La mère était dans tous ses états. C’est elle qui a téléphoné.»

L’entourage doit être là pour entendre l’enfant.

La médiatisation n’aide pas, selon eux, à la prise de conscience personnelle. Le déni est fréquent, y compris de la part des adultes qui minimisent, évoquent des «jeux d’enfants dont il ne vaut pas la peine de parler». C’est que le cadre du drame reste souvent familial. Et lorsque plusieurs familles sont en cause, elles sont souvent proches ou en tout cas se connaissent bien. «Du coup, toute mise en route d’une procédure judiciaire a des conséquences en cascade au niveau relationnel.»

A chaque fois une violence, une intrusion

L’abus sexuel représente toujours une violence, une intrusion dans le psychisme et la sphère intime d’autrui. «Le traumatisme, lui, ne vient pas de l’acte lui-même, mais de sa compréhension. Lorsqu’il s’agit d’enfant, s’il n’y a pas eu contrainte physique, cela ne se produit pas forcément tout de suite. D’où l’importance de l’entourage, qui doit être là pour entendre l’enfant.» Une fois la prise en compte de la gravité des faits, on sait désormais que pour l’avenir de l’enfant, qu’il soit victime ou bourreau, il faut y mettre un terme rapidement. De la réaction des adultes dépendra en partie le pronostic: dans le meilleur des cas, l’entourage se montrera protecteur, en évitant les deux extrêmes que constituent le déni ou l’émotion excessive.

Le prognostic de guérison du traumatisme dépendra en partie de la réaction des adultes. (Photo: Getty Images/Nikolay Titov)
Le prognostic de guérison du traumatisme dépendra en partie de la réaction des adultes. (Photo: Getty Images/Nikolay Titov)

Familles Solidaires suit actuellement une quarantaine de familles. Un nombre important au vu des possibilités de l’association, mais cela ne représente de loin pas la totalité des cas présumés. Augmentent-ils? Clairement, pour le psychologue belgo-québécois Hubert Van Gisjeghem, qui forme des magistrats et des policiers sur ce thème dans plusieurs pays dont la Suisse: plus de 40% des abus sexuels seraient commis par des adolescents. Non seulement, estime ce spécialiste, cette proportion aurait tendance à augmenter, mais les études indiquent que ces derniers se montrent responsables des sévices les plus graves. «Selon les données dont on dispose, il remplace désormais l’ami de la maman (le beau-père) qui était l’abuseur le plus fréquent.»

Un regard modifié sur la sexualité

Selon le spécialiste et psychologue Hubert van Gisjehem, plus de 40% des abus sexuels seraient commis par des adolescents. (Photo: plainpicture/ Antje Merkel)
Selon le spécialiste et psychologue Hubert van Gisjehem, plus de 40% des abus sexuels seraient commis par des adolescents. (Photo: plainpicture/ Antje Merkel)

Les adolescents abuseurs consomment très souvent (à 90%) de la pornographie, et «dénotent fréquemment une représentation pervertie de la sexualité». Assez logiquement, puisque la pornographie reste en principe interdite en dessous de 16 ans. Thérèse Cuttelod et Marco Tuberoso accueillent souvent des jeunes très méfiants. La plupart sont déjà bien «cabossés» affectivement: forte proportion des victimes de maltraitance physique ou psychique, un bon tiers d’entre eux ayant eux-mêmes été victimes d’abus sexuels. «Ce qui n’excuse rien, mais explique beaucoup.»

Nous voyons surtout des jeunes timides, avec peu d’amis.

Fondamentalement, c’est l’acte qui transforme son problème en quelque chose de sexuel. «Les jeunes abuseurs démontrent souvent un manque de maturité sociale et affective. Pas du tout l’image du jeune tombeur, et surtout pas le bagarreur et l’ado réputé difficile. Nous voyons surtout des jeunes timides, renfermés, avec peu d’amis. Hubert Van Gisjeghem, pour sa part, estime que près de la moitié des adolescents abuseurs peuvent être considérés comme «pathologiques» (alors que c’est le cas de plus de 90% des abuseurs adultes). Ils sont souvent, comme dans le cas des abus sexuels perpétrés par des adultes, très proches de leur victime. Un frère, un cousin, un voisin que l’on voit souvent.

Parfois, l’enfant victime est très jeune, âgé de 4 à 6 ans seulement, abusé par un garçon (rarement une fille) de 14 ou 15 ans. «Ce qui montre bien que fondamentalement, le problème n’est pas sexuel. Il le devient avec l’acte.»

En tant que parent, à partir de quand s’inquiéter? Le petit enfant part à la découverte du corps, de son corps et de celui de l’autre sexe, ce qui n’a rien de sexuel au sens adulte du terme. Entre petits d’âge similaire, il y a jeu mutuel. Mais déjà vers 9 ou 10 ans, selon les individus, le sens change. «C’est le bon moment pour commencer à discuter avec l’enfant de ce que signifie l’intimité, le respect de celle d’autrui, le sens d’une relation amoureuse.» Les deux psychologues de Familles Solidaires rappellent que les actes d’abus sexuels ne concernent fort heureusement qu’une petite minorité. Que banalisation de la pornographie et de la nudité ou pas, les jeunes Suisses continuent de faire l’amour pour la première fois à 17 ans.

Un bout d'enfance volée. (Photo: istockphoto)
Un bout d'enfance volée. (Photo: istockphoto)

Témoignages

Claire, 15 ans

«Quand j’avais 10 ans, ma mère divorcée avait un ami qui venait tous les week-ends à la maison. Une fois, il est entré dans ma chambre et m’a violée. Je n’ai pas osé en parler, parce que j’ai mis beaucoup de temps à me l’avouer, à en prendre conscience. J’avais peur aussi qu’on ne me croie pas et je ne voulais pas faire souffrir ma mère. J’ai essayé de le dire autrement, j’écrivais des histoires à la troisième personne, mais ça n’a pas marché.

Je ne supportais plus les contacts physiques.

Peu après, ma mère s’est séparée de son ami. Mais je vivais toujours dans le déni de ce qui s’était passé. Par contre, je ne supportais plus les contacts physiques, la promiscuité dans le bus. J’ai développé un comportement violent, même à la maison. Les garçons qui m’approchaient, je les tapais. A un moment donné, je n’avais plus aucun respect pour moi-même. Je me donnais des coups de poing, mon corps n’avait plus aucune valeur pour moi. Et puis, il a fallu briser le silence.

Un jour, j’ai tout dit à mon père et à ma mère. J’ai parlé d’abus, d’attouchements. Ma mère était anéantie et s’est beaucoup culpabilisée. Ma mère et moi avons pu commencer alors une thérapie. On s’en est pris plein la tête. Ce qui m’aide? L’acupuncture et les chevaux. Je me sens à l’aise avec eux, parce qu’il n’y a pas de jugement de leur part. Je me suis plongée à fond dans le dressage.

Je guéris doucement, mais ça reste en moi, comme une cicatrice. Et j’ai encore beaucoup de colère à l’intérieur. J’essaie aussi de me réconcilier avec mon corps, de le relier à mon esprit. Il faut tout réapprendre. Heureusement j’ai rencontré quelqu’un de bien il y a six mois. Et là, j’ai compris que tous les mecs n’étaient pas de sales pervers.»

Mathilde, 16 ans

«J’ai été abusée par mon grand-père paternel de 6 à 12 ans.Ça se passait parfois chez moi, parfois chez lui quand on allait en vacances. Pour moi, c’était normal, il me disait que c’était un jeu. Je ne le vivais pas comme une contrainte, puisque ça ne me faisait pas mal. Il m’offrait des petits cadeaux, des jouets pour acheter mon silence. Et quand il sentait que je risquais d’en parler, il laissait entendre que tout était de ma faute. Ce n’est qu’en lisant le «Dico des filles» que je suis tombée sur la définition de l’inceste. Et que j’ai compris. Mais je n’osais rien dire, j’avais peur de raconter, de dévoiler un secret qui pouvait détruire toute ma famille.

Les problèmes scolaires ont commencé l’année dernière. Je n’arrivais plus à me concentrer. Et là, j’ai tout dit à ma mère qui s’est écroulée devant moi.

Je dois réapprendre le respect de mon corps

Oui, c’était lourd à porter. On se sent différent des autres, on n’a pas eu la même enfance. J’ai eu beaucoup de dégoût par rapport à moi-même, je me suis sentie sale et utilisée. Je vivais dans cette optique que mon corps ne m’appartenait plus.

J’ai dû faire une déposition, parler de ces attouchements sexuels et du viol la dernière fois. Maintenant je n’espère qu’une chose, c’est qu’il crève. Qu’il soit condamné à perpétuité. Je trouve qu’on ne fait pas assez de prévention sur ce sujet. A l’école, on nous parle des dangers de la route, de la drogue, de l’alcool, mais pas des abus. Aujourd’hui, je dois réapprendre le respect de mon corps, retrouver la confiance en moi. En parler au sein de l’association Familles Solidaires m’a beaucoup aidée. Ce que j’ai vécu, je ne veux pas que ça devienne une faiblesse, mais que ce soit une force pour plus tard.»

Danièle, mère de deux ados, Max, 15 ans, et Lili, 13 ans.

«Divorcée, j’élève seule mes deux enfants, qui ont toujours eu une grande complicité. Mais lors d’une semaine de vacances, il y a trois ans, j’ai surpris entre eux une interaction inadéquate. Je leur ai dit que c’était interdit par la loi. En creusant le sujet par la suite avec ma fille, j’ai compris qu’il y avait de l’inceste entre eux. Un jeu exploratoire qui avait sans doute dérapé plusieurs fois à l’initiative du grand frère. Si ça avait été le petit voisin, je déposais une plainte tout de suite. Mais là, comment faire? J’étais effondrée. Je devais leur apporter mon aide, rester la mère de mes deux enfants, y compris de mon fils.

J’ai perdu une forme d’innocence.

Ayant été abusée moi-même dans mon enfance, tout est ressorti. Je me suis identifiée à ma fille, j’en voulais à mon fils, je risquais de confondre leur histoire et la mienne. Alors, j’ai d’emblée demandé de l’aide. Ensemble avec le papa des enfants, nous avons par la suite sollicité un suivi par l’association Familles Solidaires et Max a été pris en charge pendant plusieurs mois par un thérapeute.

Finalement, on nous a proposé une dénonciation à la justice du délit de notre fils. Ce que nous avons accepté. Pourquoi? Parce que notre fille, à cause de la loi sur l’imprescriptibilité des crimes pédophiles, aurait pu porter plainte contre son frère toute sa vie et que nous ne voulions pas qu’il vive avec cette épée de Damoclès sur la tête. C’était aussi une façon de clore cette histoire au niveau juridique.

La procédure judiciaire a traîné, puisqu’un an et demi s’est écoulé entre la dénonciation et le jugement. Notre fils a finalement été condamné avec sursis. Et a été suivi par un éducateur du tribunal des mineurs pendant une année. Il n’y aura rien dans son casier judiciaire. Tant mieux. Je trouve que les mineurs ont le droit de ne pas traîner de casseroles toute leur vie.

Il a fallu vivre avec ça, au quotidien. Souvent, dans ce type d’inceste, des mesures d’éloignement sont mises en place. Mais là, c’était dommageable de le faire. Dans un environnement villageois, afficher cette affaire, c’était détruire leur jeunesse à tous les deux. Nous avons quand même posé des règles très strictes: chacun avait désormais son territoire, ils ne pouvaient plus rentrer dans la chambre de l’autre. Au début, j’ai même imposé une distance physique entre eux.

Aujourd’hui, ils en parlent comme de «leur connerie». Notre fils s’intéresse aux filles de son âge, il a beaucoup mûri. Je pense que c’était un accident de parcours, et que ce n’est pas un prédateur. Je me fais davantage de soucis pour ma fille, parce qu’elle n’a jamais voulu en parler clairement et vit toujours dans un certain déni. Mais dans l’histoire, on s’en sort tous plutôt bien. Cela dit, mon regard sur eux ne sera plus jamais le même. J’ai perdu une forme d’innocence.»

Sylviane, mère de quatre enfants, Justine, 11 ans, Axel, 10 ans, Renaud et Lucien, 4 ans.

«Nous habitons dans la même ferme que mes beaux-parents. Eux en bas, avec leur fils Marc, et nous à l’étage du dessus. Comme je travaille à temps partiel, ma fille, qui avait 2 ans et demi à l’époque, allait manger chez eux une fois par semaine. Jusqu’à ce qu’elle me dise qu’elle ne voulait plus jouer avec son oncle de 13 ans, parce qu’il mettait toujours son zizi dans sa bouche. On l’a écoutée, mais on ne l’a pas prise au sérieux. Quand, quelques mois plus tard, elle nous a redit la même phrase, on a essayé d’en parler avec Marc. Il nous a écrit un mot, où il reconnaissait divers attouchements et terminait en disant qu’il ne pouvait pas nous promettre de ne pas recommencer, parce qu’il avait eu du plaisir.

Je n’ai pas envie de lui pardonner

On a alors emmené notre fille chez le pédiatre. Lequel a aussitôt porté plainte. Moi, je n’arrivais pas. C’était nos voisins, la famille, et ce garçon je le connaissais bien, puisque je l’avais gardé plusieurs fois.

Le Service de protection de la jeunesse nous a mis des règles: éviter tout contact entre les deux enfants et une mesure d’éloignement de quatre mois pour Marc. Mais ses parents n’ont pas joué le jeu, ils le laissaient rentrer à la maison, et ont toujours nié la gravité de ses actes. Justine et Marc ont été suivis par un psychologue et mis en curatelle éducative. Finalement, Marc a été condamné pour actes sexuels et tentative de viol.

Aujourd’hui, ma fille va très bien, elle est douée à l’école et se passionne pour les poneys. Mais il faudra voir comment se passe l’adolescence... Quant à Marc, il a 22 ans, suit un apprentissage, a emménagé avec une copine et semblerait avoir trouvé une stabilité. Mais qu’est-ce que ça veut dire? Dutroux aussi avait une femme! Quand je le croise encore, parfois, j’ai envie de vomir. Ce ne sera jamais classé pour moi, je n’ai pas envie d’oublier ni de lui pardonner.»

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